Les dieux du campus Tome 1 - Leander

F.V. Estyer · Chapitre 4 sur 55

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Les dieux du campus Tome 1 - Leander

4 - Nyx

4

 

 

NYX

 

Devant la porte des loges, je vérifie ma check-list pour être certaine de n’avoir rien oublié. Sans mes petites cases à cocher, je zapperais la moitié des demandes des artistes. Il faut reconnaître que certains n’y vont pas de main morte. Comme ce bassiste, la semaine dernière, qui voulait de l’eau citronnée pétillante et des rondelles de concombre à disposition. Le Bottom Lounge n’est pas une immense salle de concert, la réputation des groupes qui s’y produisent dépasse rarement les États limitrophes du Missouri, mais ça n’empêche pas certains de se prendre pour des divas… Ce soir, aucune exigence extravagante n’a été formulée, les loges sont donc prêtes, et tout est en place pour l’ouverture des portes au public, dans trente minutes. Quand on ne me force pas à retirer les Skittles violets d’un paquet, je suis tout de suite plus efficace. Je vais pouvoir rejoindre Delilah plus tôt que prévu au premier match de foot de la saison.

Avant de m’éclipser, je passe par le bureau de Loyd, mon boss, pour récupérer mon emploi du temps de septembre que je lui ai demandé de modifier pour disposer de mes jeudis soir. Je dois en effet bientôt commencer le travail communautaire auquel l’université de Saint-Charles nous propose de participer. Ce n’est pas obligatoire, mais activement recommandé. Je passerai donc chaque semaine une de mes soirées dans une maison de retraite. Ma conseillère m’ayant orientée vers ce poste après avoir appris que j’ai été bénévole auprès de personnes âgées pendant quelques étés quand je vivais en Alabama.

— J’ai terminé, Loyd.

— Parfait ! Tiens, voici ton planning pour le mois prochain. Tu as tes jeudis libres, comme convenu.

Je jette un coup d’œil à la feuille de papier rose sur laquelle sont imprimés mes horaires ainsi que le programme du Bottom Lounge pour les semaines à venir. Une piqûre de déception me tire un vague soupir en découvrant la liste des artistes qui se produiront.

— Skyler Hansen ne devait pas revenir en septembre ?

— Qui ça ?

— Chemical Therapy.

Loyd me scrute, un petit sourire en coin. J’ai pourtant adopté cet air détaché que je maîtrise à la perfection. Mon patron n’est pas dupe. Il paraît que ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace, et Loyd est le gorille le plus âgé de cette foutue jungle. Même s’il m’agace à l’instant, c’est l’employeur le plus cool que j’aurais pu trouver.

— Ils ont annulé. Et, non, je ne sais pas quand ils vont revenir. Figure-toi que M. Hansen a pris la grosse tête après avoir fait salle pleine une ou deux fois.

— Oh ! OK.

— Si je peux te donner mon avis, ne pas coucher avec les artistes t’éviterait ce genre de déconvenue.

— Je ne me suis pas tapé toute la programmation non plus, me récrié-je, vexée.

— Encore heureux ! se marre-t-il en retour.

Je hausse les épaules sans rien répondre et commence à me diriger vers la porte.

— Je file, Loyd, ma coloc m’attend au match des Thunder.

— Ah ! Ben voilà, un joueur de foot, c’est beaucoup plus stable qu’un chanteur, Nyx !

— Tu parles ! À force de se prendre des coups, je suis sûre que leurs cervelles présentent de graves séquelles ! lui crié-je alors que je suis déjà dans le couloir.

Son rire tonitruant m’accompagne jusqu’à la sortie du Lounge.

Je cours à l’arrêt de bus pour réussir à monter dans celui que je vois avancer le long du trottoir. Une fois à l’intérieur, j’envoie un SMS à Delilah pour la prévenir que je serai en avance. Sa réponse n’est pas longue à arriver.

Delilah : Alors je t’attends devant le stade ! Ça

t’évitera de passer une heure à me chercher dans les

gradins.

