La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 43 sur 59

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La fille

— Ah ! dit Yvan, on se rencontre enfin !

Il avait couru vers la voiture arrêtée au feu rouge.

Elle lui ouvrit la portière. D’un saut il fut auprès d’elle. Il était temps. Les autos s’ébranlaient.

— Tu aurais bien pu répondre à mes lettres tout au moins !

— Pourquoi ? Pour que ta femme les lise ?

— Pas de risque. Nous avons des appartements séparés.

— Mais communicants, j’imagine.

— Elle n’est pas jalouse. Elle n’en a ni l’envie ni la force ! Cela exige trop d’obstination. Elle préfère se laisser vivre, aussi mollement que possible.

Il rit, de son rire d’autrefois, des premiers temps des rendez-vous. Et il lui avait suffi de rire pour redevenir l’étudiant logé au Roi René, dans la chambre au bel horizon.

— Es-tu installé à présent ?

— Oui. Mes beaux-parents ont bien fait les choses. Et toi ? Le paravent ?

— Parfait.

— Tu es rentrée à Cassis ?

Elle l’assura d’un geste. Ils arrivaient au Vieux Port. La firme « Oreste Servoz » se lisait sur un bâtiment massif.

— Tu vas chercher ton père ?

— Non. J’allais déjeuner là, par habitude. Si tu vois mieux, je peux changer.

— Cela m’est égal.

— Et ta femme ?

— Je la préviens d’un coup de fil.

Plus tard, tandis qu’il téléphonait, elle pensa qu’Oreste avait dû prévenir souvent ainsi, avant que Maria se résignât à ne le revoir que le soir.

— Être marié, c’est déjà assez, dit Yvan qui revenait, perdre sa liberté serait trop.

Il devenait vulgaire. Ce qui jadis lui avait plu, c’était sa timidité, une sorte de candeur. À présent, il jouait au cynique.

— Tu n’es pas honnête en affaires. Tu t’es vendu, mon petit Yvan. Il faut payer.

— Pas le prix fort !

Il riait. Il riait trop. Elle en voulait à Adrien Lunois d’être souvent trop dramatique. Aucun ne s’accordait vraiment à son humeur.

Ils parlèrent ensuite plus amicalement des souvenirs, des camarades du passé.

— Tu sais, Régine…

Oui, elle se souvenait parfaitement des ambitions de cette grande fille blonde, de son producteur, du bar où elle l’avait rencontrée avec un ami.

— Elle est en train de devenir vedette mondiale. Achète Match. Elle y est dans toutes les poses.

— Et Ross ?

— Pas encore démobilisé. Mais sais-tu qu’il raconte qu’il t’a ramenée jusque chez toi un soir où tu avais trop bu ?

— C’est grossier. Et, en somme, je m’en souviens si peu !

Et, pendant qu’elle l’affirmait, la remordait soudain la jalousie d’alors et sa brûlure.

— Tu sais, Yvan, il est des moments où il faut s’échapper de soi, se soustraire à tout !

— Vraiment ? Une fille comme toi ! Tu ne me le feras pas croire !

Il était aussi loin d’elle, ce garçon si connu, ce corps sans mystère, que cet homme qui passait sur le trottoir. Pourtant Yvan lui avait plu. Il lui plaisait encore pour sa sveltesse et sa tête à la toison douce. Mais c’était peu. Ce n’était même rien puisqu’il pouvait suffire de la seule présence pour recevoir cette félicité sans corps ni poids, cette volupté sans contact qui est l’extase des Élus.

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