Les dieux du campus Tome 1 - Leander
34 - Nyx
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NYX
Je suis incapable de prononcer un mot ni de bouger. Mes yeux restent perdus dans le vague. Impossible d’aligner deux pensées cohérentes. Mon cerveau connaît un énorme bug, il ne sait pas comment réagir.
— Nyx ? Nyx ? Ici, la Terre ! T’exagères pas un peu, Vomito ? Je ne t’ai pas demandée en mariage non plus…
— Je… Je… Mais pourquoi tu parles de mariage, là ?
Ma voix a grimpé dans les aigus. Il faut que je me reprenne, je vois très bien que Leander commence à ne pas du tout apprécier ma réaction. Et je dois reconnaître que je peux le comprendre.
— J’ai dit « je ne t’ai pas demandée en mariage » ! Les mots ont dépassé ma pensée, mais pas la peine d’en faire un plat non plus. Monte dans la voiture au moins, j’ai aucune envie de rester ici.
Je fronce les sourcils, secoue la tête et m’installe sur mon siège, toujours hébétée. Leander démarre et reprend la route, sans prononcer un mot pendant quelques kilomètres. Pas besoin d’être fin psychologue pour se rendre compte qu’il est blessé. Ce n’est pourtant pas ce que je veux. Quand nous avons commencé à passer tout notre temps libre ensemble, nous attacher n’était pas ce que nous avions convenu. Ça ne devait être qu’un plan cul. Ou au mieux, une amitié avec bénéfices. Mais je ne peux plus nier que je ressens quelque chose, moi aussi. Je ne peux pas ignorer que quand on était dans cette maison à l’allure de château, j’ai eu une furieuse envie d’arracher la tête de McNeil senior chaque fois qu’il parlait à son fils comme à une merde. Mais de là à prononcer les mots qui sont sortis de sa bouche quelques minutes plus tôt… Quoi qu’il en soit, je ne peux pas laisser ce gouffre de la taille du Grand Canyon se creuser entre nous.
— Je suis désolée. J’ai… J’ai juste été un peu surprise, c’est tout.
Je me suis tournée dans sa direction et je peux voir qu’il me regarde du coin de l’œil tout en restant concentré sur la route. Il va falloir que je trouve mieux que ça pour désamorcer la situation, et que je fasse vite.
— C’est juste que c’est pas ce qu’on avait prévu au départ. Les sentiments et tout ça…
— Tout ça ?
— Je suis nulle pour parler de ça, je le reconnais. Ça me fait peur.
— Qu’est-ce qui te fait autant flipper, Nyx ? Et pourquoi ?
La voiture est arrêtée à un feu rouge, et cette fois, ses yeux se verrouillent aux miens. Nous sommes à seulement quelques rues de la coloc. C’est ici que se joue l’avenir de notre week-end et peut-être même de ce que je refuse avec obstination d’appeler une relation. Toutefois, je suis toujours aussi terrorisée. Je ne sais pas ce qu’il lit dans mon regard à cet instant, mais je remarque que ses traits se détendent et que sa mâchoire se décrispe.
— C’est un peu ma faute, finalement, reprend-il en appuyant sur l’accélérateur alors que le feu passe au vert. J’aurais dû comprendre que t’étais pas prête pour ce genre d’aveu. T’as pas fui, j’imagine que c’est déjà un pas dans la bonne direction.
Je me retiens de justesse de lui dire que j’étais plus ou moins coincée dans la banlieue bourgeoise de son père, mais il n’a pas tout à fait tort. J’ai été un peu choquée mais je n’ai pas pris mes jambes à mon cou. Et, venant de moi, c’est plutôt exceptionnel.
— Je ne vais pas fuir, Zeus. J’en ai pas envie. Je reconnais que j’ai peur du tournant que cette… relation prend, mais je ne vais nulle part. J’ai juste besoin que tu ailles doucement pour que je puisse m’habituer.
C’est quand il coupe le contact de la voiture que je me rends compte que nous sommes garés devant la maison qu’il partage avec ses potes. Je ne retiens pas mon soupir de soulagement, et Leander se marre en l’entendant.
— Tu pensais vraiment que j’allais te ramener à ton dortoir et louper l’opportunité de passer le week-end avec toi ?
— Hum… Oui. Tu m’as dit que tu m’aimais, et pour seule réponse, je t’ai regardé comme si tu avais assassiné mon chat.
— T’as pas de chat.
— Tu chipotes ! m’exclamé-je. Ça ne serait pas bizarre que tu m’en veuilles.