J’ai vraiment tiré le gros lot à la tombola des colocs avec elle. On aurait pu ne pas s’entendre du tout, ou simplement se tolérer, mais entre nous, ça a matché tout de suite. On a l’impression de se connaître depuis toujours. Peut-être parce qu’on étudie toutes les deux en psychologie. Ou peut-être que ça n’a rien à voir avec ça, mais que ça tient à nos personnalités aux antipodes et si semblables à la fois. Peu importe. Après un début d’été dans la pension de famille de Mme Pritchard, vieille fille de 75 ans, et de ses chats – dont certains sont empaillés, précisons-le –, c’était franchement agréable de faire connaissance avec quelqu’un de mon âge qui ne juge pas mon comportement mais s’en amuse.

Une centaine de mètres me sépare de l’entrée du stade de l’université Saint-Charles. J’en profite pour me délester de ma veste en jean, l’été indien étant revenu en force cette semaine. On est loin des chaleurs de l’Alabama, mais je ne m’attendais quand même pas à ce genre de climat en m’installant ici.

— Nyyyyx !

Je relève la tête pour voir Delilah s’agiter dans tous les sens afin de capter mon attention. Alors que je la rejoins, elle accroche son bras au mien et m’attire à l’intérieur. Pas besoin de faire la queue, nous passons directement les contrôles grâce aux billets que ma coloc sort de sa poche, privilège d’être la copine d’un des joueurs de l’équipe.

— Tout s’est bien passé au Bottom ? me demande-t-elle.

— Loyd m’a filé la programmation des semaines à venir, et figure-toi que cet abruti de Skyler a annulé sa date.

Delilah me regarde en arquant un sourcil.

— Nyx, tu n’attendais rien de lui, si ? Il ne t’a même pas contactée depuis début août.

— Comment voulais-tu qu’il me contacte ? Je ne lui ai pas donné mon numéro, que je sache !

Je suis un électron libre, je fais ce que je veux quand je veux et, surtout, avec qui je veux. Je n’attends rien de personne, pas même d’un des meilleurs coups de ma vie.

— Alors, je comprends pas, reprend ma coloc. Qu’est-ce que ça peut te faire de ne pas le revoir ?

— Ça me fait que des mecs doués avec leurs doigts et leur langue, ça court pas les rues.

Delilah éclate de rire en rougissant légèrement. Elle est beaucoup plus pudique que moi à ce sujet, c’est donc en se penchant à mon oreille qu’elle poursuit discrètement :

— Ça court peut-être pas les rues, mais j’en ai trouvé un, de spécimen comme ça.

— Surtout, garde-le bien ! m’exclamé-je alors qu’elle désigne nos sièges du doigt. Mets-lui une laisse, à ton Chase, même.

Autour de nous, l’ambiance est survoltée. Un coup d’œil derrière mon épaule me donne le vertige. Les privilèges de ma coloc nous permettent d’être bien placées, et les gradins qui semblent grimper vers le ciel sont pleins à craquer. Je suis au pied d’une marée humaine de noir et de doré.

— Noir et doré, ce sont les couleurs de l’équipe ? C’est pour ça que tu m’as demandé de m’habiller en noir ? questionné-je mon amie.

Elle hoche la tête en fouillant dans son sac, d’où elle sort deux morceaux de tissu doré ainsi que des mini-pompons dont les filaments de la même couleur volent au bout de deux tiges en plastique. Alors qu’elle s’apprête à m’accrocher un foulard autour du cou, je lui tends mon poignet.

— Oui, tu as raison, ça se verra beaucoup mieux quand tu secoueras ton pompon.

Je n’avais pas l’intention d’agiter quoi que ce soit, mais je ne vais quand même pas lui dire que ça aurait fait tache avec mon ensemble petite robe noire moulante et Dr. Martens assorties. Si la foule est déchaînée, mon amie n’est pas en reste, et je ne voudrais pas casser son délire.

Ce sport est une institution aux États-Unis. Beaucoup de familles ne se rassemblent qu’autour du football. Mais pour mon père, avec les cheerleaders court-vêtues et les publicités pour des bières diffusées lors de chaque quart-temps, il s’agit d’une œuvre du diable. Je suis donc totalement novice. Je ne tarde cependant pas à me faire happer par l’ambiance. Les cheerleaders arrivent en courant sur le terrain pour chauffer une foule qui n’en a pas vraiment besoin. Les filles se déhanchent en nous encourageant à frapper dans nos mains au rythme des basses qui sortent des enceintes avant de se mettre à voler dans les airs. Les mecs de l’équipe, de leur côté, enchaînent les sauts au sol comme s’ils étaient montés sur ressort. Alors que j’en prends déjà plein les yeux, la fanfare prend place au centre du terrain et entame l’hymne américain. Je suis la première surprise de m’époumoner en m’accrochant à Delilah. D’habitude, le karaoké et moi, on n’est pas vraiment potes. Pas lorsque je suis sobre, en tout cas. Mais ce soir, l’atmosphère survoltée du stade m’enflamme.

