Les dieux du campus Tome 1 - Leander

F.V. Estyer · Chapitre 26 sur 55

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Les dieux du campus Tome 1 - Leander

26 - Nyx

26

 

NYX

 

Alors que je passe la porte du Sunrise Senior Living, le vent s’engouffre sous ma petite veste en cuir, me faisant frissonner. Il va vraiment falloir que j’investisse dans quelque chose de plus chaud. Même si je ne regrette pas la décision de mettre autant de distance entre ma famille et moi, je ne peux pas nier que la chaleur de l’Alabama me manque. Surtout quand je dois poireauter pour attendre le bus. Je vais sans doute perdre un orteil ou deux.

Mes pieds ne risqueraient rien si Zeus était là pour me ramener, comme d’habitude. Monsieur s’est fait porter pâle. Enfin, si je dois être tout à fait honnête, l’entraînement des Thunder a été décalé exceptionnellement, et les horaires ne collaient donc plus.

Je trottine jusqu’à l’abri de bus en espérant pouvoir me protéger un peu du froid.

Je ne suis assise que depuis quelques secondes, la tête baissée, emmitouflée dans mon écharpe, quand un coup de klaxon me fait sursauter. Leander me fait signe depuis l’habitacle de sa Jeep. Je suis tellement surprise de le voir ici que je ne réagis pas. Je ne m’attendais pas à ce qu’il vienne me chercher et je ne sais pas ce qui m’effraie le plus : qu’il l’ait fait, ou que ça me plaise plus que ça ne le devrait.

Alors que je reste immobile, il se penche pour ouvrir la portière passager depuis sa place.

— Tu crois que je vais rester planté là en attendant que tu veuilles bien poser ton cul bandant dans ma caisse ?

Il hurle pour couvrir le bruit du vent, et la femme qui attendait déjà le bus avant que j’arrive me lance un regard réprobateur en s’agrippant à la croix qu’elle porte autour du cou. En voilà une qui s’entendrait bien avec mes parents…

Je sors enfin de ma torpeur et cours me réfugier dans la douce chaleur de la voiture de Leander. Ce dernier adresse de grands sourires hypocrites à la dame qu’il vient de choquer.

— Mais t’as fini, oui ? La pauvre, je crains déjà qu’elle s’en remette pas.

— Je ne comprends pas, d’habitude, les femmes m’apprécient. Je suis sûr que les petites mamies de la résidence m’ont réclamé à cor et à cri.

— Ah ! ça, je ne peux pas dire le contraire. Ça leur a manqué de ne pas pouvoir te mettre la main aux fesses. D’ailleurs, certaines t’appellent Zeus. Je ne comprends pas comment ça a pu arriver.

Il éclate de rire tout en continuant à se concentrer sur sa conduite. Moi, je grelotte et n’arrive pas à me débarrasser de cette sensation de froid et d’humidité. Me voyant ainsi, Leander attrape ma main et laisse échapper un grognement réprobateur.

— Tu vas choper la mort, si tu t’entêtes à porter cette petite veste. On n’est pas dans le Sud, ici.

Il ne lâche ma main qu’une seconde pour attraper une veste en laine qui reposait sur un siège arrière.

— Tiens, couvre-toi, m’ordonne-t-il.

Je m’exécute et m’emmitoufle dans le vêtement saturé de ce parfum racé que j’adore sentir au creux de son cou.

Après un moment, je me rends compte que Leander tourne dans la rue de la coloc. Il me surprend pour la deuxième fois de la soirée en me ramenant chez lui plutôt qu’en me déposant à mon dortoir.

— C’est pas chez moi, ça.

— Je savais que tu progresserais vite, avec toutes ces soirées de révisions, me charrie-t-il. Tu sais désormais reconnaître l’endroit où tu vis !

Je lui tire la langue, ma tête dépassant sans doute tout juste de sa veste dans laquelle je suis toujours enveloppée quand il se gare devant la maison.

— Chase est avec ta coloc, Dante et Sander avaient un truc de famille, et Knox est à un mystérieux rendez-vous dont j’ignore tout. On a la maison pour nous.

— Je vois. Tu t’es dit que tu allais profiter de l’innocence et de la fragilité d’une demoiselle en détresse ?

Son sourire illumine ses yeux bleus. Je n’arrive même plus à le faire enrager avec mon ironie à la noix.

— Nyx ?

— Oui ? questionné-je en papillonnant des cils comme une idiote.

— Innocence ? Demoiselle en détresse ?

— J’abuse, c’est ça ?

— Si peu… Et puis, on avait dit qu’on bossait ensemble ce soir, non ?

Je secoue la tête en riant et ouvre ma portière. Je redoute d’affronter le vent glacial après l’habitacle douillet de la Jeep, mais il va bien falloir y passer.

— Oui, on avait dit ça. Comme avant-hier. Et le soir d’avant. Et celui d’avant. Je vais finir par croire que tu ne peux plus te passer de moi.

