Les dieux du campus Tome 1 - Leander
28 - Nyx
28
NYX
Il n’est pas loin de cinq heures du matin quand je me faufile hors de la chambre de Leander sur la pointe des pieds. Les morceaux de pizza et la bière que j’ai ingurgités hier soir avant que Zeus ne me kidnappe m’ont donné soif au point de m’empêcher de dormir.
Je descends prudemment les marches, tâchant d’éviter celles qui grincent. Je n’ai pas envie de réveiller toute la maison, même si c’est hautement improbable, vu que la petite fiesta d’Halloween vient à peine de prendre fin.
Je me glisse dans la cuisine en priant pour ne croiser personne. J’ai enfilé un tee-shirt de Leander, mais vu son gabarit, le vêtement bâille partout. Ce n’est clairement pas la tenue la plus décente qui soit. Le rez-de-chaussée est heureusement complètement vide.
J’ouvre un placard pour prendre un verre, mais cela s’avère plus difficile que prévu. Je me hisse sur la pointe des pieds avant d’abandonner et de prendre une chaise pour pouvoir attraper ce que je veux sur l’étagère la plus haute. Est-ce que les mecs vont se foutre de ma gueule si je leur réclame un marchepied pour enfant ? Au pire, je pourrai sans doute les menacer de les priver de margarita pour qu’ils acceptent.
Mon verre en main, je laisse couler l’eau froide quelques secondes avant de me servir. Je bois une gorgée, le regard perdu sur le morceau de jardin qu’on aperçoit depuis la fenêtre de la cuisine. Une évidence me percute alors : ce n’est pas la soif qui m’a empêchée de trouver le sommeil. « Et il est prêt à recommencer chaque jour que Dieu fait. Encore et encore, sans jamais se lasser. » Ce sont les paroles de Leander qui tournent encore et encore dans ma tête depuis tout à l’heure.
Depuis ce fameux dimanche matin où les choses ont dérapé, tout semblait clair entre nous. Nous avions convenu de passer du bon temps sans nous prendre la tête. Et ne pas se prendre la tête, chez moi, ça veut dire pas d’attache, pas de sentiments et, surtout, pas de promesses. Or, les paroles qui résonnent dans ma boîte crânienne depuis qu’elles ont quitté sa bouche ressemblent fortement à ça : des promesses. Ces mots qui engagent pour toute une vie sont bien trop lourds de sens pour moi. « Chaque jour que Dieu fait. »
Une relation sérieuse, ce n’est pas ce que je voulais au départ. Et maintenant ? Je suis complètement larguée. Je déteste me prendre le chou avec ce genre de considération et, s’il s’était agi de n’importe quel autre mec, j’aurais sans doute fui sans me retourner. Mais Leander McNeil n’est pas n’importe quel mec pour moi… Plus maintenant. Plus depuis les soirées à étudier, les repas cuisinés quand ses potes ne sont pas là et tout le reste. Le sexe avec Zeus est digne de sa réputation, et encore, je pèse mes mots. Mais je ne peux pas faire l’autruche, lui et moi, c’est devenu beaucoup plus qu’un simple plan cul. Est-ce que ça n’a pas toujours été davantage ? Avant même qu’il ne se passe quoi que ce soit entre nous, il était déjà ce type que je ne pouvais pas m’empêcher d’emmerder.
La lumière des phares d’une voiture vient interrompre cette intense réflexion qui ne menait nulle part.
Je me fige quand une clé tourne dans la serrure de la porte d’entrée, mais je connais tous les mecs qui habitent ici et je ne pense pas que l’un d’entre eux puisse vraiment être choqué par ma tenue. Et puis, il faut être réaliste, si c’était un cambrioleur, il n’aurait pas les clés. Je respire tout de même un peu mieux en apercevant la carrure de Knox qui se découpe dans le chambranle. C’est vrai que je ne l’ai pas aperçu, ce soir.
Quand il fait quelques pas dans le salon, je remarque qu’il se tient la tête et comprends rapidement que quelque chose cloche. J’allume le néon qui clignote faiblement au-dessus de l’évier et sors rapidement de l’ombre pour qu’il ne me prenne pas pour une intruse.
— Nyx ?
— Oui, c’est moi.
— Désolé, je t’ai pas réveillée, si ?
— Non, j’étais debout.
Dans la lueur qui brille maintenant dans la cuisine, je remarque qu’il tient un genre de mouchoir au-dessus de son œil gauche et que le tissu est couvert de sang.
Il me regarde un instant, incertain, comme s’il ne savait pas comment justifier sa blessure. Je comprends qu’il a sans doute décidé de ne rien dire quand il commence à bifurquer en direction de la montée d’escalier.
Je fais quelques pas et attrape son bras qui ne tient pas son bandage de fortune.
— Où est-ce que tu vas, Musclor ?
Il m’observe d’un air vaguement amusé malgré le sang qui coule sur le côté de sa tête.
— Musclor ? C’est vraiment ton truc, les surnoms, hein ?
— Ce sont tes potes qui ont commencé avec Vomito et Moustique, je te signale. Je trouve que ça vous va bien, non ?
Il hausse les épaules comme s’il n’avait pas vraiment d’avis sur le sujet. Plus taciturne que Knox, tu meurs.
— En attendant, tu n’as pas répondu à ma question, fais-je remarquer.
— J’allais me coucher. Ça me paraissait évident.
Je le tire davantage par le bras et l’entraîne dans la cuisine. S’il ne voulait pas me suivre, jamais je n’aurais eu le dessus, mais il se laisse faire.
