Les dieux du campus Tome 1 - Leander

F.V. Estyer · Chapitre 38 sur 55

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Les dieux du campus Tome 1 - Leander

38 - Nyx

38

 

NYX

 

Il est dix-huit heures tapantes quand Sander m’envoie un SMS pour me signifier qu’il m’attend dans la rue adjacente à ma résidence. Dee n’est pas rentrée hier, j’imagine qu’elle a passé la nuit à la coloc, et je n’ai donc personne pour inspecter ma tenue avec une attention pointilleuse. Si elle avait été là, elle m’aurait certainement tannée pour que je me change. En effet, si je ne connaissais rien au foot, j’ai en revanche suffisamment assisté aux matchs de hockey de mon frère Silas pour savoir que, dans une patinoire, ça caille sévère. J’ai donc enfilé une robe pull sur des collants épais et des cuissardes à talon carré que je ne mets jamais mais qui auront le mérite de me tenir un peu plus chaud que mes boots habituels.

Je m’applique rapidement une couche de baume à lèvres avant d’enfiler mon manteau d’hiver et mes gants. J’attrape mon sac à main et me précipite vers la sortie. Je dévale les escaliers en me demandant pourquoi Brutus m’attend si loin de la résidence. S’il y a un parking pour les étudiants juste devant les portes, ce n’est pas pour les chiens mais pour les petites natures comme moi qui ne comprennent rien aux hivers de malade du Missouri.

Je peste en pressant le pas quand je repère la voiture rouge rutilante de Sander à peine arrêtée au bord du trottoir. Je n’attends pas d’invitation et ouvre la portière du côté passager pour me faufiler sur le siège chauffant. Un bonheur pour mon derrière gelé et pour mes mains que je coince sous mes cuisses après avoir bouclé ma ceinture.

— Et vous dites qu’il fera encore plus froid en janvier. Je suis certaine que c’est impossible ! Personne ne survivrait à de telles températures.

— Que veux-tu que je te dise ? Fallait rester dans le Sud ! Quoique, non, tu m’aurais manqué !

— J’aurais pas pu te manquer. On ne se serait pas connus.

— Je suis certain qu’une partie de moi se serait dit que ça manquait de margarita et de nanas qui vomissent sur mon meilleur pote.

Je le regarde de travers. Ça fait à peine une minute que j’ai posé mes fesses sur le cuir de sa bagnole, et il met déjà Zeus sur le tapis. Je change volontairement de sujet. Je ne suis pas venue pour qu’il me bassine avec ça.

— Tu peux m’expliquer pourquoi tu t’es garé aussi loin ?

— Parce que mon bébé ne se remettrait pas de se prendre un coup de portière, répond-il en caressant le volant d’un geste affectueux.

— Ton bébé ? m’étouffé-je. Mon Dieu, je pensais que c’était une légende, les hommes obsédés par leur bagnole. C’est juste un tas de ferraille, tu sais ?

Il me regarde avec un air horrifié, comme si j’avais avoué sacrifier des chiots à chaque pleine lune.

— Ça va pas, non ? Elle va t’entendre !

J’éclate de rire. Il y a de quoi, avec un grand gaillard comme ça choqué parce que j’ai insulté sa voiture.

Nous arrivons en quelques minutes à l’aréna où va se dérouler le match. Je me mords les joues pour ne pas rire quand Sander gare sa corvette à bonne distance de tout autre véhicule. On est si loin de l’entrée qu’on aurait presque pu venir à pied depuis ma résidence.

Je descends et frissonne quand une bourrasque s’engouffre sous mon manteau.

— Ta voiture hors de prix n’a pas de sièges chauffants amovibles, j’imagine ? Ç’aurait été pas mal pour se réchauffer en regardant le match.

— Je te réchaufferai, mon petit moucheron. Ou peut-être que tu trouveras quelqu’un d’autre pour le faire, ajoute-t-il avec un petit sourire en coin.

Je le regarde, suspicieuse, tout en accrochant mon bras au sien alors que nous nous précipitons vers l’entrée la plus proche.

— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?

— Rien. Juste que dans une patinoire pleine d’hommes virils…

— Et de groupies énamourées, le coupé-je.

— Oui, mais quand même, avec tout ce potentiel masculin, tu trouveras bien quelqu’un d’autre que ton vieux pote Brutus pour te réchauffer.

Je l’observe un instant avant de comprendre.

— Tu veux surtout pas que je te colle trop et paraître à ton avantage aux yeux de Jeremiah, c’est ça ?

Son sourire disparaît instantanément. Ses sourcils se froncent, et il ne dit plus rien pendant de longues minutes, à tel point que je suis persuadée qu’il ne répondra pas. Bravo, Nyx ! Fâche-toi avec Sander, maintenant. De mieux en mieux…

Nous sommes presque arrivés à l’entrée de l’aréna quand il grommelle quelque chose que j’aurais pu ne pas entendre si je n’y avais pas prêté attention.

— Vu comme j’ai déconné hier, je pense que rien de ce que je pourrai faire ou ne pas faire changera quoi que ce soit…

Je m’immobilise, et mon bras étant toujours accroché au sien, Sander n’a pas d’autre choix que de m’imiter. Je le dévisage, inquiète devant son air soudain beaucoup plus sombre.

— Comment ça, tu as déconné ? Que s’est-il passé ?

Il me rend mon regard, hésitant, comme s’il ne savait pas comment répondre à ma question.

— En rentrant de ta résidence hier, j’ai retrouvé Jeremiah en train de se prendre la tête avec Leander. Enfin, plutôt, il le secouait comme un prunier. Entre ça et le fait que Jer’ m’évite toujours soigneusement en faisant comme si rien ne s’était passé entre nous, j’ai vu rouge. Si Leander n’avait pas été là pour me retenir, je lui aurais sûrement cassé la gueule.

J’ouvre la bouche, puis la referme. Je dois certainement avoir l’air d’un poisson hors de son bocal. Quand je réussis à reprendre contenance, c’est pour demander la première chose qui me passe par la tête.

— Pourquoi il s’en prenait à Zeus, à la base ?

— Aucune idée, souffle-t-il, presque soulagé que je ne m’attarde pas plus sur son accès de violence. J’étais hors de moi, Leander a mis un moment à me calmer, et j’ai bien vu qu’il n’avait pas spécialement envie d’en parler.

Lentement, le sourire de Sander réapparaît sur ses lèvres. Seulement, cette fois, je ne parviens pas à savoir s’il est sincère ou si c’est une carapace dont il se pare, comme moi avec mes sarcasmes.

— Une chose de plus à lui demander quand tu le verras et que tu lui déballeras tous tes petits secrets, me balance-t-il en me tirant de nouveau vers la patinoire.

— Quand j’aurai le courage, bougonné-je en sourdine.

De nouveau lui-même, Sander éclate d’un grand rire tonitruant en sortant les billets de sa poche. Après le contrôle, il me guide vers les gradins, et nous gravissons un escalier pour atteindre nos places.

Je suis Sander de près tout en regardant mes pieds pour ne pas me casser la figure, étant donné que Brutus m’occulte tout obstacle qui pourrait se trouver devant nous. Je lui colle au train quand nous nous faufilons dans une allée et manque de me retrouver sur les fesses de stupeur quand une voix que je connais bien résonne non loin de nous.

— Putain, mais tu foutais quoi, Sander ? Tu me demandes de venir au match avec toi et ensuite tu disparais mystérieusement en me disant de te retrouver là. Tu aurais pu au moins avoir la décence de ne pas te pointer à la bourre.

Leander. Il ne me voit pas, je suis toujours planquée derrière son colosse de copain. Et j’avoue que je resterais bien cachée là. Brutus, ne bouge surtout pas… Ma supplique muette n’a aucun effet, et je me retrouve comme une gourde face à celui que j’évite depuis deux semaines quand Sander s’assied sur son siège.

