Les dieux du campus Tome 1 - Leander
40 - Nyx
40
NYX
Je suis encore scotchée d’être assise là, à côté de Leander. Je ne m’attendais pas à ce que la soirée se déroule de cette façon quand Sander m’a demandé de l’accompagner au match de hockey. Vu la tête de Zeus, lui non plus ne pensait pas me voir ici. Évidemment, cette rencontre n’est en rien dûe au hasard. Brutus a joué les entremetteurs, et à cet instant, je ne sais pas si j’ai envie de l’étrangler ou de lui sauter au cou. Je me tourne dans sa direction, et il m’offre le sourire type du mec persuadé qu’il n’a rien à se reprocher. J’articule un « tu ne perds rien pour attendre » silencieux et étouffe un rire quand il hausse les épaules en désignant ma main enfouie dans celles de Leander. Je me gelais les doigts, et il a gentiment proposé de me réchauffer une dizaine de minutes. Nul besoin de voir dans ce geste une signification cachée.
Nyx, Nyx, Nyx… C’est vraiment ridicule de se mentir à soi-même de cette façon.
Je tente de me reconcentrer sur le match devant moi. La vérité, c’est que je serai sans doute redevable à vie à Sander de m’avoir donné ce coup de pied aux fesses pour me confier à Leander. Je me connais, sans lui, je n’aurais jamais osé parler à Zeus comme je l’ai fait ce soir. J’ai compris depuis quelque temps que je suis lâche quand il s’agit de parler de mes sentiments. Je crois que ça tient aussi en partie du fait d’avoir été élevée dans une famille pour laquelle je n’avais pas le droit d’avoir de secrets ou de vie privée.
Je ne pourrais pas dire que ça a été facile de balancer tout ça à Leander, mais je suis soulagée de l’avoir fait. Je n’avais jamais vraiment parlé de ma famille à personne ici, et lâcher le morceau m’a fait du bien. Je suis d’ailleurs surprise que Zeus ne m’ait pas assaillie de questions. Il se rend sans doute compte combien c’est compliqué pour moi de ressasser ce que j’ai fui dans l’Alabama.
— Tu sais, si tu veux avoir des précisions sur ce que je t’ai raconté tout à l’heure, tu as le droit de demander, lui soufflé-je.
Il se tourne vers moi et me scrute comme il le ferait avec un animal sauvage. Je ne mords pourtant pas. Quoique…
— J’ai pas la sensation que tu aimes t’étendre sur le sujet.
— Non. Mais tu es quand même en droit de savoir dans quoi tu t’embarques avec moi, ajouté-je en faisant un signe de la tête en direction de nos mains entrelacées.
— Nyx, ta famille ne fait pas de toi celle que tu es. Je ne crois pas que les liens du sang soient les plus forts. Les personnes qui comptent le plus sont celles que nous choisissons, je suis bien placé pour le savoir.
Je réfléchis un instant à ce qu’il vient de dire. C’est vrai que nous avons cette chose en commun qui nous a peut-être rapprochés. Ces pères qui ne valent rien pour nous et qui ont pourtant une énorme importance dans leur communauté respective.
— Tu as sans doute raison. Mais comme toi, je ne pense pas pouvoir échapper indéfiniment à ces gens avec qui je ne partage qu’un lien biologique. Pour la seule raison que je ne peux pas renoncer à Silas. Ni à certaines de mes petites sœurs dont je me suis occupée depuis qu’elles sont nées. Un jour, nos mondes entreront en collision, Leander. Qu’on le veuille ou non.
Je fais semblant de m’intéresser de nouveau à l’action sur la patinoire. Assister à un match m’avait manqué. Le froid mordant mes joues, l’odeur de la glace, le bruit des lames et des joueurs qui se malmènent. J’adore ça mais, ce soir, je n’arrive pas à me concentrer sur ce qui se passe. Zeus m’épie toujours, je le vois du coin de l’œil. Il doit se demander si je vais encore prendre peur et ne pas donner de nouvelles avant quinze jours s’il me pousse trop dans mes retranchements. Je ne peux pas lui en vouloir, ni lui garantir que cela n’arrivera plus.
— Ton père fait de la téléréalité ? finit-il par lancer.
— Hein ?
De toutes les questions qu’il aurait pu me poser, je ne me serais jamais attendue à celle-ci.
— Tu as dit qu’il avait une chaîne TV.
— Ah ! Oui, j’ai dit ça. Non, il joue juste les envoyés de Dieu ou une connerie du genre. Ses messes sont retransmises en direct et rediffusées ensuite en fonction de celles qui ont fait le plus d’audimat. Il se fait filmer lorsqu’il visite les hospices et les orphelinats de la région. Et il fait des lectures de la Bible. C’est… tout un personnage dans notre ville. Et pas souvent dans le bon sens du terme.
— Mais s’il va dans les orphelinats, ça doit être un type bien quelque part, non ? Mon père est blindé et il n’a jamais fait une donation, ni d’argent ni de son temps.
— Tu sais, mon père aussi est blindé. Moins que ton père certainement, mais crois-moi, je suis déjà tombée sur les relevés de compte par accident, et il a largement de quoi faire. Malgré tout, on n’a jamais eu un seul centime d’argent de poche avec mes frères et sœurs, et il ne me paie pas mes études. Quant aux orphelins en question, je ne pense pas qu’ils aient besoin d’un type qu’ils ne connaissent pas qui vient de temps en temps pour leur tracer des signes de croix sur le front et les protéger de démons qui n’existent pas. Il ne donne jamais d’argent non plus. Il ne fait ça que pour assurer sa cote de popularité.
