Les dieux du campus Tome 1 - Leander
12 - Nyx
12
NYX
En avance de quelques minutes, je m’installe dans le seul cours de la semaine qui ne me fait pas de nœuds au cerveau. C’est pour ça que j’ai choisi la sculpture : pas de prise de tête, pas de session d’étude à rallonge à la bibliothèque. Je dirais même que c’est une activité qui me détend. Malaxer l’argile jusqu’à lui donner la forme voulue, c’est comme tripoter une balle antistress géante.
La salle commence à se remplir, et mes yeux se posent sur un visage qui m’est maintenant familier.
— Hey, Sander !
Avec un sourire, il se laisse tomber à la place voisine de la mienne.
— Ça va, Nyx ?
— Oui, ça roule. Juste surprise de te voir ici. Tu n’étais pas aux premiers cours, si ?
— J’avais choisi dessin mais j’ai dû changer. Les horaires ne collaient pas avec les entraînements.
Il avise le matériel sur son plan de travail et grimace.
— C’est quoi, ce truc ?
— De la glaise, expliqué-je en éclatant de rire.
— Il va falloir transformer ce bloc carré en quelque chose ?
Mon hilarité redouble. Les cours de sculpture viennent de prendre un nouvel aspect comique grâce à l’arrivée de Sander.
— Le prends surtout pas mal, mais qu’est-ce que tu fais ici ? Je veux dire, tu as l’air de t’être perdu en chemin vers le terrain de foot.
— Ça ne se voit peut-être pas comme ça, mais j’ai parfois tendance à être sur les nerfs. Ma thérapeute est un peu perchée, et c’est elle qui m’a conseillé une activité artistique…
— Tu aurais pu choisir musique. Il paraît que ça adoucit les mœurs.
— Ça impliquait d’apprendre à jouer d’un instrument. Remarque, j’aurais pu choisir la batterie, juste pour les rendre dingues à la coloc.
Je me marre à nouveau en imaginant la tête de Leander avec un tel boucan chez lui. Je me calme quand Sander me fait signe que la prof est arrivée. Elle nous sort son bla-bla habituel que je n’écoute jamais et annonce un cours un peu particulier.
— La semaine dernière, nous avons sculpté à partir d’une photo. Cette fois, je voudrais vous confronter à un modèle en trois dimensions.
Je jette un coup d’œil intrigué à Sander pour voir s’il a compris de quoi elle parlait. Mon nouvel ami est concentré sur autre chose. Ses yeux se sont écarquillés, et sa mâchoire est sur le point de se décrocher. Et quand je regarde ce qui le fait réagir ainsi, je dois avoir à peu près la même tête. Un homme s’installe au centre de la pièce. Il n’est pas nu, mais je ne dirais pas qu’il est habillé non plus. Il est enroulé dans un drap qu’il porte à la manière d’une toge. Une fois assis, il en détache le haut de manière que l’étoffe ne couvre plus que son service trois-pièces.
— Je regrette pas d’avoir changé de matière, me souffle Sander.
— Je crois que je viens de trouver un autre point positif à la sculpture, déclaré-je, ravie. Tu penses qu’on peut toucher ?
Mon voisin s’étouffe de rire à son tour.
— Ben quoi ? Je voudrais être certaine de le reproduire fidèlement ! Je suis perfectionniste.
— Nyx, si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer !
— C’est pas ce que doit se dire ton pote, rétorqué-je en déballant mon matériel.
— Leander peut être un peu rigide quand on ne le connaît pas. Mais c’est comme un frère pour moi. Vous êtes tellement opposés que forcément, ça fait des étincelles.
Je hausse les épaules. M. Parfait a surtout un balai coincé dans le derrière. Aussi canon ce derrière soit-il.
Sans rien ajouter, je commence à façonner la glaise.