La fanfare finit par se retirer, et les premières notes d’une chanson que je connais bien résonnent dans tout le stade. Les gradins vibrent au son de la

guitare électrique et de la batterie de « 1 Thunderstruck ». La foule en furie scande chaque « Thunder » en même temps qu’AC/DC. Je comprends qu’il s’agit de la façon de faire venir les joueurs sur le terrain. Ils font leur entrée sous les cris de leurs fans en délire, et je sursaute quand des feux d’artifice éclatent en une multitude de couleurs au-dessus du stade. Des frissons parcourent tout mon corps. Ce moment est tellement fort que j’en aurais presque les larmes aux yeux. Jamais je n’aurais pensé ressentir quelque chose d’aussi puissant en assistant à un match de foot.

Les oreilles encore bourdonnantes, toujours en transe après ce show hors du commun, je ne vois pas vraiment ce qui se passe avant que le coup d’envoi ne soit donné. Et lorsque l’action envahit pleinement le terrain, je ne comprends rien à ce qui se déroule sous mes yeux. Voyant que je ne réagis pas alors qu’elle s’agite et hurle dans tous les sens, Delilah finit par se retourner vers moi, suspicieuse.

— Ne me dis pas que tu n’as jamais assisté à un match !

— Très bien, je ne te le dis pas. Tu peux juste m’expliquer ce qu’ils fabriquent, à courir en long, en large et en travers ?

Ma coloc se marre comme si elle assistait à un spectacle comique. La reine du one woman show, c’est moi ! Delilah se lance dans des explications détaillées dont je décroche très vite avant de me décrire l’action en cours. Je reporte mon attention sur le terrain et me laisse distraire un instant par les tenues moulantes des joueurs. Je n’aurais jamais cru autant apprécier de voir courir des mecs en collants.

Dee attire mon regard sur le numéro 17, et je reconnais le fameux Leander McNeil. Il a la balle à la main et la lance au wide receiver, d’après ce qu’en dit le commentateur du match. Je n’ai aucune idée du rôle qu’est censé tenir un wide receiver alors que Delilah me l’a expliqué il y a quelques secondes. J’ai tout juste retenu que l’Apollon sur lequel j’ai vomi la semaine dernière est quarterback et capitaine de l’équipe.

Je fais semblant de comprendre ce qui se passe pendant tout le reste du match, suivant rigoureusement les éclats de voix de Delilah et la liesse qui habite la foule autour de nous.

Lorsque mon portable vibre contre ma cuisse, et après avoir regardé qui m’appelle, je raccroche au nez de ma mère. Je préfère encore avoir l’air d’une pintade épileptique dans ce gradin plutôt que de lui parler. Ou plutôt, de me faire sermonner comme une enfant de 10 ans. Je pourrais presque l’entendre. « Eunice Mary Daugherty, ne soupire pas quand je te parle ! »

Oui, Eunice 2. D’où le surnom de Nyx, que j’ai adopté dès le lycée pour pouvoir survivre à l’adolescence avec un prénom pareil. Biblique, évidemment.

Perdue dans mes pensées, je manque de peu l’énième soulèvement d’euphorie des supporters qui signe la fin du match. Les Thunder doivent avoir gagné. Je jette un rapide coup d’œil au tableau des scores qui me confirme qu’ils ont en effet battu les Spartans de Michigan State.

Portées par la foule toujours en délire, nous rejoignons le parking pour nous approcher d’une Jeep Wrangler.

— Chase a changé de voiture ? questionné-je Delilah, ne reconnaissant pas le véhicule de son petit ami.

— Non, on est venus avec Leander.

Ce type avec un ego surdimensionné sur lequel j’ai régurgité mon trop-plein de vodka ? Et que j’ai peut-être traité de connard dans la foulée ? Eh bien, le trajet risque d’être épique !

 

1. « Thunderstruck », The Razors Edge (1990), AC/DC

2. Prénom d’origine biblique. Il commence à se raréfier dans les années cinquante, pour ensuite

n’apparaître qu’une centaine de fois par an aux États Unis.

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