Je cours à sa suite jusqu’à la maison, le laisse déverrouiller la porte et entre alors qu’il marmonne. Je suis presque sûre d’avoir entendu « c’est le cas », mais je me persuade que mes oreilles m’ont fait défaut.

Je pose mes affaires sur le sofa du salon et me débarrasse de ma veste pour réenfiler celle de Leander sur moi. Je m’assieds en tailleur sur le canapé, des bruits de casseroles provenant de la cuisine. J’attends un instant en me demandant ce que peut bien fabriquer Leander. Quand il ne réapparaît toujours pas dans le salon, je finis par me lever. Je le retrouve, coupant des oignons dans la cuisine, et je me demande si je ne suis pas tombée dans une autre dimension. Dans ma famille, les hommes ne s’approchent pas de cette pièce, et j’ai été élevée dans le principe que c’est aux femmes de nourrir le monde.

— Tu fais quoi ? cherché-je à savoir, un peu abasourdie.

— Je tricote un pull-over, Eunice, tu ne vois pas ?

— Merde, je t’ai contaminé avec mon ironie bon marché.

— Il a bien fallu que j’apprenne à me défendre, répond-il en s’attaquant à une branche de céleri. Je me disais que tu aurais peut-être faim. Et là, je prie pour que tu ne sois pas végétarienne.

Leander et moi avons peut-être passé beaucoup de temps ensemble ces dernières semaines, mais le dîner faisait rarement partie du programme.

— Je ne suis pas végétarienne, non. Mais surprise de te voir derrière un fourneau, ça, oui. Tu arrives à couper les légumes avec tes gros bras ?

— Qu’est-ce que tu crois ? Il faut bien nourrir les autres gros bras qui logent ici, ajoute-t-il en versant de l’huile dans la sauteuse qu’il a posée sur le gaz.

— Je me disais d’ailleurs que la maison paraît bien grande quand tes colocs ne sont pas là pour prendre tout l’espace.

— Et silencieuse, aussi.

Je souris de l’entendre s’agacer du caractère turbulent de ceux qui, je le sais, sont comme des frères pour lui. Je me hisse sur le comptoir pour le regarder s’affairer et lui vole un morceau de carotte sur la planche à découper. Il se tourne vers moi après avoir jeté les légumes dans l’huile brûlante et se fait une place entre mes jambes. Ses mains se glissent sous ma veste, puis sous mon tee-shirt, frôlant ma peau et déclenchant de nouveaux frissons qui n’ont plus rien à voir avec le froid. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre très démonstratifs quand les autres sont dans le coin, mais ce soir, personne ne peut être témoin de ces moments que nous n’échangeons habituellement que dans l’intimité.

Il se serre davantage contre moi, enfouit son nez dans mon cou, sa bouche effleurant tout juste le haut de ma poitrine, ma clavicule, la ligne de ma mâchoire. J’enfonce mes mains dans ses cheveux, me délecte de leur texture et finis par approcher mes lèvres des siennes. Il grogne quand nos langues se rejoignent, et je soupire de bien-être. Je n’attendais que ça depuis que je l’ai vu devant l’abribus. M’en rendre compte pourrait m’effrayer et me faire fuir, mais les sensations que je ressens dans les bras de Leander apaisent mes doutes.

C’est lui qui finit par rompre notre étreinte, et je comprends pourquoi quand il se précipite pour réduire la puissance du feu sous la casserole.

— Quelques minutes de plus et on pouvait se faire livrer une pizza. Arrête de me distraire, Nyx !

— Je te distrais, moi ? m’exclamé-je avec un faux air outragé. Tu m’as sauté dessus, Apollon !

— Ah ! Tiens, tu penses faire tous les dieux de l’Olympe ?

— Selon les circonstances, ça pourrait être marrant, répliqué-je en descendant de mon piédestal.

— Dommage, je crois que je m’étais habitué à être le dieu suprême.

Je ris en secouant la tête et décide de mettre la table quand je remarque qu’il a bientôt fini de préparer ce que je devine être une sauce bolognaise. Leander a beau parfois revêtir ce masque de type imbu de lui-même, je sais maintenant que sa vraie personnalité est tout autre.

Le dîner prêt, nous nous asseyons face à face, et je dévore sans complexe les pâtes recouvertes d’une sauce à damner un saint. Dans la vie, en général, je suis quelqu’un d’extraverti, et les repas ne font pas exception. Je savoure le plat concocté par Zeus depuis quelques minutes quand je constate qu’il me dévisage, la bouche entrouverte, cette lueur de désir que je sais maintenant reconnaître dans le regard.

— Quoi ? demandé-je, alors que je sais pertinemment que je devais faire des bruits à la limite de la décence.

— Je suis presque jaloux de ma bolognaise, là.

