La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 32 sur 59

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La fille

Cette arrivée dans la brume à travers…

Cette arrivée dans la brume à travers les terrains vagues que surplombent les hautes ruches des immeubles, ces vies enfermées dans des maisons en séries, ces usines aux alvéoles de verre, ces hauts fourneaux dressant sur les bas-fonds pelés leurs signaux de détresse, la pauvreté, le dur travail, le morne ennui : Maïté portait encore tout cela dans le taxi qui l’emmenait au Ritz.

Elle avait jeté ce nom au chauffeur à cause de Proust dont elle avait aimé les romans. C’était Yvan qui les lui avait fait connaître. Il devait prendre son air le plus lugubre en lisant le billet qu’elle lui avait écrit, pour éviter l’attendrissement d’un adieu, ou, ce qui eût été pis, son offre de l’accompagner.

Le Paris gris du matin commençait à se dorer aux faîtes. La Seine verdissait, flasque et lente, comme une gelée transparente. Des feuillages légers crépitaient de lumière aux peupliers frisés par le vent. Elle tira son poudrier, vit ses yeux battus, la petite ride enfantine de sa paupière inférieure, sa bouche épaissie de fard. Qu’allait-elle faire à Paris ?

Au fond, elle comprenait mal cet insolite besoin de fuite, loin de tout ce qu’elle aimait : les plages, la mer, les bars de nuit, ce laisser-aller, ce coude à coude des camarades, l’hygiénique rassasiement de sa chair à ce moment parfait où gêne même la présence de l’autre, comme si la volupté était affaire personnelle.

Elle examina la grande chambre qu’on lui proposait, se pencha sur l’étroit jardin qui était pourtant arbres et feuilles, bégonias et ageratums ; mais peuplé d’Américaines du Sud, reconnaissables à leur profusion de bijoux et à leurs discours volubiles.

— Je garde cet appartement, dit-elle.

Seule, sans connivence avec aucun objet, elle sentait tout amorti en elle. Elle n’aimait plus. Elle ne détestait plus. On l’avait coupée de ses racines : la vie n’y montait plus avec sa fureur. Et cette délivrance la laissait plus démunie qu’une douleur vive.

Elle se dit : « Il est parti avec une fille » et ne sentit ni dégoût, ni colère, à peine la sensation d’une frustration, d’un échec.

On apporta ses valises. Elle dompta le mouvement qui déjà lui faisait chercher le trousseau des petites clés. Elle voulait que durât ce sentiment d’étrangeté, si anesthésiant et qui pourtant s’effritait peu à peu, à chaque regard sur ce mobilier banal et marqué par l’usage, peut-être vu par Proust, peut-être utilisé par lui pour une de ces nuits où il n’osait amener chez lui quelque jeune liftier.

Elle ouvrit la porte de la salle de bains, s’étonna de la baignoire haute. L’eau coula. Elle pensait à la mer, à sa fraîcheur, aux profondeurs qui soulèvent, à ce balancement, à ce souffle intarissable. Elle enjamba le rebord, resta emprisonnée dans des tiédeurs immobiles. Peu de temps. Elle n’aimait pas l’eau morte.

— Que vais-je faire ?

Les habitudes brisées la laissaient vacante. Maria même n’était plus là. Elle regarda le lit vaste et bas, fait pour les jeux d’amour. Et la douleur revint, d’un bloc. Elle pensa à l’autre fille.

Elle sonna comme pour appeler à l’aide, fit ouvrir les valises, ranger les robes dans l’armoire. La femme de chambre disparue, elle vit par les fenêtres le soleil prisonnier des murs qui touchait à peine les arbres du jardin.

Le temps s’étirait. Elle sortit, regarda les vitrines. C’était affreux de pouvoir tout acheter et de n’avoir envie de rien.

Elle s’entendit avec le chasseur pour faire chercher sa voiture. Pour aller où ? Elle ne savait pas. Maria, sur la terrasse, devait attendre la fin du jour. D’où lui venait sa manière de vivre seule avec sérénité ? Elle l’envia, s’installa pour diner à côté de la table des Brésiliennes, regarda leurs mains chargées de diamants, « pas assez blancs, pas assez purs », s’informa d’une boite de nuit.

Les chanteurs défilèrent sur la petite scène. Elle ne comprenait pas plus les allusions des chansons satiriques qu’elle ne partageait la sensibilité bête des chansons d’amour.

Elle rentra, désenchantée. Elle voulut boire et, en traversant le hall, le reconnut.

Il était là. Sa tête grise brillait sous les lustres. Ses yeux la fixaient avec étonnement. Puis une rougeur monta à ses pommettes lisses, fugitive, presque indiscernable. Il se leva d’un élan. Elle demeurait immobile, engluée d’une émotion inattendue.

