La fille
Oreste Servoz. Le nom brillait sur les…
Oreste Servoz. Le nom brillait sur les bureaux de la Canebière et sur les entrepôts du port. Des bateaux portaient dans leurs cales les minerais précieux. Les mines de l’Atlas s’étaient montrées prodigues. Un hasard. L’affaire indiquée lui avait d’abord paru très incertaine. Il y avait la main-d’œuvre à chercher, les ouvriers à retenir, l’absence de communications, le climat. Il s’était fié à sa chance. Elle ne l’avait jamais abandonné depuis qu’il était venu de Turin en Savoie avec une équipe de terrassiers. Du tunnel à creuser, il était passé aux mines, du travail pour autrui, à l’achat de terrains. Il avait le flair. Près de Grenoble la bauxite n’était que de l’aluminium, dans le Narbonnais elle contint de l’uranium. Dans l’Atlas, les gisements d’hélium faisaient jaillir les millions comme d’une source intarissable. Il en avait presque l’effroi. « Comment payerai-je tout cela ? » Il y eut la réponse du destin : la maladie de Maria, et ses jambes paralysées.
Mais Maria restait Maria. Sa beauté n’était pas atteinte. Il avait assez d’argent, croyait-il, pour l’empêcher de souffrir de son infirmité : les serviteurs, les fauteuils roulants, les voitures, les distractions, les fêtes. Elle accepta de figurer aux dîners d’affaires : tout ce cercle de quémandeurs et de trafiquants qui suivaient l’ascension inouïe de Servoz. Puis elle consentit à paraître de nouveau à ces dîners qui, sous prétexte d’œuvres charitables, réunissaient sur la Côte toutes les plus grosses fortunes d’Europe. Il pouvait encore être fier d’elle et la montrer.
Mais peu à peu elle se détacha de cette vie factice, où, roulée jusqu’à la table quand encore personne n’était entré, elle croyait faire illusion. Elle sentit la pitié sous l’admiration et l’envie même, cessa de se plaire aux robes coûteuses, essayées assise, et aux bijoux créés pour elle, pensa un jour : « Je finirai par le dégoûter d’avoir toujours une infirme près de lui. Quelles réflexions entend-il ? On va me détruire. Oui, on me détruira pour lui ! » Maïté était d’âge à sortir. Elle le garderait. Et elle s’était détendue en pensant que sa lutte finissait, qu’elle pouvait sans perdre Oreste se laisser couler doucement dans la maladie qui lui devenait plus impitoyable auprès de ces femmes dansantes, piaffantes, sportives ! Elle rejeta les soins auxquels elle ne croyait plus, les espoirs donnés par les praticiens, les efforts inutiles. Elle parla de villa éloignée, de jardin d’où l’on verrait la mer. Oreste les trouva à Cassis, près des forêts de pins et des rocs qui cachaient le petit port tranquille. Elle s’y sentit à l’abri. Elle pouvait s’y reposer enfin. Elle ne risquerait plus à tout moment la visite imprévue, comme à Marseille. Elle ne serait plus en butte à la curiosité de toutes ces femmes qui trouvaient toujours un prétexte pour demander conseil à Servoz.
— Tu entends, Maïté, c’est toi qui le garderas à présent. Tu es en âge de comprendre.
Elle avait compris. D’ailleurs, il était impossible qu’Oreste pût chercher autre chose qu’elles deux. Elle l’avait vu toujours si indifférent aux avances que très tôt elle avait soupçonnées, comme celles de cette princesse russe qui la soulevait dans ses bras pour l’embrasser et qui roucoulait en regardant Oreste : « Comme elle vous ressemble, votre fille ! » Cette princesse, elle l’avait détestée, et toutes celles qui depuis parlaient du génie de Servoz, d’un air pâmé et l’œil vague. Heureusement, il semblait les fuir, comme si elles l’effrayaient. Et, en vérité, il se sentait mal à l’aise, lui, autodidacte, parmi ce monde cosmopolite et snob, à prétentions artistiques et littéraires. Les éloges mêmes le blessaient lorsqu’on parlait de son flair exceptionnel. Tout n’avait été que hasard. Il n’avait eu qu’à paraître, à acheter, à risquer peu. Les bénéfices avaient tout remboursé. Quand il avait lancé des actions, les actionnaires avaient afflué. Et il rachetait à présent. Un jour tout serait dans sa main. Affaire de temps, sans plus.