Il descend de la voiture et en fait le tour pour venir ouvrir ma portière. Il m’aide à m’extirper de l’habitacle et m’emprisonne dans son étreinte. Sa bouche se perd dans mes cheveux, puis sur mon front. Je respire enfin à pleins poumons. La joue contre sa poitrine, je me maudis en silence de ne pas être capable de lui donner plus et de mettre ce genre de moment en péril.
— Je ne peux pas t’en vouloir après la raclée verbale que tu as mise à mon père. Te voir lui tenir tête, c’était jouissif.
— S’il n’y a que ça pour te faire prendre ton pied, on recommence quand tu veux !
— Que ça ? Non ! J’ai plein d’autres idées pour ce week-end. La maison est vide, hors de question de ne pas en profiter.
— Je valide ton programme, m’enthousiasmé-je. Mais il va falloir que tu me nourrisses avant. J’aurais dû attendre les petits fours avant d’envoyer balader ton père, je crève la dalle.
Il éclate de rire et, entrelaçant ses doigts aux miens, me conduit à l’intérieur de la maison. Je le suis jusque dans la cuisine et me débarrasse de mon manteau pendant qu’il inspecte l’intérieur du frigidaire d’un air dubitatif.
— Je crois qu’on va se faire livrer. Le frigo est vide, j’avais pas prévu qu’on mangerait là ce soir.
Je sors mon téléphone de mon sac et ouvre une application de livraison de repas. Mon pouce fait défiler les centaines de restos sans savoir quoi choisir.
— Tu as envie de quelque chose en particulier ? demandé-je, alors qu’il sort des pommes du frigidaire.
— De toi.
— Zeus ! On ne plaisante pas avec la bouffe. C’est sacré. Et puis tu fais quoi, là ?
— Je vais faire une tarte aux pommes en attendant que notre dîner arrive, comme ça, on aura un dessert. Ou un petit-déj, demain.
— Une tarte aux pommes ? Comme Caroline Ingalls ? Et je suis qui, moi ? Charles ? Tu veux que j’aille couper du bois ? Ou je ne sais pas, tuer un cerf ?
— Excuse-moi, Eunice, rétorque-t-il en mettant l’emphase sur ce prénom que je déteste. Avec un nom pareil, c’est toi qui devrais faire la tarte, non ? Il y a du linge à laver, sinon. Le lavoir est au bout de la rue.
Il éclate de rire, et je fais semblant de rien en m’approchant puis l’attaque avec de la farine. Au fond de moi, je ne peux pas manquer de remarquer à quel point il a tapé dans le mille. C’est de cette manière que j’ai été élevée : dans une répartition des tâches digne du XIXe siècle. Les femmes aux tâches ménagères ingrates. Les hommes ? Pas grand-chose. Mes frères étaient chargés de tondre la pelouse une fois par semaine. Ça s’arrêtait là. Alors que mes sœurs et moi nous coltinions la cuisine, le ménage, le linge et nous occuper des enfants les plus petits. Mon paternel appelait ça l’entraide communautaire. Quelle vaste blague !
Notre bataille de farine terminée, je fais rapidement disparaître les dégâts avant d’étudier de nouveau les choix s’offrant à nous pour notre dîner de Thanksgiving improvisé. Je finis par me décider pour des burgers de dinde et des frites de patate douce. C’est ce qui s’approche le plus du fameux repas traditionnel. J’observe ensuite Zeus qui finalise notre dessert en attendant que notre repas arrive.
Quand le livreur sonne à la porte, je me dévoue pour aller lui ouvrir et dispose ensuite notre dîner sur la table basse du salon.
Je m’empare de la télécommande au moment où Leander me rejoint et s’assied à côté de moi dans le canapé.
— J’imagine que tu veux regarder le match 1 ou un truc comme ça ? C’est traditionnel, non ?
— Non, c’est bon. Je l’enregistre, on le regardera avec les mecs dimanche quand ils seront rentrés. C’est notre tradition à nous.
— OK. Alors, tu as envie de regarder quelque chose de spécial ? Me réponds pas un film romantique de Noël, sinon je vais commencer à m’inquiéter.
— Avec mon frère, on regardait Le Grinch tous les ans. C’est pas trop romantique pour toi, Vomito ?
— Nan, ça va. Je t’accorde Le Grinch. Et je suis contente que tu l’apprécies. Je suis comme lui, je n’aime pas Noël.
— Pourquoi ça ne m’étonne pas ?
Je hausse les épaules et lance le film sur Netflix.
