Les dieux du campus Tome 1 - Leander
53 - Leander
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LEANDER
Je laisse à Joachim le plaisir de conduire jusque chez notre père, me contentant du siège passager. Il adore ça et n’a pas vraiment l’occasion d’en profiter.
Notre premier arrêt est dans un fast-food, ce qui me fait éclater de rire.
— T’as peur que ton père te nourrisse pas assez ? demande Nyx, assise au milieu de la banquette arrière pour pouvoir plus facilement discuter avec nous.
— Non, mais j’ai que deux jours de permission et je compte bien en profiter pour m’empiffrer de cochonneries. Choses que je ne trouverai pas chez mon paternel.
Après une pause sur le parking le temps qu’il avale son hamburger, nous reprenons la route. Nous allons clairement être en retard, mais je crois que ni mon frère ni moi n’en avons quelque chose à faire. Plus tard nous arriverons, moins nous passerons de temps dans le manoir familial, et ça nous convient parfaitement.
Rien que d’anticiper ce repas, j’en ai l’estomac qui se tord. Je ne sais pas encore comment je vais réussir à aborder le sujet délicat de mon avenir avec notre père. Et plus nous approchons de notre destination, plus je stresse. Je me déteste de constater qu’il a toujours autant de pouvoir sur moi. C’est comme s’il était entré dans ma tête et refusait d’en sortir.
Heureusement, Nyx parvient à détendre l’atmosphère en s’extasiant constamment sur la neige qui tombe de plus en plus dru.
— On pourra faire des anges de neige ? demande-t-elle.
Joachim s’esclaffe.
— Bonne idée. Je propose même qu’on le fasse dans la cour de la maison, histoire de rentrer mouillés et de faire rager notre père.
— Honnêtement, vu ce que je compte lui annoncer, je préférerais qu’il soit de bonne humeur, grommelé-je en avisant les flocons qui se déposent toujours plus rapidement sur le pare-brise malgré la danse des essuie-glaces.
— Je crois que tu as mal choisi ta soirée, petit frère. N’oublie pas que je suis là, il sera forcément de mauvaise humeur.
Il dit ça sur le ton de la plaisanterie, mais je sais qu’au fond de lui, ça le blesse. Notre père n’a pas toujours été cet homme froid et austère. Quand nous étions gosses, il était notre modèle. Et puis notre mère s’est barrée, Joachim a merdé, et la famille s’est brisée. Éclatée en des milliers de morceaux que personne n’a jamais vraiment voulu recoller.
— Vous inquiétez pas, les gars. Au pire, vous pouvez compter sur moi pour le remettre à sa place, déclare Nyx d’une voix amusée.
Un sourire se dessine sur mes lèvres. C’est clair que lors de leur rencontre, elle n’y est pas allée de main morte.
Nous finissons par remonter l’allée illuminée. Comme tous les ans, mon père n’a pas lésiné sur la décoration. Les sapins extérieurs clignotent, tout comme les fenêtres et le contour de la porte. Mais ça ne rend pas le manoir chaleureux pour autant.
Joachim se gare sur l’une des places prévues pour les invités. Les invités. C’est exactement ce que nous sommes. Des invités dans la maison qui nous a pourtant vus grandir. Je ne sais pas pourquoi ce soir, je trouve ça aussi déprimant. Peut-être parce que je me rends compte que si je vais jusqu’au bout des choses et ose affronter mon père, c’est la dernière fois que j’y mettrai les pieds.
— Prêt à passer une mauvaise soirée ? ricane Joachim.
— Parfois, je me dis que vous devez être un peu masos tous les deux, pour vous imposer ça, déclare Nyx.
Peut-être. Mais la nécessité de sauver les apparences est si ancrée en nous que nous ne parvenons pas à faire autrement. Si quelqu’un se demande ce qu’ont fait les McNeil cette année – et de nombreux journalises risquent de le demander –, mon père pourra fièrement répondre qu’il était avec ses enfants, autour d’un dîner composé d’une dinde et de purée.
— On n’a pas le choix, ma grande. Une contrariété et el padre pourrait faire de notre vie un enfer. Imagine qu’il coupe les vivres à Leander ? Ton mec finira par devoir se trouver un job…
Mes yeux s’écarquillent d’horreur à cette idée. Il en serait carrément capable, en plus !
