Les dieux du campus Tome 1 - Leander
16 - Nyx
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NYX
Il y a des soirées qui n’en finissent pas. Celle-ci en fait partie. J’adore mon job, et je sais que j’aurais pu me faire des ampoules au pied en servant dans un diner. Mais ce soir, j’ai tellement l’impression d’être considérée comme une boniche que finalement, apporter des burgers à des clients affamés dans une tenue rose pastel ne me semble plus si rebutant.
Le responsable de mon humeur massacrante ? Lorette Sawyer.
J’aurais dû me douter de l’arnaque quand Loyd, mon boss, s’est enfermé dans son bureau avant que la starlette n’arrive, avec interdiction de le déranger sauf en cas d’urgence.
Quand je l’ai accueillie, Lorette m’a fait porter sa mallette de maquillage alors qu’elle voyage avec un staff digne des plus grands groupes. Elle a même un garde du corps, bien que je soupçonne fortement celui-ci d’être son cousin. Toujours est-il que le mec a des bras gros comme mes cuisses, il n’aurait pas pu porter ce foutu vanity ? Une fois dans sa loge, notre diva a voulu en changer parce que la déco ne comportait pas le pourcentage adéquat de rose framboise nécessaire à son bien-être. Quand je lui ai fait remarquer que c’était la plus grande et que les autres n’auraient pas plus la bonne couleur que celle-ci, elle a fondu en larmes contre le torse de son cousin-garde du corps. Un autre gros bras est sorti de nulle part avec une malle remplie de draps et de coussins dont la couleur flashy a manqué de m’abîmer définitivement la rétine.
Je passe sous silence la commande de salade sans sauce, sans fromage, sans viande, sans aliments rouges et sans gluten. Je tairai aussi la tête de Lorette quand je lui ai fait remarquer que ça s’appelait une salade verte. S’en est suivie une pléthore de demandes toujours plus loufoques : un ventilateur qui ne fait pas trop d’air, un parfum d’ambiance senteur fraîcheur des prés, de l’eau gazeuse à laquelle elle a exigé que je retire les bulles…
Elle est sur scène depuis une heure, et je sais que le répit que j’ai depuis est sur le point de prendre fin. Je m’assieds une minute sur un tabouret en coulisses en passant en revue les tâches dont je me suis acquittée en attendant que ma starlette autoproclamée « reine de la country » sorte de scène. C’est le moment que choisit le cousin-garde du corps pour s’approcher de moi. Et à voir sa tête outrée que je puisse prendre une pause, je redoute le pire.
— C’est déjà sa chanson de rappel, Lorette va bientôt avoir fini.
— Euh… oui, je suis au courant. Je peux faire quelque chose ?
Pourquoi je demande ça, moi ? Je tends le bâton pour me faire battre !
— Il faudrait aller tamiser la lumière dans la loge. Lorette a souvent très mal à la tête après ses représentations, et il faut qu’elle soit en forme pour les vingt minutes prévues pour les quatre personnes qui ont gagné les pass VIP.
— Je ne peux pas tamiser la lumière, juste l’éteindre, précisé-je.
— Débrouille-toi. C’est pour ça qu’on te paie, non ?
Il me balance ça comme si j’étais un cloporte. Son regard me signifie clairement qu’il se demande si je laisserais une tache sous sa chaussure s’il m’écrasait. Je suis à deux doigts de l’envoyer balader, mais même moi je ne fais pas la maligne avec les gros bras. Respire, Nyx ! Je me détourne sans rien ajouter et me mets à la recherche de quelque chose qui me permettrait de diminuer la lumière dans la loge. Dans la réserve, j’examine une tenture en me demandant comment la faire tenir sur le plafonnier quand mon regard se pose sur une lampe halogène avec un bouton mitigeur. Sur son pied, un post-it avec des mots tracés de la main de Loyd : « Lampe spéciale Lorette Sawyer. » Il n’aurait pas pu me prévenir ?
