Les dieux du campus Tome 1 - Leander
45 - Leander
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LEANDER
J’observe Joachim et Nyx discuter comme s’ils étaient de vieux potes. Je ne sais pas si je dois être heureux de les voir si bien s’entendre, ou vexé qu’ils me calculent à peine.
— Je peux m’en aller, si vous voulez, grommelé-je entre mes dents.
Ça va bien faire cinq minutes qu’ils parlent de moi comme si je n’étais pas là. Non que je n’apprécie pas d’être le centre de la conversation, mais quand même.
Mon frère s’esclaffe tandis que Nyx lève les yeux au ciel.
— Voilà que sa drama queen intérieure ressort, soupire-t-elle.
Mon frère éclate d’un rire qui résonne dans la pièce austère. Tout le monde s’arrête de parler pour le dévisager. À croire que tout ce qui doit transpirer de ces murs sales soient les cris de désespoir et les pleurs des gosses.
— Hé ! laisse-moi profiter un peu de la présence d’une jolie fille. Ça me change de ta gueule de con.
— En attendant, tu aimes voir ma gueule de con.
Joachim tend le bras pour poser sa main sur l’une des miennes qui se trouvent sur la table et la serrer. Ce simple contact me file des frissons. Ce qu’il me manque ! Je n’en peux plus de ne le voir que quelques minutes par mois dans cet environnement merdique. Vivement qu’il sorte d’ici et qu’on puisse reconstruire notre relation.
— Ouais, tu sais très bien que tu es mon petit rayon de soleil.
Il le dit de manière légère, et Nyx ricane, mais moi, ça me noue la gorge. Parce que c’est ainsi qu’il m’appelait quand j’étais petit. Avec ma tignasse blonde et mes joues potelées, il avait l’habitude de déposer un baiser sur mon crâne avant de m’ébouriffer les cheveux et de m’affubler de ce surnom.
— Alors, racontez-moi, vous vous êtes connus comment, tous les deux ?
Je tourne la tête vers Nyx dont les yeux brillent d’une lueur malicieuse, m’obligeant à retourner des mois en arrière, lors de cette soirée où elle a flingué mon tee-shirt en me gerbant dessus. Ce qui fait hurler de rire mon frère qui tape dans la main de Nyx en s’écriant « bien joué ! ».
Je laisse Nyx lui raconter nos aventures tandis que, un sourire au coin des lèvres, je l’écoute sans l’interrompre, aimant son air enjoué et son excitation, même si ça veut dire la laisser me faire passer pour un ours mal léché.
*
* *
C’est la première fois que je quitte la prison sans avoir envie de pleurer. Je n’aurais jamais pensé que la présence de Nyx m’apaiserait autant. Sans compter qu’elle et Joachim se sont instantanément appréciés.
— C’est dingue à quel point vous vous ressemblez, déclare Nyx à peine avons-nous grimpé dans la voiture.
— Tu trouves ?
— Ouais. Enfin, il est carrément plus sexy, c’est clair, mais vous…
Elle se tait lorsque je lui jette un regard noir et éclate de rire avant de se pencher vers moi pour emprisonner mon visage entre ses mains. Sa bouche recouvre brièvement la mienne, et je me perds dans la douceur de notre étreinte.
Elle finit par reculer et m’offre un sourire.
— Je suis content que vous vous soyez aussi bien entendus. Mon frère… c’est la seule personne que je considère comme ma famille, alors c’est important pour moi que…
Le reste de ma phrase se meurt dans ma gorge, parce qu’encore une fois, j’ai peur de la faire flipper et qu’elle s’enfuie à nouveau. La vérité, c’est que lorsque Joachim m’a glissé un « elle est géniale, ne la laisse jamais partir, espèce d’enfoiré chanceux » à l’oreille alors qu’il me serrait fort dans ses bras pour me dire au revoir, je lui ai répondu que je n’en avais pas l’intention. Parce que je suis amoureux d’elle, même si je crains toujours qu’elle finisse par me briser le cœur.
— Enfin, tu vois, terminé-je en passant une main dans mes cheveux.
Elle hoche la tête, sans chercher à arracher de ma bouche les mots que je ne suis pas parvenu à prononcer à voix haute. Je crois qu’elle est consciente de ce que je m’apprêtais à dire, tout comme je devine qu’elle ne souhaite pas vraiment s’engager sur ce terrain un peu trop glissant.
Je démarre et quitte ma place de parking pour reprendre la route. Durant le trajet, nous évoquons des sujets sans importance. Nous parlons des cours, des entraînements de foot, de la maison de retraite, du boulot de Nyx. C’est alors que la discussion dévie sur Sander et sur son altercation avec Jer’.
— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demande Nyx. Sander m’a dit qu’il avait été à deux doigts de casser la gueule de Jeremiah à cause de toi.
