La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 58 sur 59

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La fille

En allant en ville pour une de…

En allant en ville pour une de ces réunions chez le notaire auxquelles se dérobait Maria, Maïté aperçut Yvan sur le trottoir en face du Noailles. Il avait légèrement engraissé, poussé déjà hors de la première jeunesse par le confort de la fortune et les habitudes conjugales. Sans doute ne lisait-il plus Laforgue, ni Fargue, ni Éluard. Pour qu’il ne la vît pas, elle ralentit, tourna dans une rue transversale.

En vain elle essayait de retrouver l’écho du désir léger et joyeux qui l’avait soudée à ce corps encore marqué par l’adolescence. Même les images d’Aix lui échappaient. Où était le lit dans la chambre haute ? Quelle teinte revêtait les murs ? Comment, dans le grand rectangle de la fenêtre, se dessinait-elle, la colline de Sainte-Victoire ?…

Elle fit un effort pour suivre les précisions données par le notaire, de cette voix impersonnelle, aussi abstraite que des chiffres. Oui, il était bien certain que passer la main à des actionnaires, réduirait les bénéfices. Mais Oreste lui-même remployait ses excédents. Jamais il n’avait tout dépensé. À présent, l’avion et le yacht ne leur était plus d’aucune utilité. Il suffisait, pour elle et Maria, de garder à peu près le même train de vie.

— J’ai racheté le yacht de votre père, lui annonça Ross qu’elle avait croisé près de la Drague. Cela vous plairait-il d’en user quelquefois ?

— Merci. Je n’ai pas l’habitude. C’était Oreste seul, une des fantaisies d’Oreste…

Elle s’arrêta. Était-il possible de l’appeler toujours ainsi, à présent qu’il était séparé d’elle, hors de la familiarité de la vie ensemble, qu’il avait pris le lointain de la mort ?

— Vous aviez navigué avec lui ?

— Non, jamais.

— Alors, si vous n’avez pas de souvenirs à éviter, une croisière vous distrairait.

Il la regardait interrogativement. Sans doute proposait-il à la fois la croisière et sa présence. Il était descendu de voiture. Il avait laissé pousser autour de son visage maigre un collier de barbe, plus foncé que ses cheveux. Cela le changeait, lui donnait l’air plus viril, plus sérieux.

— Me distrairait ? Pourquoi ? Où voulez-vous que j’aille ?

Sa main gantée de noir tenait le volant. Elle semblait prête à repartir.

Près du sable gris, la mer agitait doucement des détritus mêlés à ses algues. Il eût fallu la balayer, la laver de ces souillures.

— Voulez-vous que nous déjeunions ensemble quelque part ?

— Maria m’attend.

— Vous l’avertirez.

Elle hésita ; puis se souvint de son étrange mouvement de recul. Était-il nécessaire qu’elle fût toujours auprès d’elle ?

— Comment voulez-vous causer ici ? Je pense que votre mère ne s’offensera pas de vous savoir avec un vieux compagnon.

— Allons, fit-elle.

Elle consentait parce que tout à coup elle avait songé que Ross connaissait Lebrault qui avait renoué avec cette fille. Elle apportait toujours des fleurs à la tombe d’Oreste, s’arrangeait pour n’être pas vue. Tout l’été, par elle, la tombe avait été fleurie. Et elle lui en voulait d’avoir été là, lorsqu’elle-même s’était éloignée pour fuir la chaleur.

Ils s’assirent à une table d’où l’on voyait la mer.

— Que faites-vous à présent ? Ne voudriez-vous pas venir ce soir au théâtre ? Dans une baignoire, c’est admis. La pièce en vaut la peine. Une tournée de Paris.

— Non, je n’en ai pas envie.

— Allez-vous vivre en recluse ? Votre mère l’exige-t-elle ?

— Au contraire. Elle voudrait me voir reprendre ma vie d’autrefois. Mais je ne le peux plus.

— Ce sont les premiers temps. Cela passera. Vous n’allez pas vous ensevelir !

« Avec lui ! Avec lui ! Ah ! Si cela se pouvait !… Et il était seul dans ce tombeau. Et il n’a pas su que rien ne m’était rien, qu’un regard de lui m’était plus de bonheur qu’aucune étreinte ! »… Mais il fallait répondre à Ross.

— Tout a été si cruel, si inattendu ! Tout reste bouleversé en moi !

— Bien sûr, je comprends. J’aurais beaucoup de chagrin si cela arrivait à mon père. Il est chic et nous sommes très copains. Mais, tout de même, il y a la vie !

— Ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi serait-ce différent ? Et, tenez, Gisèle, je suis sûr qu’elle aimait votre père et que c’est à cause de son chagrin qu’elle s’est remise avec Lebrault.

— Vous n’allez pas comparer !

— Croyez-vous que l’amour filial soit supérieur à l’autre amour ? Quelle fille s’est enfermée au couvent à cause de la mort de son père ? Seules des amoureuses l’ont fait. Alors ?

Il l’interrogeait gentiment. Oui, une amoureuse, bien sûr… Elle se répétait le mot, sans conscience. Puis, tout à coup un trait de feu jaillit, la déchira.

Ross la regardait avec cette même bonne volonté d’écarter les excès, de la secourir, de remettre tout à sa place. Il lui tendit le menu.

— Je me rappelle que vous n’aimez pas le caviar. Que voulez-vous à la place ?

Il fallait lire, faire effort, répondre, fuir le gouffre qui s’ouvrait encore une fois…

Elle prit la longue carte, dompta son tremblement, choisit.

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