Nous travaillons en silence pendant une bonne demi-heure avant que je ne lance un énième regard à un Sander sur le point de jeter l’éponge. Devant lui, son bloc d’argile ressemble davantage à une ébauche de
Chucky 1 mal dégrossie qu’à l’Apollon que nous avons sous le nez.
— Si tu t’y prends avec la glaise comme avec un ballon de foot, tu ne vas pas t’en sortir ! Pas la peine de la manipuler avec tant de force !
— Je n’ai pas tes petites mains délicates, aussi. Je n’arrive à rien.
— Tu sais ce qu’on dit ? Ce n’est pas la taille qui compte. Détends-toi, souffle un bon coup et essaie davantage de caresser l’argile que de la pétrir. On ne fait pas de la pâte à pizza ! Tiens, t’as qu’à imaginer que c’est Jeremiah que tu as sous les doigts.
Je sais que j’ai touché un point sensible quand Sander me jette un regard torve.
— N’importe quoi ! Tu vas pas recommencer tes conneries avec ça ! Je ne suis pas du tout attiré par ce type.
— Tu te défends un peu trop énergiquement pour que je n’aie pas vu juste.
Il souffle et reporte son attention sur sa sculpture qu’il massacre de plus belle. Je n’enfonce pas le couteau dans la plaie. Je suis capable de me taire quand il le faut.
— Tu veux toujours savoir pourquoi j’ai envie de lui démolir la tronche chaque fois que je le vois ?
Je hoche la tête en silence, mes mains occupées sur le corps masculin qui prend forme sous mes doigts.
— Une alchimie de folie, voilà ce qu’il y a entre lui et moi. J’en ai connu, des types, mais aucun qui me fait ressentir ça juste avec quelques préliminaires.
— Et du coup, c’est quoi, le problème ?
— Le problème, c’est que Monsieur n’assume tellement pas ce qu’on a fait que quand j’ai voulu le coller un peu à une soirée, il m’a foutu son poing dans la gueule.
— Est-ce que tes amis sont au courant ?
Il secoue la tête en signe de dénégation.
— Knox est un super pote, mais il ne parle pas beaucoup, c’est pas évident de se confier à lui. Mon frangin, pas moyen, il passerait son temps à me charrier.
— Et Zeus ?
— Je ne sais pas. Je crois que je n’ai juste pas osé lui parler de ça.
— Tu me parles bien, à moi.
— C’est parce que je t’aime bien, Moustique !
Voilà autre chose ! Vomito, Moustique, il n’y a pas à dire, ces mecs me gâtent avec leurs surnoms pourris.
La session terminée, je range ma sculpture dont je suis tout de même fière et tâche de ne pas rire devant celle de Sander qui, au moins, ne ressemble plus à une poupée psychopathe.
— Tu manges avec nous ? On va au Saint-Charles Café.
Je réfléchis une minute. Dee a son cours de yoga le mercredi, et je déjeune en général seule à la cafèt. De la bouffe dégueu ou un repas avec des types plutôt sympas ? Ce n’est pas un vrai dilemme.
— Ça marche ! Tu m’emmènes en voiture ? C’est pas à côté, le Saint-Charles.
— D’habitude, j’y vais en courant, mais je vais faire une exception.
Je rigole de sa connerie et le suis jusqu’à son véhicule, une Mustang noire pas de première jeunesse qui semble avoir été retapée.
— Sympa, la caisse !
— C’est celle de mon frère.
Quand nous arrivons devant le café, je repère sans mal la table des colocs. Des types taillés comme des armoires à glace, ça ne passe pas inaperçu.
— Salut, les mecs ! lancé-je une fois à leurs côtés.
— T’es encore là, toi ? s’insurge Leander. J’ai l’impression que je peux aller nulle part sans voir ta tête, Vomito !
Finalement, les spaghettis de la cafèt auraient peut-être été plus agréables à avaler que les remarques de ce mec…
1. Poupée animée par l’esprit d’un tueur en série dans les films d’horreur du même nom parus
entre 1988 et 2021.
OceanofPDF.com