Mes mains se crispent sur le volant. Ce n’est vraiment pas le moment d’aborder le sujet. Même si je compte me montrer honnête et lui avouer que j’ai merdé, il est hors de question que nous ayons cette discussion dans ma bagnole. C’est trop étroit, trop étouffant. Et je ne pourrai pas étudier sa réaction si je dois me concentrer sur la route. En plus, connaissant Nyx, elle risque d’avoir envie de sauter de la voiture alors qu’elle roule encore. Alors, je détourne le sujet du mieux que je peux.
— Ouais, on s’est un peu pris la tête avec Jer’, et Sander est intervenu.
— Un peu pris la tête ? C’est pas ce que j’ai compris.
Je pousse un soupir et jette un rapide coup d’œil à Nyx. Elle semble réellement perplexe. Je sais que Sander et elle s’apprécient – s’adorent serait plus juste – mais j’ignore s’il s’est déjà confié à elle à propos de ses petits soucis de gestion de la colère.
— Ils s’entendent comme chien et chat. Parfois, j’ai l’impression que c’est un peu l’amour-haine entre eux.
Soudain, je me souviens des insinuations de Nyx, un matin, alors que nous étions tous installés autour de la table pour prendre notre petit-déjeuner. Je me demande si elle n’avait pas vu juste, et si Sander ne craquerait pas pour Jeremiah. Si c’est le cas, il ne m’en a jamais parlé, et ce n’est pas à moi de m’immiscer dans sa vie privée. Sans compter que je connais suffisamment Jer’ pour savoir qu’il n’est pas intéressé. Les mecs, très peu pour lui, il préfère ses conquêtes avec plus de poitrine et moins de muscles saillants.
— C’est ce que j’ai cru comprendre, lâche Nyx.
— Ouais, du coup, ils ont tendance à partir au quart de tour.
Elle ne répond rien, et lorsque je porte de nouveau mon attention sur elle, je constate qu’elle me scrute sans sourciller.
— Mais tu sais que c’est pas vraiment le sens de ma question, pas vrai ?
— Je sais.
Elle n’insiste pas, et nous avalons plusieurs kilomètres dans un silence total et un peu emprunté. Je crois qu’elle devine que je lui cache quelque chose, et mon estomac se serre.
— Ça te dirait d’aller faire un tour avant de rentrer ? Je connais un endroit où j’aime bien me poser pour être tranquille. OK, c’est plus sympa l’été, mais…
Mais aujourd’hui, j’ai besoin de ça. De nous retrouver, rien que tous les deux, loin de la fac, et surtout dans une atmosphère moins lugubre que celle de la prison et moins étouffante que l’habitacle de la Jeep.
— Pas de souci. Je te suis. Non pas que j’aie vraiment le choix, de toute façon.
— J’ai pas l’intention de te kidnapper, Nyx. Si tu veux rentrer, je…
— Je plaisante. Allez, Zeus, arrête de te montrer si susceptible et fais-moi découvrir ce coin sympa.
Le lac de Creve Cœur se situe à une vingtaine de minutes de la fac. C’est un endroit paisible, même si l’été, il est souvent pris d’assaut par des familles et des groupes de jeunes. Au fil du temps, j’ai trouvé le meilleur endroit pour être tranquille. Aujourd’hui, je n’ai pas besoin de m’inquiéter de la foule, nous sommes en décembre, et seuls quelques promeneurs sont présents.
Je gare la Jeep sur le parking, et Nyx saute de la voiture.
— Wouah ! C’est magnifique, s’extasie-t-elle en s’avançant.
C’est le cas. Entourée d’une étendue d’arbres, l’eau scintille sous le soleil de l’après-midi. J’attrape la main de Nyx et la guide à ma suite. Nos pieds s’enfoncent dans le sable tandis que nous avançons jusqu’à un espace niché entre les arbres, nous offrant une certaine intimité.
Je me laisse tomber sur le sol et observe Nyx qui s’approche du bord de l’eau et s’accroupit pour poser sa main à la surface du lac.
— Bon sang, c’est gelé.
— C’est le principe d’un lac en plein hiver.
— Pas en Alabama, rétorque-t-elle en fronçant les sourcils.
Je souris et tends le bras pour l’inviter à me rejoindre. À peine est-elle assise à côté de moi qu’elle lève la tête et ferme les yeux, laissant les rayons du soleil lui réchauffer le visage. Je ne peux détacher mon regard de cette vision féerique. Elle est si belle, avec son petit nez retroussé, ses cheveux attachés en une queue de cheval dont des tonnes de mèches s’échappent. Sans en avoir conscience, je lève le bras et effleure sa joue du bout des doigts, presque comme si j’avais peur de rompre cet instant de sérénité, sans toutefois pouvoir m’empêcher de la toucher.
Je t’aime. Voilà ce que je voudrais lui hurler en cet instant. Ce qui est assez étrange, d’ailleurs. Avant elle, je n’ai jamais connu un tel sentiment. J’ai apprécié certaines filles, j’ai tissé des liens solides avec d’autres, comme Eva, mais jamais je n’ai éprouvé ce mélange de plénitude et de terreur qui m’étreint chaque fois qu’elle se trouve avec moi.