Je reprends mon souffle après cette grande tirade, mon regard verrouillé au sien. Il semble décontenancé et, encore, il ne connaît maintenant qu’un minuscule morceau de l’histoire. À peine la pointe de l’iceberg.
— Tu as raison, nos pères pourraient vraiment être classés dans la même catégorie… Celle des géniteurs irrécupérables et indignes de notre attention, dit-il.
Je hoche la tête en silence. Oui, ça leur va très bien. Je ne pardonnerai sans doute jamais à mon père mon enfance faite d’interdictions, de punitions et de tabous. C’est pour le reste de ma famille que je ne peux pas me prononcer aussi fermement. Ma mère n’est coupable que d’avoir été trop faible pour s’opposer à ce mari qu’elle considère comme un dieu. Mes sœurs n’ont fait que suivre l’exemple de notre mère. Et certains sont trop petits pour avoir un peu de recul sur la situation.
Le match se poursuit sans que nous reparlions de ce sujet compliqué pour chacun de nous. Nous préférons profiter de l’ambiance, déconner avec Sander et crier comme des dingues quand notre équipe assure la victoire.
Au moment de partir, je n’hésite pas une seconde à accepter l’offre de Leander de me ramener à ma résidence.
— Quoi ? Tu m’abandonnes ? s’exclame Sander, sur un ton faussement offusqué.
— J’ai cru ne jamais réussir à m’extirper de ta boîte à sardine, tout à l’heure ! La Jeep de Leander va me sauver !
Brutus pose la main sur son cœur, comme si mes mots l’avaient poignardé.
— Une boîte à sardine ? Je vais faire semblant de pas avoir entendu. Bonne nuit, Moustique. Leander, sois sage !
L’intéressé secoue la tête avant de se diriger vers sa voiture. Je le suis tout en envoyant un baiser à mon ami qui fait semblant de se le prendre en pleine poire. Parfois, j’ai la sensation que Sander se planque derrière son caractère clownesque comme je le fais avec mes sarcasmes, mais je dois reconnaître que la plupart du temps, il me fait mourir de rire.
Alors que je monte dans la voiture, je pousse un discret soupir de soulagement. L’habitacle dégage l’odeur de son propriétaire. Odeur qui m’a toujours semblé réconfortante. Dans ma tête, elle est le symbole d’un bien-être sur lequel je n’ai jamais vraiment réussi à mettre des mots.
Le trajet jusqu’à ma résidence est court, et ni Zeus ni moi n’avons envie de briser le silence confortable qui nous entoure comme un cocon. Je ne sais pas comment il voit les choses mais, cette fois, j’ai envie de prendre le temps de profiter de ce que nous avons au-delà du sexe. Cette amitié, cette connexion.
Je ne remarque pas tout de suite qu’il s’est arrêté devant Lincoln Hall. Je vois sur son visage qu’il n’a pas plus envie que moi de mettre un terme à cette soirée. Mais je ne cède pas à mon impulsion de lui proposer de venir avec moi.
— Merci de m’avoir ramenée. Je t’appelle demain, OK ? On pourrait peut-être réviser ensemble pour les exams de la semaine prochaine.
J’ai envie d’ajouter « comme au bon vieux temps », mais je sais que je n’en ai pas besoin. Nous sommes sur la même longueur d’onde.
— OK, je viendrai te chercher, si tu veux. Ou je peux venir là aussi, pas d’importance.
Nous sommes aussi empruntés l’un que l’autre. Je hoche la tête pour acquiescer et sors de la voiture. Sur un coup de tête, je me plante devant la fenêtre du côté conducteur. Leander lève un sourcil intrigué et s’empresse de baisser sa vitre.
— J’ai oublié de te souhaiter bonne nuit.
Je me hisse sur la pointe des pieds, une main sur le rebord de la portière, et dépose un léger baiser sur ses lèvres. C’est sans aucun doute le plus sage que nous ayons échangé, mais c’est déjà presque trop pour mon self-control. J’en voudrais plus, mais je me suis promis de prendre mon temps il y a à peine quelques secondes.
Je recule avant que mes bonnes résolutions ne s’effondrent et affronte une seconde les iris brûlant de désir de Zeus. Je me retourne alors d’un mouvement vif et regagne ma résidence en courant.
Une fois dans ma chambre, je me débarrasse de mon manteau, de mes boots et de ma robe avant de passer un débardeur du Bottom Lounge qui m’arrive aux cuisses. Je me faufile sous ma couette et me roule en boule pour me réchauffer. Alors que je ne m’y attendais pas, la solitude me frappe de plein fouet. J’aimerais que Leander soit ici près de moi et je me mettrais des baffes d’avoir décidé de prendre mon temps.
Le pire, c’est que ce n’est pas nos parties de jambes en l’air qui me manquent le plus. Ce que je crève d’envie de retrouver, c’est sa présence. Ce sont ses bras réconfortants et son torse chaud contre lequel je me blottis. C’est son cœur qui bat sous mon oreille et qui me berce jusqu’à l’endormissement.
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