— Tu es un grand homme tout de même, protestait Maria quand il lui parlait des compliments et des essais de séduction tentés sur lui, habitué depuis vingt ans à tout lui dire.
— Et ces idiotes qui croient me gagner par la vanité !
— Tu n’as pas de vanité.
— Si. Ma vanité, c’est toi.
— Pauvre vanité, alors !
Elle regardait ses jambes immobiles. Oui, il l’aimait. Malgré tout, encore. Pourtant, lorsqu’il était rentré si tard avec Maïté, il avait passé très vite dans sa chambre. Peut-être parce que le jour se levait et qu’il était las. Quarante-deux ans, est-ce un début de vieillissement ? Allons donc ! Il était plus fort qu’un jeune homme. Il y avait autre chose. Elle interrogerait Maïté.
— Mais bien sûr, je le surveille.
Elle avait répondu en complice. Ces filles d’aujourd’hui savent tout. Depuis le lycée, surtout depuis le tennis, les promenades en bande, la nage en commun. Les jeunes se gênent si peu pour parler des parents ! Maïté le lui racontait. Par elle, de son fauteuil roulant, elle savait toutes les histoires de Marseille et de la Côte : les ménages à scènes, ceux de grande tolérance, les liaisons et leurs mobiles secrets. Il était naturel qu’elle se confiât à Maïté : c’était déjà une femme.
— Voyons, Maria, pourquoi serais-tu jalouse ? Tu es plus belle que toutes. Ah ! si j’étais comme toi !
— Tu me ressembles.
— En format réduit et en moins réussi.
— Mais en jeune, ma petite. En très jeune fille. C’est mieux. Beaucoup mieux.
En bas, dans le jardin où tournait le jet d’eau arrosant la pelouse, la voix d’Oreste s’éleva :
— Que complotez-vous toutes deux ?
— Rien, dit Maria. Tu pars ?
— Oui. Je vais au bureau.
— Va avec lui, Maïté.
— Attends ! Je descends ! cria-t-elle.
— Encore des achats, je parie, dit Oreste.
Elle ne répondit pas, monta près de lui.
— Tu as changé d’eau de toilette, assura-t-elle.
— On ne peut rien te cacher.
— J’aimais mieux l’autre.
— On la reprendra. Mais que racontait ta mère ?
Il l’appelait ainsi quelquefois ces derniers temps. Pourquoi ne disait-il plus toujours Maria ?
— Elle est inquiète de toi depuis qu’elle ne peut t’accompagner partout.
— Elle aurait peur…
Elle lui coupa la parole :
— Elle a peur que tu te casses la figure avec tes bagnoles.
— Il n’arrive rien de ce que l’on craint, rassure-la. Ce sont les périls inattendus qui viennent. Savais-je seulement ce qu’était la polio ?
— Oui. Mais il y a tant de choses auxquelles on ne pense jamais. Il faudrait donc envisager toutes les catastrophes…
Il la regarda, soudain soucieux.
— Et le prince ?
— Salar ? Pas mal. Mais pas mieux.
— Un beau garçon. Toutes les femmes en sont folles.
— Pas moi. Mais cela peut venir.
Il fit un mouvement qui fit dévier la voiture. D’un coup il la redressa, fila, malgré l’encombrement, vers un étroit chemin parmi des pinèdes ravagées. Les troncs carbonisés tendaient sur le ciel pur l’enchevêtrement des lignes noires de leurs branches.
— Il suffit d’une étincelle, fit Maïté. Et il y a toujours des inconscients prêts à l’imprudence.
— Oui, une imprudence, répéta-t-il. Et tout est détruit. C’est dommage. J’aimais ces bois.
Ils approchaient des cités bâties autour des usines, des villas en série, toutes enduites de crépis éclatants, des terrains crevassés, rongés par la lèpre des chardons sauvages, des immeubles trop hauts disposés sans ordre : tout neuf, hâtif, précaire.
— C’est un bellâtre, dit soudain Oreste.
Maïté secoua la torpeur où elle se laissait glisser. Pourquoi parlait-il encore de Salar ?
— Oui, mais ce qui est mieux que lui, ce sont les choses qu’il raconte, ses palais, ses jardins de roses, ses chasses au tigre.
— Des palais où il n’y a, je parie, ni water-closet ni salle de bains ! Il vaudrait mieux vivre ici, dans une de ces cages à lapins qu’on appelle immeuble !