Songer à Eva me force à me rappeler qu’il est temps de cracher le morceau. Je me racle la gorge, et Nyx se tourne vers moi, les sourcils froncés devant l’expression légèrement penaude que je dois afficher.
— Tu dois être vraiment nul au poker, déclare-t-elle.
Je grimace en guise de réponse.
— Ou alors, tu commences à trop bien me connaître.
— Ça te fait peur ? demande-t-elle.
Je hausse un sourcil interrogateur.
— De quoi ? Que tu puisses lire aussi facilement en moi ?
Elle hoche la tête et se mord les lèvres.
— Ouais. Mais je crois que ça me plaît encore plus. De toute façon, j’ai pas envie de te cacher quoi que ce soit.
— Pourtant, c’est le cas, pas vrai ?
J’ai honte de m’être comporté comme je l’ai fait. Je sais que je ne l’ai pas trompée, car nous n’étions pas ensemble. C’est ça, essaie de te rassurer. Mais j’ai voulu me servir de ces filles, d’Eva, pour tenter d’oublier Nyx. J’aurais dû savoir qu’elle était trop profondément ancrée dans mes pensées pour que je puisse me débarrasser d’elle aussi facilement.
— J’ai déconné. Le fameux soir où Jer’ et Sander se sont engueulés.
— Avec qui ? demande-t-elle simplement, comme si le savoir allait changer quoi que ce soit.
Je déglutis et secoue la tête.
— Eva.
J’attends qu’elle dise quelque chose. N’importe quoi, pourvu qu’elle arrête de me scruter en silence comme elle le fait. D’un seul regard, elle est capable de me faire me sentir comme la pire des merdes. Sauf qu’elle se tait, me poussant à continuer. Ou peut-être qu’elle préférerait que je me taise. Sauf que j’ai besoin de lui expliquer, qu’elle comprenne.
— J’ai pas couché avec elle. J’ai simplement…
— Profité d’elle ? suggère Nyx.
— Non !
Mon éclat de voix est bien trop fort, provoquant l’envol d’un oiseau qui passait par là.
— Non, putain ! Je…
Je me tais et passe une main dans mes cheveux, frustré. La vérité, c’est que Nyx a raison.
— Je voulais simplement qu’elle m’aide à oublier.
— Et ça a fonctionné ? demande-t-elle en détournant la tête, préférant reporter son attention sur le lac en face de nous.
— Tu sais parfaitement que non, grogné-je.
— Alors, c’est comme ça que ça marche ? Quinze jours sans me voir et tu es incapable de garder ta bite dans ton pantalon, crache-t-elle.
— Tu es injuste.
Elle pousse un profond soupir et se relève. Elle avance de quelques pas en direction du lac avant de se tourner vers moi.
— Je sais que c’était pas la première fois, souffle-t-elle.
— De quoi tu parles ?
— Tu crois vraiment que je ne suis pas au courant ? Tu oublies que ma coloc est en couple avec ton pote, Leander.
Foutue Dee. Foutu Chase. Je vais les étriper !
— Il ne s’est rien passé non plus, murmuré-je.
— Décidément, tu sembles avoir un problème érectile. Tu as pensé à consulter ?
Et voilà. Elle se cache de nouveau derrière ses sarcasmes. C’est à mon tour de me mettre debout pour la rejoindre. Je veux qu’elle reste près de moi, suffisamment pour que je puisse l’atteindre, la toucher, la rassurer. J’emprisonne son visage entre mes mains. Alors que je crois qu’elle va me repousser, elle se laisse faire et pose son front contre le mien.
— Je suis désolé, Nyx. Sincèrement. J’étais en vrac. Je n’arrêtais pas de penser à toi, et ça me tuait. Je voulais juste…
— M’oublier ?
— Ouais.
— Pourtant, tu devrais savoir que je suis du genre inoubliable.
Je caresse sa joue du bout du pouce en souriant. J’ai l’impression que mon cœur est un peu plus léger à présent. Surtout lorsque je me rends compte qu’elle a compris les raisons qui m’ont poussé jusque-là, même si elles sont pathétiques.
— Leander… souffle-t-elle. T’as pas peur de l’eau ?
— Non, j’ai pas peur de l’eau, réponds-je sans comprendre le rapport entre sa question et notre conversation.
— Vraiment ? Alors, c’est le moment de le prouver.
Il me faut quelques instants pour comprendre où elle veut en venir. Je cligne des yeux avant de diriger mon regard vers le lac.
— T’es pas sérieuse ?
— Tu crois ? Tu sais que dans la mythologie, Leander était prêt à
traverser les océans pour retrouver la femme qu’il aimait 1 ? Et toi ? Jusqu’où tu es prêt à aller pour me retrouver ? Pour nous retrouver.
1. Référence à l’histoire d’Héro et Léandre, dans la mythologie grecque. Habitant chacun d’un
côté d’un détroit, Héro allume chaque soir une lampe pour que Léandre puisse la rejoindre à la
nage.
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