— T’inquiète pas, Zeus, je te pistonnerai pour que tu bosses avec moi au Bottom Lounge. Je suis sûre que même cette tarée de Lorette Sawyer, reine autoproclamée de la country, te mangera dans la main. Entre divas, vous vous entendrez parfaitement.
Je lève les yeux au ciel mais ne réponds rien. Et pour cause, Nyx ne m’en laisse pas l’occasion. Elle se penche en avant et attrape ma nuque pour déposer un baiser sur mes lèvres.
— Mais je suis sûre qu’on n’en arrivera pas là, tente-t-elle de me rassurer.
Nous descendons tous les trois de la Jeep en claquant les portières. La porte s’ouvre immédiatement pour laisser apparaître le visage souriant de Lucy.
— Monsieur Joachim ! s’exclame-t-elle, son visage s’illuminant tout à coup.
Mon frère se précipite vers elle et l’enlace avant de la faire décoller du sol. Il tournoie avec elle dans ses bras.
— Je suis tellement content de te voir ! s’exclame-t-il alors qu’elle rit tout en lui répétant de la reposer.
Une fois qu’elle est libérée de l’étreinte de mon frère, je l’enlace à mon tour, et Nyx m’imite ensuite, même si bien plus timidement.
— Monsieur McNeil vous attend dans le salon.
Comme d’habitude. Au moins, pas besoin de le chercher quand on vient ici, on sait toujours où le trouver.
Nous ôtons nos manteaux, et Joachim se frotte les mains.
— Et c’est parti pour l’entrée dans l’arène !
Il semble prendre bien plus de plaisir à cette idée que moi, et je ne sais pas ce que je dois en conclure. Pourtant, je ne bronche pas, attrape la main de Nyx et la glisse dans la mienne. Elle m’offre un sourire ainsi qu’un clin d’œil, comme pour me réconforter, mais elle devrait savoir que sa présence me suffit. Avec elle à mes côtés, je me sens plus confiant. En espérant que ce sera suffisant.
Évidemment, il n’y a aucune effusion lorsque nous pénétrons dans le salon. Mon père se tient debout, vêtu de son plus beau costume, tandis que Stacey m’éblouirait presque tant sa robe brille. Pas d’accolade, pas de sourire. Il nous serre rapidement la main et lance à Nyx un regard sceptique.
— Je dois avouer être surpris que vous soyez toujours là, Eunice.
D’accord, pas de temps à perdre pour lancer les hostilités, apparemment.
— Tant mieux, j’adore surprendre les gens. Pari réussi.
La bouche de mon père se tord dans un rictus, et j’entends mon frère se contenir pour ne pas éclater de rire.
— Alors, Joachim, tu t’es tenu correctement, cette fois-ci.
— Ça aussi, c’est une surprise, papa ?
— Allons, allons, les garçons, c’est Noël. Soyez mignons, déclare Stacey d’une voix doucereuse qui me file la chair de poule.
Je hausse les épaules et m’installe sur le canapé, sans jamais lâcher la main de Nyx.
La conversation est compliquée, nous parlons peu entre deux gorgées de boisson, et je me sens carrément mal à l’aise. Heureusement, Lucy fait diversion en nous amenant les petits fours, ce qui me permet de souffler un peu. Finalement, Nyx décide de lancer mon père sur le boulot, parce qu’elle est incapable de rester silencieuse trop longtemps.
Étrangement, mon père s’adoucit lorsqu’il constate qu’elle s’intéresse à ce qu’il dit, et j’en reste un peu sur le cul.
— Alors, Leander, comment ça se passe, le football ? J’ai vu que les Thunders avaient perdu leur dernier match, déclare Stacey alors que nous nous asseyons à table pour le repas.
Je me crispe lorsqu’elle évoque le sujet, et Nyx enfonce son coude dans mes côtes, l’air de dire « elle te tend la perche, saisis-la ».
Je tourne la tête vers mon père qui m’observe sans sourciller, attendant sûrement de découvrir ce que je vais dire pour ma défense. Papa, je crois que tu n’es pas prêt pour ça ! Moi non plus, pour être honnête. Mais je dois trouver le courage de me lancer. Et celui que je n’ai pas, Nyx me le donne en glissant ses petits doigts dans ma grande main avant de la serrer fermement. Ça ne semble pas la déranger que ma paume soit moite, et tant mieux.
— Justement, puisque ce sujet est abordé…
Je me racle la gorge pour en chasser la boule qui semble grossir chaque seconde.