Je cours avec ma lampe dans les bras, au risque de me casser la figure, et arrive juste à temps pour l’installer. Au moment où je tourne la molette en priant pour que ça marche, Lorette apparaît dans l’encadrement de la porte avec ses quatre groupies.
— Mesdames, cette jeune fille va vous amener des rafraîchissements, si vous le souhaitez. N’est-ce pas, honey ?
C’est à moi qu’elle s’adresse ? Apparemment, devant ses fans, je suis « honey », et plus « eh, toi, là-bas ».
— Bien sûr, réponds-je en énumérant les quelques boissons que nous gardons toujours en réserve.
Quand je leur rapporte leur commande, Lorette me gratifie d’un « merci, honey » – il va neiger – et me signifie d’un geste de la main que je peux disposer. La prochaine fois qu’elle vient, je lui achète une clochette.
Je ne m’éloigne pas beaucoup, au cas où Sa Majesté me sonne encore. Je ne peux de toute façon pas partir tant qu’elle est là. Les invitées VIP finissent par quitter les lieux, mais plus personne ne sort de la loge après ça. Les musiciens s’y réfugient, et au troisième qui entre avec une bouteille de bourbon, je comprends à quel point la soirée est loin d’être terminée pour Lorette.
Les minutes défilent, se transforment en heures. À minuit, je n’en peux plus de bâiller à m’en décrocher la mâchoire. Loyd n’est toujours pas sorti de son bureau, mais il est hors de question que je passe la nuit ici.
— Loyd ! crié-je en tambourinant à sa porte.
— Pas la peine de hurler, je ne suis pas sourd, me répond-il en ouvrant. Qu’est-ce que tu fais encore là ?
— Lorette n’est toujours pas partie…
— Ah ! Une fête improvisée, j’imagine. Rentre chez toi, Nyx. Je vais gérer la suite.
Je ne perds pas une minute, au cas où il change d’avis, et attrape mes affaires avant de me ruer jusqu’à la sortie.
Je cours jusqu’à l’arrêt de bus en vérifiant les horaires de passage sur mon téléphone. Je déchante vite : le dernier est parti il y a une vingtaine de minutes. Impossible de rentrer à pied, le Lounge est bien trop loin du campus. Avant d’appeler un taxi, je tente ma chance auprès de Dee. Si elle est avec Chase, peut-être qu’il pourra lui prêter sa voiture pour me tirer d’affaire.
— Dee ?
Je suis obligée de crier tellement il y a du bruit autour d’elle.
— Nyx ?
— Oui ! J’ai loupé le dernier bus, tu crois que Chase pourrait venir me chercher au Lounge ?
Vu la voix alcoolisée de mon amie, mieux vaut ne pas lui demander à elle.
— Évidemment, bichette !
— Tu es sûre ? questionné-je, soulagée. Sinon, je prendrai un taxi.
— Tututut ! Pas question. Bouge pas !
Je m’assieds sur le banc à côté de l’arrêt de bus et resserre ma veste en jean autour de moi. Fin septembre, les nuits commencent à être plus fraîches. Je pianote sur mon téléphone en attendant que Chase se pointe.
Je ne relève la tête que quand une voiture se range le long du trottoir. Ce n’est pas le SUV de Chase mais la Jeep de Leander. Dee veut ma mort, ou quoi ? Autant nous mettre dans une arène avec un glaive et une armure en cuir. Je fais néanmoins le tour du véhicule pour m’installer du côté passager.
— Tu as perdu quel pari pour récolter la corvée de venir me chercher ? le questionné-je.
— Bonjour, Eunice. Oui, je vais très bien, je te remercie. Quoi ? Mais non, voyons, aucun problème, je quitte la chaleur de ma maison pour te servir de chauffeur quand tu veux. C’est un plaisir, pas la peine de te perdre en remerciements sans fin.
Je crois que je l’ai bien cherché, celle-là ! Je ne m’attendais simplement pas à le voir débarquer.
— Pardon. Merci, Zeus. Dee m’a dit qu’elle envoyait Chase.