Je ne réponds rien et lui balance un clin d’œil en continuant mon petit show. Alors que je mime l’orgasme culinaire, je me débarrasse de mes boots sous la table et glisse mon pied le long du mollet de Leander, puis de sa cuisse, avant de l’installer confortablement contre son entrejambe. Je culpabilise une seconde quand il manque de s’étouffer avec ses spaghettis, mais je me réjouis quand même de réussir à le déstabiliser à ce point.

Je replonge le nez dans mon assiette et émet un petit cri quand il repousse ma chaise avant de m’attraper derrière les cuisses pour me porter contre lui. Je ne l’ai même pas vu se lever.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? Il me restait un peu de sauce à lécher, mens-je en retenant mon fou rire.

Il se jette sur mes lèvres pour me faire taire et se précipite dans l’escalier.

La porte de sa chambre est ouverte, il se dirige à grandes enjambées vers son lit avant de me déposer dessus. C’est quand je le vois grimacer de douleur et se figer, une main en appui sur le matelas, que je me rends compte que quelque chose ne tourne pas rond.

— Ça va ?

Il secoue la tête, la mâchoire serrée, et reste silencieux en essayant de s’allonger sur le lit. La douleur a fait perler quelques gouttes de sueur le long de ses tempes, et je suis suspendue à ses lèvres en attendant qu’il me réponde.

— Rien de grave.

— Ça n’a pas l’air si anodin, pourtant.

Une inquiétude dont je n’ai pas l’habitude me tord l’estomac.

— Je me suis déplacé une vertèbre à l’entraînement. Ce n’est pas inhabituel. Le kiné me l’a remise en place, mais je ne devais pas forcer. Laisse-moi récupérer et je m’occupe de toi.

Il me sourit, mais ses yeux ne s’illuminent pas comme ils en ont l’habitude avec moi.

— Hors de question, monsieur McNeil. Tu vas me laisser te masser et dormir. Point. Bouge pas.

— Moi qui pensais aller faire un dix kilomètres.

Je lève les yeux au plafond en me dirigeant vers la salle de bains. Je déteins de plus en plus sur Zeus, c’est inquiétant.

Dans l’armoire à pharmacie, je parcours les étagères jusqu’à trouver un baume relaxant pour les muscles que je me doutais pouvoir dénicher dans une maison remplie de sportifs de haut niveau.

De retour dans la chambre, je constate que Leander n’a pas bougé d’un centimètre. Sans un mot, je l’aide à se débarrasser de son jean et de son tee-shirt en prenant garde qu’il ne fasse pas de faux mouvement.

— Tu pourrais te mettre sur le ventre ?

— Tu essaies de me torturer, en fait ? C’est pas comme ça que j’imaginais la fin de la soirée, maugrée-t-il.

— J’essaie surtout d’être la plus attentionnée possible.

Il finit par se tourner face au matelas, et je m’installe à genoux à ses côtés. Je commence à le masser en partant du bas de son dos et en remontant en cercle. Ça fait longtemps que je n’ai pas fait ça, mais apparemment, c’est comme la bicyclette, ça ne s’oublie pas. Bientôt, des sons proches de ceux que je produisais en mangeant mes spaghettis s’échappent de sa bouche. Ses yeux sont fermés, comme s’il voulait profiter au maximum de la sensation de mes mains sur lui.

— Je sais pas si tu fais du bien à mon dos, souffle-t-il, mais ma queue apprécie beaucoup.

— Pense à autre chose. Tiens, tu as prévu quoi pour Thanksgiving ?

— Je dois voir mon père. Comme d’hab. Rien de transcendant. Et toi ?

C’est malin, Nyx. Pourquoi tu lui poses des questions perso, si tu ne veux pas qu’il te retourne la pareille ?

— Probablement rien.

Je me leurre en imaginant que Leander se contentera de ça.

— C’est dans moins d’un mois, Nyx. Tu sais sûrement si tu rentres chez toi, non ? Ou ta famille vient peut-être te voir ? Une sœur ou un frère, si tu en as…

À ces mots, j’éclate de rire et interromps un instant mon massage. Sous mes mains immobiles, Zeus tourne la tête et me regarde avec curiosité. Évidemment, cette fois, impossible de ne rien dire de plus.

— Des frangins et frangines, j’en ai des tas. Ma famille ne quittera probablement jamais l’Alabama, et je ne vais pas là-bas pour Thanksgiving parce que je ne m’entends plus avec eux. Je suis venue ici contre leur volonté, et même si ma mère continue de m’appeler de temps en temps, mon paternel m’a sûrement rayée de l’arbre généalogique.

Le silence se fait dans la chambre, et je termine mon massage avant de m’allonger aux côtés d’un Leander qui ne dit toujours rien. Je vois pourtant dans ses yeux qu’il aimerait en savoir plus. Il aimerait prolonger ce moment d’une intimité particulière. Le genre que je fuis à tout prix. Alors, pour l’empêcher de poser plus de questions, je l’embrasse avec toute la tendresse dont je suis capable avant de me nicher contre lui et de fermer les yeux.

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