Nous mangeons sans prononcer un mot, concentrés sur Le Grinch, jusqu’à ce que mon téléphone se mette à biper frénétiquement. Je fronce les sourcils. Rares sont les personnes qui possèdent mon numéro. L’une d’elles est assise à côté de moi, l’autre s’empiffre de dinde chez les parents de son petit ami, et Brutus me l’a extorqué lors d’un cours de poterie. La quatrième est ma mère, et elle n’a jamais été foutue de trouver comment envoyer un SMS, encore moins une dizaine.
— Tu as encore assez faim pour le dessert ? me demande Leander en se levant.
— C’est quoi, cette question ? Mon estomac est compartimenté. J’ai toujours de la place pour le sucré. Et puis, je veux absolument goûter à ta tarte, Caroline.
Il se dirige vers la cuisine en grommelant un truc sur moi et ma manie des surnoms à la con, et je souris en m’emparant de mon téléphone. Le numéro qui m’est inconnu a essayé de me joindre deux fois avant de m’envoyer un nombre de messages que je n’essaie même pas de compter.
Nyx, c’est Silas.
Tu pourrais répondre, quand même.
J’ai un téléphone maintenant, rappelle-moi.
C’est Thanksgiving, bon sang !
Tu ne pourras plus m’ignorer quand j’aurai
décroché une bourse à Saint-Charles, moi aussi !
Une main se pose sur mon épaule, me faisant sursauter. Je ne m’étais même pas rendu compte que je m’étais figée au milieu du salon.
— C’est qui, Silas ? m’interroge Leander en posant sa tarte aux pommes sur la table basse.
— Mon frère.
Je m’assieds de nouveau sur le canapé et je vois bien sur le visage de Zeus qu’il attend que j’en dise plus. Mais je ne le fais pas.
— Tu vas vraiment rester muette sur le sujet ? Ton frère, dont je ne connais même pas l’existence, vient de t’envoyer une dizaine de SMS, et tu ne vas pas m’expliquer pourquoi ni m’en dire un peu plus ?
— Zeus, y’a rien à dire. Ma famille n’a vraiment rien d’intéressant.
— Ils sont ceux avec qui tu as grandi, ceux qui font ce que tu es aujourd’hui ! Alors, si, bordel, c’est important !
Non. Il se trompe. Je n’ai rien à voir avec ma famille, ils ne définissent pas la personne que je suis. Il n’a rien besoin de savoir sur eux, d’autant plus qu’il ne les rencontrera sans doute jamais.
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu t’énerves pour ça !
Il se lève et me regarde comme s’il essayait de savoir si je plaisante. Il passe une main dans ses cheveux et soupire avant de reprendre.
— Je m’énerve parce que je commence à vraiment me demander si je ne suis pas qu’un passe-temps. Je me suis ouvert à toi, sur mon frère, mon père, mon avenir, et crois-moi, ça n’avait rien de facile. Mais toi, tu continues de te cacher derrière tes sarcasmes et tes reparties. Et même si ça me convenait au début, j’estime maintenant que j’ai le droit de connaître la vraie Nyx.
Je n’ai pas le temps de répondre qu’il disparaît à l’étage. Je reste un temps qui me semble infini dans le silence du salon, puis, frissonnant dans ma petite robe noire, je me décide à aller le rejoindre. Il va peut-être m’envoyer balader, mais je dois au moins essayer. Essayer de lui expliquer pourquoi je suis comme ça et qu’il me faut plus de temps.
Je grimpe les marches sur la pointe des pieds et entre dans sa chambre sans frapper. Je distingue le contour de son corps de son côté du lit, mais il ne bouge pas quand je pénètre dans la pièce.
— Leander ?
Pas de réponse. J’insiste, un peu plus fort.
— Zeus ? Tu dors ?
Toujours rien. Je ne sais pas quoi faire. Je pourrais appeler un taxi pour rentrer au dortoir, mais la seule idée de me retrouver seule dans ma chambre me hérisse le poil. Je ne me souviens plus de la dernière fois où j’ai dormi sans lui, et cette simple pensée me terrifie. Sans tergiverser davantage, je me déshabille rapidement et me glisse dans les draps. Toujours aucun mouvement dans le lit, et je me rapproche discrètement de lui autant que je peux sans pour autant oser le toucher. Une seule idée tourne dans ma tête : la réalisation que je suis plus heureuse que je ne l’ai jamais été avec lui et que cette sensation va peut-être bientôt disparaître par ma faute.
1. La diffusion d’un match de foot le jour de Thanksgiving est une tradition lancée par la NFL
depuis sa création.
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