— Mademoiselle Servoz. Vous êtes ici ! De passage ?

— Je ne sais pas encore. Peut-être vais-je partir.

— Vous avez le mal du pays ? Un pays si beau ! Cela se comprend.

— Non. Je m’ennuie.

— Vous vous ennuyez à Paris !

Il riait silencieusement. Il devait la trouver provinciale.

— Je n’ai pas l’habitude d’être seule.

— Alors vous êtes seule ici !

Il offrit :

— Voulez-vous boire avec moi ? Il fait si chaud ! Whisky glacé ? Si vous vous ennuyez, c’est radical. Mais avez-vous l’ivresse gaie ?

— Je ne sais pas. Je manque d’habitude.

Elle songea au petit matin où elle s’était trouvée devant la grille, dans sa voiture, ramenée sans doute par Ross. Pourquoi ne lui avait-il pas fait signe ? Il devait être encore à Paris. Par quelque camarade, elle saurait son adresse. Elle lui écrirait. Elle se le promit en aspirant au bout d’une paille le whisky.

— Ce serait mieux par bonnes gorgées, si vous voulez un résultat, conseilla Lunois.

Tout le groupe des Américaines du Sud était là. Elle écoutait ce langage si beau, même dans la bouche de leurs compagnons replets, aux mains ornées de bagues. Une femme vint s’asseoir près d’eux ; profil enfantin, buste plat, et se mit à fumer rageusement. Le vert acide de sa robe faisait valoir les reflets brique d’une peau de blonde qui se hâle mal. Un couple chercha une table, trop habillés tous deux, encore cérémonieux : nouveaux mariés ou amants, aux corps pas encore accordés.

— Je déteste la campagne, dit soudain Lunois. Et vous ?

— Cela dépend.

— De vous ? De la campagne ou du partenaire ?

— De la campagne.

Les hauteurs de la Sainte-Victoire se profilèrent sur l’horizon où le ciel balançait de petits nuages aussi légers que de l’écume. Puis une nuit étoilée surmonta des pins calcinés de chaleur. Et Oreste disait : « Je suis allé voir ma maîtresse. »

— La campagne, c’est toujours des arbres et des champs avec quelques collines à l’horizon et des maisons inconfortables. J’installe ma famille où il lui plaît d’aller. Ma femme a le goût de son pays natal. Le mien, c’est Montmartre. Je vis mal hors de Paris. J’y reviens passer mes vacances.

— Pourtant vous prétendez aimer la Côte.

— Tout imite Paris là-bas. La mer est par surcroît. Toile de fond, sans plus.

— Non. Pour moi, elle est l’essentiel.

— Goût du sport ou de l’évasion ?

Elle ne répondit pas. Elle regardait cette étrangère au décolleté rougeâtre. Des cheveux blonds la casquaient comme des pailles d’épis mûrs.

— Elle ressemble à Suzy Solidor. Goût américain, bien entendu. Le Ritz donne un peu le sentiment que l’univers entier a peu de différences. Tout se ressemble. Tout rappelle quelque chose.

— Vous y habitez ?

— L’été seulement. Le Ritz me sert de vacances. Et de liberté.

— Bonsoir, dit-elle en se levant.

— Que faites-vous demain ?

— Je n’ai pas encore de projet.

— Déjeunons au Bois. Ou ici. On peut toujours s’y rencontrer.

Parce qu’elle ne l’avait pas fui, qu’allait-il imaginer ? Elle acquiesça vaguement, tendit la main. Il la baisa sans presque l’effleurer. Elle regagna sa chambre, se coula dans le lit ouvert, chassa l’image d’une chambre aux persiennes ouvrant sur la mer. Et soudain une envie d’Yvan la prit comme une faim, localisée, matérielle. « Je ne l’aime pas pourtant », constata-t-elle. Mais elle eût aimé son contact, son corps que les sports gardaient svelte, presque adolescent. « Le même poids depuis six ans », se plaisait-il à dire. Elle n’avait plus le même poids. Mais son ventre restait creux, et ses reins gardaient le sillon vertical qui prolonge celui des fesses. « Voici que je m’examine comme une jument, parce que dans la grande glace on se voit au lit. »

Elle se retourna, éteignit. Les fenêtres dessinèrent leur rectangle pâle. Entre les battants des persiennes elle aperçut le ciel nocturne, les têtes d’arbres, les bizarres découpures des toits. Une lointaine rumeur de bruits mêlés, soyeux, étouffés, montait comme un murmure de mer autour de roches émergentes.

En elle, elle sentit ce remous régulier, et il lui sembla s’y abandonner pour enfin dormir.

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