Les dieux du campus Tome 1 - Leander
30 - Nyx
30
NYX
— Mon frère est en taule.
Les paroles de Leander résonnent entre les murs de sa chambre. Ma bouche reste entrouverte, je suis choquée par ce que Leander vient de m’avouer. Lui a gardé la tête baissée, les yeux rivés au sol, comme s’il avait honte. C’est finalement de le voir ainsi qui me fait réagir. Il est hors de question qu’il ait honte de sa famille, surtout pas devant moi. Je suis la preuve vivante qu’on ne choisit pas les personnes avec lesquelles on partage des liens du sang.
Je referme la porte – je n’avais même pas conscience que mes doigts étaient toujours agrippés à la poignée – et j’approche timidement de lui. J’ai conscience que devoir s’ouvrir comme ça a dû mettre un coup à son ego. Et je dois reconnaître que je me sens un peu coupable. Quand j’ai réalisé qu’il me cachait quelque chose, j’ai imaginé une autre fille ou un truc à la con du même genre. Même si je n’ai aucun droit de ressentir de la jalousie, Leander et moi n’avons en effet jamais parlé d’exclusivité.
J’emprisonne son visage entre mes paumes et le force à rencontrer mon regard.
— Ce dimanche-là, sous la pluie, c’était à cause de ton frère ?
Il hoche la tête mais ne décroche toujours pas un mot. Cette fois, je n’ai pas envie de le pousser dans ses retranchements. J’aurais dû lui foutre la paix dès le départ. Mais non, il a fallu que je creuse à coups de pelle. Ce n’est pas comme si je lui racontais ma vie ! Comment pourrais-je lui reprocher de ne pas se confier sur des sujets aussi intimes ?
Je me débarrasse de mes boots d’un coup de talon et reprends la place sur le lit que je n’aurais jamais dû quitter. Je m’empare de sa main et l’attire à mes côtés. Il ne résiste pas, s’installe contre la tête de lit et m’attire dans son étreinte.
— Je suis désolée. Je n’aurais pas dû te forcer à te confier. Après tout, ça ne me regarde pas, et on ne devrait jamais être forcé à aborder des sujets aussi difficiles.
Encore une fois, je parle en connaissance de cause. Ma famille n’est pas un sujet que j’aborde facilement. Voire pas du tout.
Contre moi, Zeus soupire et raffermit un peu plus son étreinte.
— Non, tu as eu raison de le faire. Je ne me suis jamais livré à personne. Mon père a étouffé l’affaire, et aucun de mes potes n’était à Saint-Charles quand c’est arrivé. Et souvent, je me dégoûte de faire comme mon paternel. De ne pas parler de Joachim. Comme s’il n’avait jamais existé. Seulement, j’ai peur du regard des gens. On m’a élevé comme ça. Faire bonne figure et donner l’image d’une famille bien sous tous rapports est tout ce qui a toujours compté pour mes parents.
— Personne ici ne pensera jamais que tu as caché ton frère comme si tu en avais honte. Tes amis te connaissent mieux que ça. Sous-estime pas l’attachement qu’ils ont pour toi. Ou le mien.
Il se fige un instant, et je l’imite. J’ai peur d’être allée trop loin. Depuis ses paroles, prononcées dans l’obscurité de sa chambre le soir d’Halloween, nous n’avons pas abordé ce genre de sujet. Mes mots ont peut-être dépassé ma pensée, mais je ne peux plus nier que je suis attachée à Leander. Nous n’avons peut-être jamais abordé cette histoire d’exclusivité, mais je suis certaine d’une chose : je ne veux aucun autre homme que lui.
— Il est beaucoup plus vieux que toi, ton frangin ? demandé-je pour détourner mes pensées de ce constat me fichant une trouille bleue.
Il me fait face autant que notre position le lui permet. Dans ses yeux se lit la surprise, sans doute celle de m’entendre lui poser une question anodine. Il finit par me répondre, presque timidement, en hochant la tête :
— Cinq ans de plus. C’est un gros écart, mais on s’est toujours bien entendus. Joachim ne fait pas partie de ces grands frères qui te pourrissent la vie. On est devenus vraiment proches quand il a commencé à Saint-Charles, bizarrement. Il rentrait que rarement, mais il prenait toujours le temps de venir me chercher à l’école, de m’emmener au ciné et de venir voir mes matchs de foot. C’est lui qui m’a appris à jouer, tu sais ?
Je ne réponds rien. J’ai un pincement au cœur en l’entendant parler de ses rapports avec son frère. Ses yeux brillent, et on voit très bien que quoi que ce type ait fait, il sera toujours le héros de Leander. Chez les Daugherty, il y a une règle : diviser pour mieux régner. Et évidemment, le souverain de ce petit royaume n’est autre que mon paternel, alias le Révérend. Il a toujours tout fait pour créer des dissensions entre mes frères et sœurs et moi. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté l’Alabama sans un regard en arrière.
