Les dieux du campus Tome 1 - Leander
9 - Leander
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LEANDER
Je démarre le moteur et m’engage sur la route.
— Alors, on va où ? la questionné-je.
Vomito ne répond pas, et lorsque je me tourne vers elle, je me rends compte qu’elle ne semble pas en avoir la moindre idée. Le campus est tellement immense que ce n’est pas évident de se repérer au début. Coup de bol, je commence à le connaître par cœur.
— C’est quoi, le nom de ton dortoir ?
Elle plisse les paupières, comme si elle réfléchissait intensément.
— Ça se termine par « Hall », déclare-t-elle après un moment d’un ton triomphant.
Elle se fout de moi ? On est bien avancés avec ça…
— Tous les dortoirs finissent par « Hall », Vomito. Sheman Hall ? Jefferson ? McNeil ?
Je tente de lui lister ceux qui me passent par l’esprit. Elle se rencogne dans son siège et secoue la tête.
— Quelle idée stupide ! marmonne-t-elle.
Moins stupide que de ne pas se souvenir d’un foutu nom, à mon avis. Mais je ne compte pas épiloguer, j’empêche donc cette remarque de franchir mes lèvres. C’est le problème quand on se fout la tête à l’envers : on ne réfléchit plus correctement, ce qui a l’air de lui arriver souvent.
— Je te laisserai faire part de ton avis au doyen.
Elle se redresse soudain, me faisant sursauter. On dirait cette fille
possédée dans 1 L’Exorciste. Elle aussi avait des trucs dégueu qui giclaient de la bouche. Mes mains se crispent sur le volant, et je me tends, redoutant ce qui va arriver, mais elle se contente de tourner la tête vers moi et d’écarquiller les yeux.
— Attends ! Tu as un dortoir à ton nom ?
Il aurait suffi qu’elle se renseigne un peu sur l’histoire de cette foutue université pour faire le rapprochement, mais apparemment, elle n’a pas pris cette peine. Ou alors, elle a déjà oublié…
— Donc, comme ça, tu connais mon nom ? demandé-je d’un ton joueur.
Évidemment qu’elle le connaît, comme tout le monde ici. Même si j’espère qu’un jour, il sera connu davantage pour moi que pour le reste de la famille. Que les gens le scanderont lors d’une finale de SuperBowl. N’en déplaise à mon père. C’est ça, essaie de te persuader que tu choisiras réellement cette voie plutôt que de suivre celle qu’on trace pour toi…
— Il est écrit sur ton maillot, abruti.
Je ravale un rire. Décidément, elle a réponse à tout !
— Pendant que tu m’affubles de surnoms affectueux, je vais commencer à avancer un peu, histoire de voir si l’environnement te semble familier.
Elle hoche la tête, prête à coopérer. J’espère que ma technique va fonctionner, sinon je ne sais pas ce que je ferai d’elle. Je pourrais toujours appeler Delilah, ou Chase – lui doit bien savoir où crèche sa meuf –, mais il est peu probable qu’ils me répondent.
Le silence envahit l’habitacle tandis que je progresse. Parvenu au bout de la rue, je me tourne vers elle pour vérifier qu’elle ne s’est pas endormie. Elle ne dit plus rien, ce qui ne lui ressemble pas. Mon regard croise le sien. Elle est parfaitement réveillée, et me dévisage sans se cacher.
— C’est la route que tu dois regarder, Vomito, pas mon profil. Même si je comprends qu’il soit bien plus attractif.
— Qu’un morceau de béton ? Encore heureux.
Elle reporte son attention devant elle et me demande de tourner à gauche. Nous dépassons quelques bâtiments qui laissent se déverser de la musique jusque dans la rue. C’est samedi, et tout le monde fait la fête. Des étudiants traînent sur les pelouses, d’autres s’embrassent à l’abri des regards, il y en a même un qui pisse dans les buissons tout en buvant sa bière, peinant à garder l’équilibre.
Je secoue la tête, dépité. J’ai du mal à comprendre que l’on puisse se mettre dans des états pareils, et accepter de ne plus être totalement maître de soi. Je devrais peut-être demander à la fille installée à côté de moi – qui a laissé le sac plastique s’échouer par terre – de m’expliquer le principe. J’ai dans l’idée de faire une réflexion sarcastique, au lieu de quoi les mots qui sortent de ma bouche sont emplis d’inquiétude.
— Tu devrais quand même faire gaffe. Tu ne sais pas sur qui tu peux tomber. Chez nous, tu es en sécurité, mais ne t’amuse pas à te biturer quand personne n’est là pour couvrir tes arrières.
Je l’entends bouger sur le siège en cuir et sens son regard sur moi. Je lui jette un coup d’œil furtif et devine que je vais encore en prendre pour mon grade. Ça m’apprendra à me soucier des autres !
— Ou peut-être que les mecs pourraient enfin intégrer la définition du mot « non ». Je devrais être libre de me promener ivre et à poil sur ce campus sans autre risque que de me retrouver en cellule pour alcoolémie sur la voie publique et atteinte à la pudeur. De toute façon, je suis suffisamment grande pour couvrir mes arrières seule, Monsieur le Moralisateur. Et puis, qui me dit que toi, tu n’essaieras pas de profiter de moi ? Peut-être que c’était tout aussi inconscient de ma part d’accepter de grimper toute seule avec toi dans cette voiture.
