La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 46 sur 59

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La fille

Elles avaient fini de prendre ensemble leur…

Elles avaient fini de prendre ensemble leur petit déjeuner. Maria l’avait accueillie avec son habituel sourire et s’était informée de sa soirée. Ce ne fut qu’après avoir achevé de manger qu’elle dit :

— Oreste a suivi ton exemple hier soir. Il s’est excusé comme toi. Il avait un repas d’affaires. Il a dû rentrer trop tard pour passer chez moi, et ce matin j’ai entendu très tût sa voiture. Je trouve qu’il se surmène.

— Ce matin, il n’est pas venu ?

— Il aura craint de m’éveiller.

Maïté pensa : « Il ne peut donc pas patienter jusqu’à midi pour revoir cette fille quittée si tard la veille ! »

La lettre d’Adrien Lunois l’attendait dans sa chambre. C’étaient toujours les mêmes mots : « Tu es le dernier sursaut de ma vie. » « Il me semble que rien ne m’a marqué avant toi et que je n’ai choisi que toi. » Elle froissa la lettre avec fureur, comme si c’étaient les paroles mêmes qu’Oreste disait à cette fille.

Puis elle regretta sa colère, défroissa le papier. Lunois avait arrangé une nouvelle tournée de conférences : de Marseille à Menton, tout le long de la Côte. Il se promettait tant de joie de la retrouver qu’elle eut peur. Elle ne tenait pas à tant d’amour. Elle en était irritée comme d’une indiscrétion. Elle songea à Ross. Il lui parut un havre, un repos. Elle l’appela.

Cette fois ce fut lui qui conduisit sur la route déjà encombrée à cause de l’avant-printemps.

— Avez-vous idée de quelque endroit un peu drôle ?

Elle n’en voyait pas. Lui non plus. Tout avait pour eux perdu sa fraîcheur. Ils avaient trop fréquenté toutes les boîtes de nuit et de jour, les bars sur les plages, les navires ballants sur leurs amarres et transformés en cabarets, les hôtels à orchestre de tziganes ou de noirs, les salles en contre-bas avec leurs lumières sourdes, les caves genre Saint-Germain et les terrasses offertes au vent de la mer claquant sur les parasols. Ils s’arrêtèrent pourtant au Royal, dansèrent un cha-cha-cha appliqué et lugubre où, en tenant contre lui ce corps aux cuisses dures, Ross se sentit s’émouvoir.

Il tenta sournoisement de la faire boire : elle ne voulut rien de ce qu’elle avait bu autrefois avec avidité. Alors ils se mêlèrent de nouveau aux danseurs.

— Eh bien, vous ne me reconnaissez pas ?

— Tiens ? Régine ! fit Ross.

Maïté la vit. Elle serrait contre elle un beau garçon.

— Je vous présente, dit Régine : Maurice Astier, Gilbert Ross.

— Mademoiselle Servoz qui a bien voulu me permettre de l’accompagner, dit Gilbert.

— Pas possible ! s’exclama Régine, je ne vous avais pas reconnue, Maïté !

Puis elle crut nécessaire d’excuser sa familiarité :

— Autrefois, on se tutoyait tous dans notre petite bande. Veux-tu qu’on recommence ? offrit Ross.

— Pourquoi pas ?

Les couples dansants les bousculaient. Ils prirent le parti d’aller s’asseoir.

— Et ton producteur ? s’informa Ross.

— Liquidé, sauf pour le travail.

— Je comprends, fit Ross avec un coup d’œil vers le beau garçon, voilà une vie bien équilibrée !

Régine sourit. Astier causait avec Maïté, jouant une fois de plus au séducteur.

— De quoi parlez-vous tous les deux ? interrogea Régine, et, se détachant de Ross, elle se tourna vers Maïté.

— C’est drôle qu’on se soit rencontrés. C’est la première fois que je viens ici.

— Moi aussi, dit Maïté.

Ces divertissements collectifs, ces intrusions bruyantes d’autrefois, quand elle se joignait à la petite bande, courant d’un bar à un autre bar, hantant les boites de nuit : tout cela ne l’amusait plus. Ross parlait de films avec le beau garçon. Régine s’essayait à éblouir, citait des noms de vedettes, de producteurs, gesticulait et parlait fort. Soudain elle se pencha vers Maïté :

— Si tu es avec Ross, murmura-t-elle, pense qu’il est assez riche pour doubler ton collier de perles.

— Ross est un ami, un simple ami !

— Ah ! j’avais cru… Excuse-moi. Il n’y a pas de mal.

Elle se tourna vers les deux hommes et proposa : « Si on dansait ? »

Mais Maïté s’était déjà levée. Elle voulait partir.

— Ce qu’elle est devenue fille ! dit-elle à Ross dès qu’il eut repris le volant.

— Sa famille est très convenable ; mais c’est le seul moyen de parvenir au grand luxe dont rêve toute jeune fille de fortune modeste. Je suis désolé qu’elle vous ait déplu. C’est Danielle qui l’avait amenée pour que notre groupe eût autant de filles que de garçons. Elle était amusante par sa spontanéité et son avidité de tout. Mais la voilà lancée et son producteur, à force de l’entretenir, lui a donné une singulière mentalité.

Sans doute avait-il entendu le conseil qu’elle avait donné : « Il est assez riche pour doubler ton collier de perles. » Maïté était encore mal à l’aise qu’elle l’eût traitée ainsi. Elle en voulait à Ross de l’avoir mise en contact avec cette fille. Mais qu’était Ross ? Que pouvait-il comprendre ?

— Nous ne retrouverons jamais, lui dit-il plus tard, quand la route fut moins encombrée, ce charme qu’avait la petite bande au temps où nous nous essayions à vivre. Avec candeur, même dans le pire. C’était le bon temps !

— Peut-être.

— Il faudrait revenir à cette sorte d’innocence où tout était permis !

— Mais comment retrouver ce qui est perdu ? Redevenir ce qu’on a été ? Il n’y a rien à faire !

— Vous en êtes triste ?

Il avait ralenti. Le chemin filait entre des collines boisées de petits chênes kermès recroquevillés sur leur verdure sèche. Sur un chemin de cette sorte, Oreste s’était vanté d’avoir une maîtresse.

— Oui, triste. Parfois, tout au moins.

— Ainsi, le jour où vous vous êtes enivrée ?

— Ne m’en parlez pas, dit-elle vivement.

Il se tut, reprit de la vitesse. La grosse voiture semblait glisser sans heurt au-dessus du chemin. Il pensait invinciblement à ce corps qu’il avait caressé et qui l’avait cherché avec une fureur têtue.

Elle dit, comme après un sérieux examen :

— Je ne vous crois pas capable d’amitié. C’est trop difficile.

— On peut essayer. Laissez-moi ma chance !

Puis, quand elle eut retrouvé sa voiture, il lui demanda :

— Puis-je venir demain vous chercher ?

— Je vous appellerai, promit-elle.

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