— Chase avait bu une ou deux bières de trop. Même ton super pote Sander avait trop picolé pour venir te sauver les miches. Je suis souvent le seul sobre dans cette baraque, de toute façon.
— Saint Leander. Et puis je suis sûre que tu les apprécies, mes miches, pour venir à mon secours.
Il grogne un truc incompréhensible. Ses pommettes ont pris une teinte rosée, et je ne peux pas m’empêcher de me demander si c’est l’effet de la mention de mes fesses ou le chauffage qu’il a poussé à fond dans la voiture. Je pose mes mains gelées sur une des bouches d’aération. Il faut que j’arrête de me montrer aussi acerbe avec lui. Après tout, sans lui, j’allais congeler sur place.
— Je savais pas que tu travaillais ici, change-t-il de sujet.
— Depuis juillet.
— Et en plus de deux mois, tu arrives encore à te perdre sur le campus ?
— Je n’avais pas accès au dortoir en juillet, Einstein.
Il soupire et tend le bras pour allumer son poste de radio. La voix de Katy Perry résonne dans l’habitacle.
« Kiss me, k-k-kiss me
Infect me with your love and fill me with your poison
Take me, t-t-take me
Wanna be a victim, ready for abduction 1 »
— Hum. C’est un message, Zeus ? raillé-je.
Il me regarde quelques secondes, se demandant sans doute de quoi je veux parler, avant d’éclater de rire. C’est tellement rare que j’en sursaute.
— Tu n’arrêtes jamais ?
— Quoi donc ?
— L’ironie ? Le second degré ? Tu étudies la psychologie, non ? Je ne t’apprends rien quand je te dis que c’est un mécanisme de défense assez évident.
— Merde, t’as un cerveau, en fait ?
Il a raison, je ne peux pas m’empêcher de le charrier. Je sais très bien que ce mec n’est pas idiot. Je l’ai compris dès le moment où Delilah m’a assommée avec des explications de techniques de match de foot compliquées. Leander est le capitaine de l’équipe, et rien que pour retenir toutes ces stratégies de jeu, il a toute mon admiration. Si je l’emmerde à ce point, c’est parce que c’est trop facile. Il démarre toujours au quart de tour. Mais pas cette fois. Plutôt que d’abattre sur moi sa colère divine, il profite d’un feu rouge pour se pencher vers moi, son visage à quelques centimètres du mien.
— Qu’est-ce que tu caches, Eunice ? demande-t-il doucement en attrapant une mèche de mes cheveux entre ses doigts.
— Dans mon placard ? Le corps des mecs qui ont osé m’appeler Eunice.
— Je trouverai, un jour.
— Bon courage, Zeus.
Il me scrute un instant, ses yeux bleus accrochés aux miens, avant de finalement reprendre sa place.
Après quelques minutes, il immobilise la voiture devant mon dortoir. J’attrape mon sac avant de descendre.
— Merci encore pour le trajet.
— Pas de problème, Nyx. Tu veux que je passe te chercher pour aller à la maison de retraite ?
Alors que je le fixe du regard en attendant de voir s’il va lui pousser une seconde tête, il ajoute :
— Ta résidence est sur mon chemin.
— OK. À jeudi, alors.
— Hé ! Vomito ! m’interpelle-t-il par la fenêtre.
— Quoi ?
— Le jour où je voudrai t’embrasser, je n’utiliserai pas une chanson pour te le dire.
Et il démarre sans me laisser l’occasion de rétorquer. Même si ça avait été le cas, aurais-je trouvé comment rebondir ? Leander a eu le dernier mot aujourd’hui, mais il ne faudrait surtout pas qu’il s’habitue.
1. « ET (Futuristic Lover) », Teenage Dream (2010)
« Embrasse-moi, em-em-embrasse-moi
Infecte-moi de ton amour et remplis-moi de ton poison.
Prends-moi, p-p-prends-moi
Je veux être ta victime, je suis prête pour l’enlèvement. »
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