Je la regarde, les yeux ronds. Et sans pouvoir m’en empêcher, j’éclate de rire. Elle croit réellement que je pourrais profiter d’elle ? Ce n’est pas mon genre. Je les choisis nettes, consentantes et en pleine possession de leurs moyens.
Je ris toujours en arrivant à une intersection. J’attends qu’elle me guide, mais elle ne se décide pas à ouvrir la bouche. Apparemment, elle n’a pas apprécié ma réaction. Je tente un regard en coin et avise son air renfrogné. Elle est mignonne avec son nez plissé.
— Je t’ai vexée ?
Elle m’observe comme si j’étais stupide de poser la question.
— Sincèrement, oui. Qui voudrait s’entendre dire « je ne te toucherais pas, même avec un bâton » ?
— Je n’ai rien dit, précisé-je pour me défendre.
Je dois admettre que ce n’était pas très sympa de me foutre de sa gueule, mais c’était plus fort que moi.
— Ton éclat de rire parlait pour toi, réplique-t-elle en croisant les bras.
Je ne peux pas m’arrêter de sourire. Son naturel fait du bien. Je n’ai pas l’habitude des gens si francs. Je viens d’un monde où on m’a appris que l’image qu’on renvoie est le plus important. Les seuls avec qui je peux être moi-même, ce sont mes coéquipiers. Eva, aussi, parfois. Sinon, je m’efforce en permanence de faire bonne figure. Vomito, elle, semble n’avoir rien à faire des cases dans lesquelles nous sommes censés rentrer. Elle ne s’est pas départie de son air boudeur, et c’est sans cesser de sourire que, toujours arrêté au croisement, je me penche vers elle et attrape une mèche de cheveux bruns entre mes doigts. Je suis si près de son visage que je peux sentir son souffle aromatisé à la tequila lorsque je murmure :
— Tu es en train de me dire que tu voudrais que je te touche ?
Je sais que je plais. Je sais aussi comment user de mon charme pour séduire. N’importe quelle autre fille aurait déjà entrouvert les lèvres, souffle court, attendant que ma bouche se pose sur la sienne. Mais pas elle. Au contraire. D’un geste brusque, elle dégage ma main.
— Je ne rentrerai pas dans ton jeu, Zeus. Compte pas sur moi.
— Ça tombe bien. Nous ne jouons pas dans la même cour, petite.
J’ai conscience d’être mesquin, tout comme j’ai conscience de ne pas avoir bien pris le fait qu’elle me repousse. Mon ego n’a pas aimé. Je suis peut-être un enfoiré trop sûr de lui, mais je suis suffisamment humble pour l’admettre.
— Tant mieux. J’ai aucune intention de figurer au tableau de chasse d’un play-boy à deux balles. Je laisse ma place à tes groupies. Je suis certaine qu’elles sont ravies de se succéder dans ton lit.
— Jalouse ? demandé-je d’une voix amusée, rien que parce que j’adore la voir énervée.
— Atterrée serait plus juste. Tourne à droite.
Docile, j’obéis, mais ne peux m’empêcher de renchérir :
— Tu es plutôt rapide à juger les gens, Vomito.
Elle ne perd pas de temps pour étayer sa pensée.
— Tout ce que ces filles veulent, c’est leur quart d’heure de gloire. Elles espèrent briller sous les feux des projecteurs l’espace de quelques instants. Je trouve ça triste.
Ses paroles sont emplies d’amertume et d’incompréhension. Je me demande pour quelle raison ça la dérange autant. Tout le monde aime la lumière, tout le monde a envie d’être reconnu, accepté, non ?
— Et moi, je te trouve dure. La plupart n’ont pas besoin de ça, tu sais. Regarde Eva. Elle n’a pas besoin de moi. C’est une sportive émérite et une star des réseaux sociaux. Des tas de filles s’identifient à elle. Elle est intelligente, brillante. Elle adore le sexe. Et alors ? Il n’y a aucun mal à ça.
Mes paroles semblent faire mouche, puisque le silence suit ma tirade. Lorsque je tourne la tête vers elle, elle m’imite et me scrute de ses jolis yeux verts.
— Tu crois pas ? finis-je par demander, voyant qu’elle se contente de me toiser.
Un sourire ourle ses lèvres avant qu’elle rétorque.
— Elle pourrait se taper beaucoup mieux que toi.
Elle pense m’énerver, sauf que je suis tout à fait d’accord avec elle. Eva mérite le monde.
— C’est le cas.
Ma réponse la déstabilise, ses yeux s’écarquillent.
— Pourquoi elle revient, si elle n’a pas besoin de toi ?
— Qui te dit que ce n’est pas moi qui ai besoin d’elle ?
Elle cligne des paupières, étonnée, encore une fois. Eh oui, Vomito, je suis un type plein de surprises ! Alors que je m’attendais à une énième réplique bien sentie, elle secoue la tête et, m’offrant un sourire étonnamment doux que je ne l’avais jamais vu arborer avant, murmure :
— Je retire ce que j’ai dit dans cette salle de bains la dernière fois. T’es pas un connard, Leander McNeil. Je suis même certaine que si tu prenais la peine d’essayer, tu pourrais être quelqu’un de bien.
Je suis quelqu’un de bien ! voudrais-je lui répondre, mais je préfère lui accorder ce point et lui laisser remporter la victoire. Après tout, j’ai tout de même gagné un truc dans cette histoire : l’entendre m’appeler par mon prénom.
1. The Exorcist, film réalisé par William Friedkin (1973)
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