La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 22 sur 59

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La fille

— Puisque tes camarades sont partis, pourquoi…

— Puisque tes camarades sont partis, pourquoi ne reprends-tu pas ton habitude d’aller à Marseille ? Je suis sûre que, si tu surprenais Oreste, il serait enchanté.

Maïté faillit rire. Personne n’était aussi candide que Maria. Un instant elle eut la tentation de la jeter, elle aussi, dans l’enfer de la vérité. Elle se reprit et répondit, détachée :

— Non, cela ne lui ferait pas plaisir. Il me garde trop de rancune. Mais je peux aller à Marseille pour tes achats. As-tu besoin de quelque chose ?

Naturellement, elle avait de nombreux désirs. Madeleine ne savait pas choisir à sa place :

— Elle n’a pas ton goût, ni la connaissance de ce qui me va. Aussi depuis longtemps je n’ai rien changé à mes vêtements de nuit.

Maïté prit sa voiture et, comme autrefois, monta à l’entresol de Sonia, qui l’accueillit avec son accent chantant où roulaient les r.

— Que vous avez donc changé en beauté ! s’exclama-t-elle.

Parmi les parures déployées, Maïté choisit. Il lui vint un moment l’idée qu’Oreste toucherait ces tissus, s’appuierait à leur douceur. Ce fut sans trouble. Cela était dans l’ordre.

— Et pour vous, plus moderne nous disons ? roucoula Sonia, qui tendit les pyjamas fleuris, les vestes brodées sur ces mousselines tissées par des paysannes. Quelle vacuité du temps faisait disposer ces broderies. C’est là-bas qu’il eût fallu vivre. Et la nostalgie lui revint de la maison de sa petite enfance où Maria faisait le ménage, où Oreste rentrait avec son odeur de sueur saine dans ses vêtements de travail.

Elle acheta tout en quelques minutes, rejoignit près de la gare Yvan qui l’attendait.

— Tu veux bien venir à Aix ? proposa-t-il.

Ils prirent la route. Elle avait gardé le volant. Les voitures l’obligeaient à modérer son allure. Interminablement se déroulèrent les faubourgs, puis il y eut des arbres, un vent plus vif.

Aix avait gardé de son charme de vielle ville.

— Où loges-tu ?

— Au Roi René.

Très haut dans le palace, sa chambre dominait la campagne. Au-delà des jardins de la cité universitaire s’étiraient les collines bleues. La Sainte-Victoire les dominait sur un grand ciel d’automne où courraient les nuages.

— Je t’aime, dit enfantinement Yvan.

C’était une plainte, un appel. Elle répondit : « Je suis là. » Et déjà il se jetait contre sa poitrine. Son corps ne sentait plus la mer, le sable, le soleil. Son eau de Cologne remplaçait ce qui l’avait rendu si désirable. Il était un garçon comme il devait y en avoir, là-bas, dans chaque chambre de cette cité neuve, vouée aux études. Moins soignés. Plus virils peut-être.

— Tu ne m’aimes plus autant, se plaignait-il.

Elle s’efforça d’être attentive, y prit goût, se laissa entraîner par ses envies. Cela existait tout de même. Pourquoi n’était-ce que cela ?

Le cabinet de toilette était prévoyant. Elle en sortit, détendue, adoucie, embrassa Yvan avec une certaine véhémence. Au bar d’en bas, ils burent. « Rien de tel pour retrouver son aplomb », jugea-t-il. Elle se dit, en le regardant avec cette forme pure et pleine de la première jeunesse :

« Il me plait mais je peux m’en séparer, et si je partais, il n’en mourrait pas. » Et cette constatation la remplit d’une satisfaction étonnée.

Maria défit les paquets comme autrefois. Comme autrefois elle s’exclama, puis devint tout à coup sérieuse :

— Pourquoi se comprend-on si bien ? Comment sais-tu mieux que moi ce qu’il me faut ?

— Je suis ta fille.

— Mais alors, pourquoi dans les choses graves, jugeons-nous si différemment ?

— Je suis d’une autre génération.

« Il n’y avait pas que cela », pensa Maria. Oreste avait raison lorsqu’il disait : « Elle nous était proche tant qu’elle fut enfant. Mais une femme inconnue est sortie d’elle. Celle-là nous est étrangère. »

Elle se fit montrer ce que Maïté avait acheté pour elle-même, s’essaya à trouver charmantes ces modes garçonnières. Les chiffons les réunissaient. Peut-être le goût de plaire. Maria avait un amour à défendre. Mais elle ? Yvan, qu’était-il ? Un enfant gâté qui avait appris l’amour de maîtresses averties. Quand elle ne jouissait pas, même dans ses bras, elle se sentait seule.

Le soir, elle fut frappée par le visage d’Oreste. Il vieillissait en s’affinant, prenait un air de spiritualité qui la surprit, qu’elle accordait mal avec l’existence de cette fille et avec le mensonge de sa vie. Car ce baiser donné à Maria l’était par une bouche qui s’était mêlée à une autre bouche, ces grandes mains qui maniaient innocemment la cuillère d’argent avaient caressé un autre corps.

Elle eut un haut-le-cœur, comme si son dégoût allait se manifester brutalement, se domina, baissa les yeux sur son assiette, regarda vers le jardin. À travers la grande glace, l’obscurité gagnait. Elle y distingua les étoiles, celles d’un ciel presque hivernal, les plus belles. Une infinité de mondes roulaient dans l’espace. Et tout cet univers avait pour elle moins d’importance que le geste machinal de cette main qu’elle voyait du coin de l’œil porter le potage de l’assiette à la bouche, ce petit geste insignifiant !

Soudain, elle se prit à penser que cette main s’arrêterait un jour, qu’il y aurait un vide à la place de cet homme dont les tempes blanchissaient et dont les yeux se creusaient un peu. Elle en fut si angoissée qu’elle eut envie de crier : « Oreste ! » comme s’il était sur le bord d’un abîme et, dans son émoi, elle heurta un verre dont le vin se répandit.

Il y eut un remue-ménage domestique autour de l’accident. Maria sourit et dit comme autrefois : « Quand tu seras plus grande… » Mais Oreste avait levé les yeux, et son regard furtif était préoccupé et scrutateur.

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