— Est-ce qu’il jouait, lui ? relancé-je la conversation.
— Oui. Et il était vraiment doué. Il s’est blessé gravement une semaine après avoir débuté sa première année de fac ici. Il jouait dans l’équipe de foot, évidemment. Quarterback. Tout s’est effondré. Les médecins lui ont dit qu’il ne retrouverait jamais son niveau. Son muscle était trop atteint. Envolés, ses rêves de carrière. Cette blessure a tout foutu en l’air. Ça a été le début de la descente aux enfers qui l’a conduit en prison.
— Il est dans quel établissement ?
Contre moi, Leander soupire. Il se donne du courage.
— Dans la prison d’État de Marion, à deux heures de route d’ici. C’est la seule chose que mon père a faite pour lui. Ils voulaient le mettre dans une prison de haute sécurité. Du jamais vu ! Joachim n’avait aucun casier, mais ils voulaient en faire un exemple. Tu imagines, le fils d’une fortune de Saint-Louis… Les relations de mon père ont au moins permis de lui éviter ça et de le garder à proximité de nous, même si je suis le seul à lui rendre visite.
Entendre ça me brise le cœur. Comment des parents peuvent-ils laisser leur fils en prison avec pour seules visites celles de son petit frère ? Ça me tue de savoir qu’une fois par mois, il fait ce long trajet seul pour une visite qui doit le déprimer.
— J’irai avec toi, moi, si tu veux.
— Nyx, je ne peux pas te demander ça. La taule, c’est glauque à souhait.
— Tu ne me le demandes pas, je propose, c’est différent.
Il me dévisage, interloqué. Il attend un instant, sans doute pour voir si je vais me rétracter.
— Tu ne sais même pas pourquoi il est enfermé… Il pourrait avoir violé quelqu’un ou être un tueur en série…
— Déjà, si c’était un tueur en série, je préfère croire que ton père n’aurait pas pu lui éviter la prison de haute sécurité. Ensuite, tu as dit que sa blessure était liée à son incarcération. Je ne suis pas un génie, mais je me doute que ça doit avoir un lien avec une surconsommation de produits en tout genre.
De nouveau, il me scrute comme si je le surprenais. Ça va finir par devenir vexant.
— C’est exactement ce qui s’est passé. Son épaule a salement morflé, et il a été placé sous oxycodone pendant un moment. Il n’a jamais décroché. Quand le médecin a refusé de continuer de lui en prescrire, il a frappé chez un autre praticien moins regardant. Il s’est vite rendu compte que s’il faisait la même chose chez plusieurs médecins, il pourrait distribuer ce qu’il consommait pas. Quand il est arrivé en troisième année, son business était devenu très rentable. Sa fraternité était connue pour ses fêtes déjantées, et un soir, la fiesta a tourné au cauchemar.
Il fait une pause, le regard perdu dans ce passé dont je ne connais rien. Le sien, celui de son frère. Un destin brisé qui a éclaboussé tout le monde autour.
— Tu étais où quand c’est arrivé ?
— Chez un pote de lycée. Mon père est venu me chercher le lendemain. Il m’a expliqué que Joachim avait distribué du fentanyl dans une de leurs sauteries et qu’un des types de la fraternité était mort. Un hockeyeur qui avait un avenir tout tracé chez les pros. Ensuite, tout est parti en vrille. Le procès, la sanction pour l’exemple, la prison…
Quand il arrête de parler, je me rends compte du courage qu’il a dû trouver pour me raconter cette partie de son histoire qui le hante.
— Je suis désolée que tu aies dû porter ça sur tes épaules pendant tout ce temps. Merci de me l’avoir expliqué.
— Tu ne fuis pas ? demande-t-il avec un rire cynique.
— Quels que soient les chefs d’accusation de ton frère, je ne serais allée nulle part.
— Tu le pensais vraiment quand tu as dit que tu viendrais avec moi ou c’était juste pour la forme ? Parce que si tu étais sérieuse, il va falloir que je m’occupe de la paperasse, et je n’aimerais pas faire ça pour rien.
Il a la voix de quelqu’un qu’on a beaucoup déçu. Je peux voir qu’il n’attend pas grand-chose des gens, et ça me serre le ventre.
— Occupe-toi de ces foutus papiers, Leander, parce que quand je dis quelque chose, ce ne sont jamais des paroles en l’air.
Un sourire naît sur ses lèvres, timide, mais je ne peux pas le louper. Leander et moi, nous ne nous sommes peut-être rien promis, mais je veux qu’il sache qu’il pourra toujours compter sur moi. Je pose de nouveau ma tête sur son torse et me laisse porter par les battements réguliers de son cœur. Comme d’habitude quand je suis dans ses bras, le mien danse la java. Je n’ai même plus envie de descendre déjeuner. Je n’ai pas envie de quitter la douceur de ce cocon que nous avons tissé autour de nous ce matin.
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