— Tu as vu ta tête ? Tu ne vas pas aller te coucher comme ça.
— C’est pas très méchant.
— Pas méchant ? On dirait que tu t’es déguisé en punching-ball pour une soirée d’Halloween !
Je m’empare de sa main qui tient le morceau de tissu pour essayer de voir ce qui se cache dessous. Il résiste un instant, et encore une fois, ce n’est pas comme si je faisais le poids physiquement pour l’obliger à obtempérer.
— Allez, Musclor, montre ton bobo à tatie Nyx.
— Si je n’avais pas un putain de mal de crâne, je serais tenté de rire.
Il a débité ça d’un ton blasé mais baisse tout de même sa main pour me laisser voir sa blessure. Il n’avait pas menti, la plaie n’est pas trop méchante, même si le sang continue à couler. J’en essuie une partie avec un morceau de Sopalin avant d’inciter Knox à s’asseoir.
— Parce que ça t’arrive ? continué-je comme si de rien n’était.
— Quoi ?
— De rire ? Je crois bien que je ne t’ai jamais vu faire ça.
Il hausse les épaules sans répondre. Ce type reste un mystère, et ce n’est pas mon job de le faire parler de ses problèmes, ni de la raison pour laquelle il se retrouve un samedi soir avec l’arcade sourcilière éclatée.
Je me retourne pour attraper la trousse de secours sous l’évier. Je sors quelques compresses et du désinfectant pour nettoyer l’entaille. Il ne tressaille même pas quand je tamponne son arcade sourcilière. Ces types sont les plus résistants à la douleur que je n’ai jamais vus, mais c’est sans nul doute à force de se prendre des coups à chaque entraînement et à chaque match.
Je me tais pendant quelques instants, mais je finis par craquer après quelques minutes de ce silence plus que pesant.
— Je sais que ça ne me regarde pas, mais si tu veux parler, n’hésite pas, OK ? À moi ou à tes potes, d’ailleurs. Jamais ils ne te jugeront. Je suis certaine que tu le sais. Mais parfois, c’est bon de le rappeler.
Il me dévisage alors que je fouille dans la trousse de secours à la recherche de strips pour fermer proprement sa plaie. Son regard ne me lâche pas, je le vois du coin de l’œil. Il ne me détaille pas comme s’il me trouvait à son goût ou comme s’il me prenait pour une cinglée, mais plus avec curiosité.
— Tu as l’air surpris, déclaré-je en m’affairant de nouveau.
— Oui, affirme-t-il après avoir réfléchi. Je crois que personne me pousse jamais vraiment à me confier.
— Je pense que c’est parce que c’est implicite pour tes potes. Moi, je sais ce que c’est de ne pas avoir envie de se livrer sur des trucs qui ne regardent personne. La plupart du temps, si on ne me cuisine pas, je ne dis rien.
— Même à Leander ?
Je laisse tomber mes mains, soudainement muette. Je n’avais jamais pensé à ça. Je ne parle pas facilement de moi et je me cache derrière une armure de sarcasmes. Avec Zeus, j’ai laissé tomber l’ironie – enfin, plus ou moins –, mais je ne lui ai pas vraiment parlé de moi. À part jeudi dernier, quand je lui ai expliqué que je n’avais que peu de contact avec ma famille. Il ne sait par exemple pas pourquoi j’ai fui l’Alabama sans me retourner.
— Non, même pas à Leander, j’imagine. Ce n’est pas que je n’ai pas confiance en lui, mais c’est devenu comme un réflexe.
— Une seconde nature, finit-il à ma place.
Il semble presque surpris d’avoir ouvert la bouche, et je garde le silence en terminant de panser sa plaie.
— Voilà, comme neuf ! J’ai mis une crème antibio, parce que ça serait quand même con que ça s’infecte.
Il porte la main à sa tête pour effleurer du bout des doigts le pansement qui orne désormais le dessus de son œil.
— Merci, finit-il par dire. On dirait que tu as fait ça toute ta vie.
— Une partie de ma vie, oui. Je suis la troisième d’une fratrie de dix-huit enfants. Ça fait des tas de bobos à soigner…
— Dix-huit ?
— Yep. Mes parents sont… Bref, ils sont ce qu’ils sont. J’ai une grande famille.
Il se met debout, et j’en ai presque le vertige. Il commence à faire un pas en direction de l’escalier avant de se tourner vers moi de nouveau.
— Merci encore…
— De rien. Pense à trouver une excuse plausible, parce que tes potes laisseront pas passer ça.
— Je passais devant un bar gay, et un couple se faisait casser la gueule par des connards homophobes. Je suis juste allé leur donner un coup de main.
Je m’arrête un instant de ranger les pansements et désinfectants dans la petite boîte.
— C’est la vérité ou celle que tu as arrangée ?
Il hausse les épaules et, sans un mot, se retourne pour regagner l’étage. Je reste un instant immobile dans le silence et la quasi-obscurité de la cuisine à ressasser ses dernières paroles. À penser à celles de Leander, aussi.
Je ne sais pas combien de temps il me faut pour me rendre compte que je suis ridicule. Lui et moi, nous ne nous sommes rien promis, et je ne vais pas me priver de ces moments que nous passons tous les deux pour une phrase qu’il a lancée dans l’euphorie de l’après-sexe.
Je termine rapidement mon verre d’eau et regagne ensuite l’étage et la chambre de Leander qui ne s’est pas réveillé. Je me coule sous les draps et contre cet homme avec lequel je me refuse de penser à l’avenir. Pourtant, impossible de le nier, à ses côtés, mon cœur bat toujours un peu plus vite.
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