— Nyx ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Le regard surpris de Leander passe de moi à Sander, et je comprends que ce dernier n’y est pas pour rien dans cette rencontre « fortuite ».

— Je…

Essaie encore, Eunice. OK, je vais tuer Sander !

— Moucheron ? Assieds-toi.

Leander se retourne vers son meilleur ami, comme s’il venait seulement de comprendre que nous ne sommes pas là tous les deux par hasard.

— Tu essaies de faire quoi, là, Sander ? gronde-t-il.

— Moi ? Rien du tout. Je vais assister à un match de hockey avec mes deux amis. Des hot-dogs ?

Les regards noirs qu’il reçoit en réponse doivent lui faire comprendre qu’il n’a pas intérêt à pousser le bouchon trop loin. Il lève les mains en signe de reddition avant de se mettre debout à nouveau.

— OK, juste pour moi, alors. Je crève la dalle. Vous entre-tuez pas !

Le traître me dépasse, non sans avoir auparavant mis ses deux mains sur mes épaules pour me faire asseoir.

— Tu voulais parler ? C’est le moment, chuchote-t-il avant de tourner les talons.

Je le regarde s’éloigner avant de reporter mon attention sur la glace. Le match est loin de commencer, et les gradins sont encore majoritairement vides. Sander avait tout prévu. Je reste droite comme un i, pleinement consciente des yeux de Zeus qui ne m’ont pas quittée depuis le départ de notre ami commun. Je pourrais lui rendre son regard, mais j’ai tellement peur de ce que j’y verrais que ça me paralyse.

Je me fige quand je remarque du coin de l’œil que Leander vient de glisser sur le siège de Sander. Juste à côté de moi. Mon cœur se met à battre la chamade, mes mains tremblent dans mes gants en laine, et cela n’a rien à voir avec le froid polaire de la patinoire.

— Ce n’était pas mon idée.

Je sursaute au son de sa voix grave. Elle m’avait manqué, et je grince presque des dents de me voir me transformer en midinette énamourée quand il est dans les parages.

— Je sais. J’ai dit à Sander hier que j’allais te parler, qu’il fallait juste que je trouve le bon moment et le courage. Il a manifestement décidé de prendre les choses en main.

— Et tu l’as, maintenant, le courage de me parler ?

Je me retourne enfin et me fige de nouveau en le voyant si près. Je ne lis pas de colère dans ses iris alors qu’il y aurait de quoi, vu la façon dont je l’ai planté juste après Thanksgiving. Non, je n’y déchiffre qu’une sorte de curiosité. Et de l’affection, aussi. Enfin, il me semble. Reste à prier pour que je ne sois pas devenue franchement nulle pour décrypter les émotions des autres.

— J’ai eu peur et j’ai eu honte.

Je vois dans son regard qu’il ne comprend pas, mais je ne lui laisse pas le loisir de m’interrompre. Si je ne déballe pas tout maintenant, après, ça me semblera impossible.

— J’ai eu honte de ma famille. J’ai dix-sept frères et sœurs, et mon père est un genre de pasteur-gourou qui a même sa propre chaîne TV dans l’Alabama. Mes parents et la majorité de ma famille vivent dans un autre monde, fait de bondieuseries, d’obligations et surtout d’interdictions. C’est comme ça que j’ai été élevée, mais c’est aussi ce que j’ai fui. Mais je ne t’apprends rien, on ne fuit jamais vraiment sa famille. Ils me font honte, mais je ne peux pas les renier. Pas tous, en tout cas. Je ne sais pas gérer le fait que la vie que j’ai ici, toi y compris, pourrait entrer en collision avec cette vie que j’avais là-bas.

Je reprends mon souffle et me donne un coup de pied mental aux fesses pour continuer.

— J’ai eu peur, aussi. Peur des sentiments que j’ai pour toi. Peur de ne plus exister que par toi et de devenir une coquille vide, comme ma mère et certaines de mes sœurs. C’était trop fort et trop intense, Leander. Et ça m’a foutu une trouille bleue.

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