La fille
Maria et Oreste n’en parlaient pas. Ils…
Maria et Oreste n’en parlaient pas. Ils s’épiaient. Elle le regardait souffrir, tâchait de mesurer cette souffrance. Les quelques nuits où il était venu, à bout de résistance, coucher près d’elle, elle avait essayé de deviner les rêves de ses courts assoupissements.
C’était le lendemain du jour où elle lui avait dit de ne pas prolonger des épanchements enfantins que Maïté n’était pas rentrée. Un chauffeur occasionnel avait ramené la voiture et apporté une lettre qui leur apprenait son départ. Et les termes de cette lettre les hantaient, indéchiffrables. Pourquoi, puisqu’elle prétendait les aimer tous deux infiniment plus que tout au monde, les avoir quittés ? N’y avait-il pas moyen d’arranger autrement sa vie ? Et si elle ressentait pour Salar un attrait irrésistible, pourquoi affirmait-elle qu’elle ne mettrait jamais entre elle et eux d’obstacle permanent, qu’elle ne prendrait aucun engagement, que son voyage ne serait que temporaire ?
Maria s’étonnait. Était-ce un coup de tête ? un désir soudain d’évasion de cette vie près d’une infirme ? Pourtant elle ne s’était jamais opposée à rien qui pût plaire à Maïté, ni à ses courses vers des buts ignorés ni à ses sorties, même avec Oreste. De son fauteuil d’infirme, elle les avait vus si souvent s’éloigner ensemble tous deux, formant un couple éblouissant, si bien qu’elle avait mesuré avec plus de désespoir sa déchéance. Non, elle n’avait pas pesé sur cette vie.
La maison continuait de vivre autour d’elle, avec ses domestiques, les soins de Madeleine, la femme de chambre qui faisait les commissions abandonnées. Mais personne ne pouvait remplacer Maïté auprès d’Oreste. Personne ne pouvait sortir avec lui, ni aller le surprendre dans les bureaux du Vieux Port, ni lui donner la joie d’une jeune présence.
Elle le regardait avec inquiétude. Elle avait peur qu’il ne cherchât une diversion. Elle l’interrogeait :
— Qu’as-tu fait aujourd’hui ?
Il le racontait sans plaisir comme un écolier qui récite. Elle s’accusait de le contraindre, et elle recommençait le lendemain. En cachette, elle faisait de nouveau masser ses jambes mortes, reprit des guérisseurs, appela le miracle.
Des lettres arrivaient, courtes, sans date et sans adresse, donnant seulement des indications postales. Maïté voyageait, et c’était aux escales qu’elle écrivait.
Puis ce ne furent plus que des cartes portant des timbres de pays lointains. Un soir, Oreste, plus nerveux que de coutume, suggéra qu’il pourrait envoyer des détectives, essayer de la ramener.
— Tu es fou, mon pauvre ami, ce n’est pas parce qu’elle est encore mineure que nous nous ferons ses geôliers. Elle est libre.
— Rien ne dit qu’elle soit heureuse.
— L’était-elle puisqu’elle est partie ?
Elle parlait calmement. Elle acceptait tout. L’infirmité, le départ. Lui, n’acceptait pas.
— Cette histoire a assez duré. J’ai tout de même des droits !
— Veux-tu la tyranniser ? Elle a choisi.
— Je veux l’empêcher de gâcher sa vie.
— Il est trop tard. Et sommes-nous sûrs qu’elle la gâche ? Nous ne savons rien, au fond.
C’était le pire. Il ne savait rien. De Salar, il s’était informé par le contentieux de sa banque. Il avait des précisions sur son argent. Mais sur le reste ?
« Nous ne savons rien », disait Maria. C’était vrai, même pour les êtres les plus proches. Que connaissait-il de cette petite fille devenue femme ? Qu’avait-il omis de lui donner, lui qui pouvait tout acheter ? Était-il possible que l’élan avec lequel elle se jetait sur lui fût seulement son appétit de vivre ? Ah ! pourquoi n’avait-il pas pressenti que sa tendresse exubérante, puis tout à coup réticente, contenue, cachait autre chose ?
Une nuit, il l’appela dans son sommeil. Maria tressaillit, ouvrit les yeux, vit le phare tournant sur la mer. Un jet de lumière effleura le lit et le visage endormi. Un visage durci, buté, pareil à celui du désir.
OceanofPDF.com