— Des recruteurs étaient présents et… ils… ils m’ont remarqué. Le coach a dit que j’avais de grandes chances d’intégrer la NFL si je le voulais.
Je rougis. Un peu par fierté, beaucoup par crainte. Parce que le regard de mon père ne me lâche pas, et que ses yeux se plissent.
— Ce coach ne devrait pas te donner de faux espoirs, fiston. Ça t’embrouille le cerveau.
Je pousse un soupir et je sens la main de Nyx serrer la mienne un peu plus fort, comme si cette fois, c’était elle qui comptait sur moi pour l’empêcher de sauter sur mon père.
— Ce ne sont pas de faux espoirs. Ton fils est un putain de champion.
Je sursaute en entendant la voix de mon frère et porte mon attention sur lui pour découvrir que sa mâchoire est serrée et que ses yeux si semblables aux miens semblent lancer des éclairs.
— Ce n’est pas parce qu’il est meilleur que toi qu’il est doué.
Je cesse de respirer sous la stupéfaction. Je n’arrive pas à croire qu’il a vraiment dit ça. Il sait pourtant combien Joachim était doué, à quel point il a morflé lorsqu’il a vu ses rêves partir en fumée.
— Je suis doué, murmuré-je.
Voyant que mon père ne fait pas attention à moi, je me lève d’un coup et répète.
— Je suis doué. Je suis l’un des meilleurs 1 quarterbacks de la NCAA !
Et c’est la vérité. Je le sais parce que je passe des heures à comparer les stats de mes adversaires.
— Mais tu n’es pas le meilleur, crache mon père.
— Je le deviendrai, grondé-je. Et je finirai en NFL.
— C’est hors de question.
— Tu ne…
— Le sujet est clos, me coupe mon père d’une voix sans appel. C’est Noël, ce soir, et je n’ai pas envie de me disputer avec toi.
— Justement, monsieur McNeil. Comme vous le dites si bien, c’est Noël. Et ce serait plutôt un joli cadeau que d’encourager votre fils à poursuivre ses rêves au lieu de l’obliger à subir les vôtres.
L’intervention de Nyx nous laisse tous bouche bée. Je me tourne vers elle et découvre la lueur de rébellion qui anime ses jolis yeux verts.
À cet instant, mon père semble sortir de ses gonds. Il se rapproche d’elle et tend un doigt accusateur dans sa direction.
— C’est toi. C’est toi qui lui as mis ces idées stupides en tête. Et Leander est assez naïf pour te croire. Qu’est-ce que tu cherches, exactement ?
— Papa, ça suffit ! gronde Joachim.
— Ne viens pas me faire la morale, toi ! Sans moi, tu croupirais dans une prison de haute sécurité. Tu devrais me remercier !
— Te remercier ? Là, tout de suite, je n’ai qu’une chose à te dire, hurle Joachim. C’est « va te faire foutre ».
Il ne vient pas de dire ça ? Je dois rêver. Impossible qu’il s’agisse de la réalité.
— Sors de chez moi ! éructe mon père. Tout de suite.
Joachim sourit et se baisse dans un simulacre de révérence.
— À vos ordres, Altesse, déclare-t-il d’une voix suintant l’ironie avant de se tourner vers nous. Vous venez, les gars ?
— Reste où tu es, tonne mon père en ancrant son regard au mien.
— Désolé, papa.
Et désolé, je le suis. Pour cette soirée qui a tourné au fiasco. Pour ne pas être le fils qu’il aurait aimé avoir. Désolé qu’il se montre si rigide, qu’il ait perdu l’amour qu’il nous a porté à une époque. Désolé de ne pas passer le réveillon dont j’ai toujours rêvé.
Je ne devrais pas être étonné que cette soirée se finisse de la même manière que celle de Thanksgiving. Peu importe à quel point nous essayons, rien ne pourra recoller cette famille brisée.
Tandis que nous franchissons les portes et que mes pieds s’enfoncent dans la poudreuse épaisse, un sentiment de liberté comme je n’en ai jamais éprouvé m’envahit. Je me tourne vers Nyx et souris.
— Alors, prête pour faire des anges de neige ?
Pour toute réponse, elle me saute dessus, et nous basculons. Sa bouche froide recouvre la mienne, elle rit aux éclats, et je me dis que finalement, Noël n’aurait pas pu être plus parfait que ça.
1. National Collegiate Athletic Association. Organisation sportive universitaire de premier plan
aux États-Unis.
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