Les dieux du campus Tome 1 - Leander

F.V. Estyer · Chapitre 54 sur 55

Pages du PDF

Les dieux du campus Tome 1 - Leander

54 - Nyx

54

 

 

NYX

 

Mes lèvres pressées contre celles de Leander, je remarque à peine le froid qui commence à s’infiltrer à travers mon manteau. C’est le « wouhou » de Joachim qui nous fait nous redresser tous les deux brusquement. Perdue dans ma bulle de bonheur, je ne m’étais pas rendu compte qu’il n’était pas sorti de la maison en même temps que nous. Il court dans l’allée dans notre direction, un grand carton dans les bras.

— Dépêchez-vous, les amoureux ! Il vaut mieux pas moisir ici.

Je pense que ni Zeus ni moi ne comprenons vraiment ce qu’il veut dire par là, mais c’est une sorte d’instinct qui nous pousse à nous relever et à le suivre au pas de course jusqu’à la Jeep.

Il s’engouffre dans l’habitacle côté passager, et je l’imite pour prendre place sur la banquette arrière. Un instant, j’ai l’impression que nous fuyons les lieux d’un casse. Leander démarre au quart de tour et il attend d’être sur la route sur laquelle il roule désormais plus prudemment pour jeter un œil au carton posé sur les genoux de son frère.

— Me dis pas que c’est ce que je crois !

— Si tu crois que c’est la dinde farcie, recette spéciale de Lucy, alors tu aurais raison. J’ai pris un grand saladier de sa purée aux deux pommes de terre aussi. Le vieux nous vire peut-être de chez lui, mais hors de question que je crève la dalle le soir du réveillon de Noël !

Je suis un instant estomaquée par son audace puis j’éclate de rire en apercevant l’air éberlué de Zeus dans le rétroviseur. Je ris tellement que j’en ai les larmes aux yeux et que je suis obligée de me tenir les côtes. Dans la Jeep, la dinde commence à embaumer l’atmosphère, et mon estomac en grogne d’anticipation.

Face à mon accès d’hilarité et à l’expression satisfaite de son frère qui renifle le carton à pleins poumons, Leander finit par m’imiter, et je crains même un moment qu’il ne doive se garer sur le bas-côté pour se calmer.

Nous roulons encore quelques kilomètres dans cet état de béatitude que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.

— T’as pas peur que le paternel t’envoie les flics ? s’inquiète Leander.

— Et ils vont me faire quoi ? Me mettre en prison ? J’y suis déjà. Et crois-moi, les flics ont sans doute bien mieux à faire que de courir après un type qui a volé la dinde sur la table de son père parce que celui-ci vient de le virer comme un malpropre la veille de Noël.

En silence, Leander hoche la tête. Il sait que son frère à raison. Ce dernier finit par ajouter à voix plus basse :

— C’est pas comme si McNeil senior avait envie de s’infliger ce genre de mauvaise presse, de toute façon.

Mon cœur se serre pour ces deux hommes qui ne peuvent même pas compter sur le soutien de leur famille, juste l’un sur l’autre. Je sais que je pourrais en dire autant, et la colère me prend aux tripes à cette idée. Pourquoi faut-il que nous ne soyons que des pions dans les vies des personnes qui devraient nous aimer inconditionnellement ?

Dans le miroir central, le regard de Leander m’alpague alors que la Jeep est arrêtée à un feu rouge. Je ne le lâche pas et lui transmets tous les sentiments d’amour et de fierté que je ressens pour lui. Il a dit « merde » à son père et a imposé sa volonté. Le soulagement que je lis dans ses yeux n’a pas de prix.

Le trajet est un peu plus long qu’à l’aller. L’odeur est tellement puissante dans l’habitacle de la voiture que nous sommes tous affamés quand Leander tourne au coin de la rue de la coloc.

La première chose que je remarque est la lumière qui filtre par la fenêtre du salon.

— On a oublié d’éteindre ou quelqu’un est en train de vous cambrioler ? demandé-je, à moitié sérieuse, à Zeus.

Ce dernier secoue la tête en me désignant un véhicule stationné un peu plus loin sur le bas-côté.

— C’est celle de Knox. Il a dû avoir un problème avec son avion.

Leander se gare, et nous ne perdons pas une minute pour nous précipiter à l’intérieur.

Quand nous pénétrons dans la salle à manger, Knox dresse la table. Il se relève, surpris de nous trouver là, autant que nous le sommes de voir ce nounours géant alors qu’il devrait être au Texas.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Vous êtes déjà de retour ?

Les questions fusent et s’entrechoquent. Les mecs finissent par éclater de rire.

— Tous les avions sont bloqués au sol à cause de la tempête. C’est quoi, votre excuse ?

— Notre père est un connard, répond Joachim avant même que Leander ait eu le temps de prononcer un mot.

Ce dernier pose une main sur l’épaule de son frère en hochant la tête comme s’il n’avait rien de mieux à ajouter.

— Knox, je te présente mon frangin, Joachim. Joachim, c’est Knox, l’un de mes meilleurs amis et coéquipiers.

Les deux hommes échangent une poignée de main virile avant que Joachim ne finisse par poser son carton de victuailles sur la table.

— Enchanté, mec. On n’est pas venus les mains vides. Je pense qu’on a assez de dinde et de purée pour un régiment.

— En parlant de régiment, reprend Leander, où sont les jumeaux, si tous les avions ont été annulés ?

— Je savais que je te manquerais, chaton ! Tu peux plus te passer de moi, hein ?

L’ouragan Sander se précipite sur Zeus et le serre dans ses bras jusqu’à l’étouffer. Par-dessus l’épaule de Leander, Brutus me lance un clin d’œil.

— Désolé, Nyx. Apollon et moi, c’était le destin.

J’éclate de rire et j’en ai presque les larmes aux yeux quand « Chaton » essaie de se défaire de l’étreinte de son pote qui tente par tous les moyens de lui coller un bisou sur la bouche.

Leurs chamailleries terminées, Leander présente Joachim à tout le monde, y compris à Dante qui vient de descendre, pendant que Knox m’explique qu’il a retrouvé les jumeaux à l’aéroport quand il a vu que leurs vols étaient annulés.

Je finis par me rendre en cuisine sous la pression des « Moustique, de la potion magique, s’il te plaît ! ». Alors que je presse des citrons pour la margarita, ma Caroline Ingalls favorite épluche des pommes pour faire une tarte. Joachim, quant à lui, met la dinde au four pour la réchauffer.

Quand je repasse au salon, Dante a allumé le sapin en plastique que les mecs ont installé cette semaine, et des bougies à la cannelle brûlent un peu partout. La voix de Michael Bublé et son White Christmas flotte dans l’air. L’ambiance est douce, chaleureuse. Familiale. Quelque chose que je n’ai jamais connu dans ma propre famille.

Nous nous asseyons tous autour de la grande table de la salle à manger, Leander se tenant au bout avec la dinde devant lui. De la cuisine s’échappe une odeur sucrée de pommes qui caramélisent.

Je regarde autour de moi et ne vois que des gens que j’ai appris à apprécier au fil des mois. Des gens qui, je le sais, seront toujours là pour moi quand j’en aurai besoin. Une vraie famille, dans le seul sens du terme qui importe. À la lumière des bougies et de l’arbre de Noël qui clignote, un sentiment de bien-être m’enveloppe. Les larmes me viennent aux yeux, mais je les chasse rapidement.

OceanofPDF.com