La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 28 sur 59

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La fille

— Te plais-tu ici ? demanda-t-elle à Maria.

— Comment ne m’y plairais-je pas ? Je vis parmi les choses qu’il a voulues pour moi. Et tu viens plus souvent que je n’espérais.

Visiblement, elle ne désirait rien de plus, cette femme si peu jalouse ! « Mais moi, pensait Maïté, mais moi, à sa place, je n’aurais ni repos ni miséricorde. Je le tourmenterais de mes questions, de mes exigences, et c’est moi qui l’emmènerais au loin ! N’importe où. Loin de ce pays-ci où la vie est trop facile, où la chair s’offre trop aisément. »

Car toutes les femmes étaient si peu vêtues, sur les routes, sur les plages, au fond des autos qui laissaient voir au passage les épaules bronzées.

Depuis qu’elle avait rejoint Maria, elle le sentait assailli par ces nudités, ces envies de sieste, de paresse voluptueuse. Il s’était contraint lorsqu’elle était là. Mais cette nuit ? Mais la nuit qui va venir ?

Sur la terrasse, Maria avait fait transporter une table à parasol, des sièges de couleurs vives. Une faute de goût, trop sensible sur cette terrasse d’un autre âge. Mais Maria y avait tenu.

— Il ne faut pas qu’il se croie reculé au fond des temps. Il est trop jeune.

— Tu es plus jeune que lui, Maria.

— Non. Je vis moins, j’ai peu de force, tu sais bien. Je ne marche plus…

« Pouvait-elle être encore une femme ? » L’idée lui en vint. Elle la chassa. Maria était autre chose. Un rayonnement. Une âme. La bande se moquait du mot. Tous avaient ri. « Ton âme qui change avec le gin ou la coco ! On est un paquet de glandes et de viscères. »

— Oreste est un actif, dit tout à coup Maria. C’est cela la jeunesse.

— Je ne suis pas active et j’ai vingt-trois ans.

— Les femmes ne sont jamais aussi jeunes que les hommes.

Maria ponctua son affirmation en enfonçant son aiguille dans le canevas.

— Je suis sûre que, si Oreste avait eu ma maladie, il eût préféré se tuer que survivre.

— Qui sait ? Peut-être y eût-il regardé à deux fois !

— Mais non. Il est du premier mouvement.

Maïté eut une curiosité soudaine :

— Quel a été son premier mouvement quand je suis partie ?

— Tuer Salar.

— Tuer ?

Le mot était tombé en elle avec des remous sans fin. Oreste capable d’un meurtre ? Jamais elle n’y eût songé. Avait-il souffert à ce point ?

— À quoi cela eût-il servi ?

Maria cessa de pousser l’aiguille. Son regard parut chercher des images abolies.

— Il pensait à l’honneur, dit-elle. Même un bûcheron piémontais autrefois en eût jugé ainsi.

— Salar n’était en rien responsable. C’était moi qui avais voulu.

— Ne le dis pas, chérie ! Ne le dis pas ! Il vaut mieux qu’il te croie une enfant égarée.

Elle avait parlé d’un élan. Elle se reprit :

— N’en parlons pas. Nous avons convenu d’oublier. Tu es là. Le reste ne compte plus.

L’aiguille s’enfonça, tirant sa laine. Mais elle avait plusieurs fois buté avant de trouver le trou du canevas, comme si Maria n’y voyait plus distinctement.

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