Sans doute connaissait-il l’Iran. Il connaissait la terre entière.
— Il faut se méfier des récits de ceux qui viennent de loin, dit-il encore.
Ils entraient en ville. Des feux rouges coupaient le ruissellement des voitures. Maïté descendit avant le port. Elle avait toute une liste de courses. Maria se trouvait toujours une infinité de besoins. Ils ne se rejoignirent qu’au restaurant de la Réserve. Les garçons obséquieux entourèrent leur table. Contrairement à ses habitudes, Oreste Servoz n’avait amené avec lui ni fondé de pouvoir ni ingénieur.
— Ce que j’ai faim ! dit Maïté.
Elle était animée par ses courses, ses coudoiements de foules. Marseille et sa joie de vivre l’avaient baignée du plaisir de sentir sa force de jeunesse. Elle avait marché en s’amusant aux mouvements souples de ses jambes sur le pavé. Pauvre Maria qui ne marcherait plus !
« Madame Servoz va-t-elle mieux ? » s’informaient les vendeuses. Elle disait « Oui » pour forcer la chance, et sachant la chance épuisée. Tant de cures et de soins inutiles, de docteurs consultés en vain, et de guérisseurs impuissants ! Et le renoncement de Maria, son « À quoi bon ? » déchirant ! Elle ne croyait plus aux miracles.
« Il faut y croire ! » assurait Oreste, et sa grande force d’homme semblait pouvoir vaincre le destin.
— Madame Servoz va-t-elle mieux ?
Le refrain reprenait, suivi de son « Oui » conjurateur de mauvais sort.
Mais, dehors, la foule vivait. Des êtres intacts passaient. Elle aussi était intacte. Elle pressait le pas, avec ses jambes élastiques, reconsultait la liste d’achats, entendait encore la question, achetait un peu au hasard, et la course reprenait. À présent, elle se sentait une faim dévorante.
— Choisis toi-même, offrait Oreste.
Elle se jeta sur les hors-d’œuvre. Il la regardait manger. C’était un besoin disparu pour lui et qu’il avait connu durant les internats de son enfance. Il pensa aux flageolets sordides, au pain rassis qu’alors dévorait sa faim. Elle mastiquait avec allégresse. Un appétit d’enfant. Bientôt un appétit de vivre.
— Tu n’as rien oublié des commissions de Maria ?
— Tu penses bien.
Ils se sourirent. Un instant ils communièrent dans cet amour.
— Heureusement elle t’a, dit Oreste. Une femme a toujours besoin d’une femme pour la comprendre.
— Oui, fit-elle distraitement.
— Mais certainement ! assura-t-il avec force. Tu lui es indispensable.
— Moins que toi ! Ne sois pas jaloux !
Elle sourit de nouveau, avec cette joie d’exister que proclamaient sa faim et aussi ce visage lisse où rien n’était inscrit de la fatigue de la nuit, ce cou sans pli, ces gestes sûrs : cette façon adroite de décortiquer le homard, et jusqu’à sa manière de boire, trop rapide. La hâte, la précision, l’avidité, toutes les senteurs et saveurs perçues et épuisées en un instant, le désir immédiat d’autres choses : il voyait tout cela en elle. Et cela c’était la jeunesse.
Ils rentrèrent à Rocherousse au soir tombant. Le jardin brunissait sur l’horizon pâle. La mer se devinait proche à son odeur. Maïté avait bondi dans la maison, abandonné les grands cartons aux domestiques empressés et était montée chez Maria, avec ces petites boites nouées de ficelles luxueuses : les parfums ; les poudres, les crèmes qu’elle employait.
Le soir, dans le grand lit, Oreste dit :
— As-tu songé que Maïté pourrait nous quitter un jour ?
— Mais oui, mon ami. C’est le sort ordinaire.
Il la serra contre lui, plus sauvagement que de coutume. Quelle fougue il avait encore ! Dans l’ombre, de ses bras restés vivants, elle l’entoura. Que c’était illogique un homme ! Oui, bien sûr, un jour Maïté les quitterait tous deux. Qu’est-ce que cela lui enlèverait à lui ? Mais, elle, resterait sans défense. Car c’était lui, l’adversaire possible. Et Maïté l’abandonnerait à ses soupçons, à ses doutes incontrôlables, puisqu’elle ne serait plus là pour surveiller, pour s’opposer peut-être.
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