Les dieux du campus Tome 1 - Leander
52 - Nyx
52
NYX
Un bouquin dans les mains, j’essaie de me concentrer sur ce que je lis, mais c’est peine perdue. Je glisse un marque-page pour être certaine de retrouver mon passage et roule sur le dos tout en m’étirant dans le lit de Leander. J’y suis malheureusement seule et je n’ai pas l’habitude de me trouver à la coloc sans Zeus, parti aux aurores chercher son frère.
Joachim a obtenu une permission exceptionnelle de sortie pour les fêtes de Noël, et je crois que je n’avais jamais vu Leander sourire autant que quand il l’a appris. Je suis vraiment contente pour lui, mais ça ne change rien au fait que ce lit est bien trop grand pour moi toute seule.
T’es une grande fille, Nyx, me sermonne une petite voix moqueuse en provenance directe de mon cerveau. Tu peux quand même survivre sans ton footballeur de copain quelques heures ! Évidemment ! Là n’est pas vraiment la question. La sensation est juste étrange. D’autant plus que l’ambiance à la coloc est plutôt chaotique, aujourd’hui. À peine le petit-déjeuner terminé, Sander et Dante ont filé préparer leur valise. Ils sont partis dans la matinée pour l’aéroport afin de rejoindre leur famille dans le Connecticut. Bien sûr, leurs bagages n’étaient pas prêts. Les jumeaux se ressemblent parfaitement sur ce point. Knox ne devrait pas tarder à partir lui aussi pour le Texas. La maison que j’ai appris à apprécier de plus en plus se vide petit à petit de toute l’énergie qui l’habite en permanence.
J’essaie de me convaincre de me lever plutôt que de traîner au lit à ne rien faire quand quelqu’un frappe à la porte de la chambre. Celle-ci s’entrouvre immédiatement, et la tête de ma coloc passe dans l’entrebâillement.
— Je viens juste voir si tu es toujours en vie ! On va bientôt partir.
— Déjà ?
— Il est treize heures, réplique-t-elle en entrant dans la chambre.
— Déjà ? je répète comme un vieux tourne-disque rouillé.
Je n’en reviens pas d’être restée une partie de la journée enfermée dans la chambre de Leander au point d’en oublier le repas de midi et le reste de crumble aux pommes qui m’attendait sagement dans le frigidaire. Louper un repas, ça ne me ressemble pas.
— Tu as des nouvelles de ton dieu de l’Olympe ? me demande-t-elle.
— Oui, ça a été un peu plus long que prévu, mais ils devraient être là vers quatorze heures.
— Chase est déçu de manquer le frère de Leander, et je sais que c’est la même chose pour tous les gars. Depuis qu’il s’est confié sur son frangin et son emprisonnement, tout le monde a vraiment envie de le rencontrer.
— Il ne devrait pas repartir avant le retour de tout le monde. Je sais que Zeus est impatient de vous le présenter aussi. C’est un chouette type.
Dee pénètre un peu plus dans la pièce, et je me rassieds sur le lit, en jouant avec la bague de mon pouce.
— Tout va bien ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce qu’on t’a pas vue depuis le petit-déj et que t’arrêtes pas de gigoter et de triturer tes doigts. Tu as l’air… je sais pas, nerveuse. J’ai pas l’habitude de te voir comme ça, du coup, je m’inquiète.
Je soupire. Pas parce qu’elle a tort, mais plutôt parce qu’elle est tombée en plein dans le mille. Sauf que je n’ai aucune idée de la raison de mon anxiété. À part le fait de retourner dans cette maison sans chaleur et de voir le père de Leander le traiter comme un moins que rien ?
Mais je ne peux pas expliquer ça à Delilah. Tout d’abord parce que Zeus n’apprécierait pas que je parle de sa famille en son absence et parce que je suis à peu près certaine qu’il n’a pas raconté à tout le monde l’enjeu de cette soirée.
— Tu sais, moi, les soirées un peu guindées, c’est pas trop mon truc. Je m’y plie pour Leander, c’est tout.
— T’aurais pas pu rentrer chez toi à la place ?
Je la regarde comme si elle déconnait. Affronter Noël avec le révérend Daugherty s’approche de la torture.
Comme mon portable se met à sonner, je n’ai pas vraiment le temps de le lui expliquer. Même si j’ai déjà parlé de ma famille avec Dee, je pense qu’elle n’a pas conscience de l’ampleur du bigotisme de mon paternel. Le nom de mon frère s’affiche sur l’écran tactile, et je pousse un soupir.
— Faut que je réponde, bichette. Tu passeras un joyeux Noël avec Chase.
Je la serre dans mes bras avant qu’elle ne s’éclipse. Elle m’envoie un baiser depuis le pas de la porte au moment où je décroche mon téléphone.
— Silas ?
— Salut, frangine !
— Comment ça va ?
— Comme une veille de Noël à la maison. Je meurs d’ennui. J’aurais dû faire du stop pour venir te rejoindre.
— Quand tu seras majeur, on organisera ça.
— Mon anniversaire, c’est dans cinq jours, Nyx.
Je souffle en commençant à sortir mes affaires pour ce soir.
— Père serait ravi de mettre sa pécheresse de fille en prison, tu le sais aussi bien que moi.
J’entends des cris résonner autour de lui et je reconnais sans aucun mal les bruits habituels de la maison dans laquelle j’ai grandi. Je mentirais si je disais que mes frères et sœurs ne me manquent pas un peu. Je me suis occupée d’eux la majorité de mon adolescence. Seulement, ce n’est pas suffisant pour me donner envie de retourner dans le giron de cette personne toxique qu’est mon père.
Silas couvre le combiné, et je l’entends parler à nos frères et sœurs. Puis les sons s’étouffent, et je devine qu’il a dû aller s’isoler quelque part. J’attends un moment et me dirige vers la fenêtre qui donne sur l’arrière de la maison. Les gars y ont installé une table et un barbecue, et je me surprends à avoir hâte d’y passer des soirées quand le temps se sera réchauffé.
— Nyx ? T’es encore là ?
— Oui, oui. Comment vont les autres ?
Je ne précise pas, il sait que je parle de nos frères et sœurs.
— Tout le monde va bien. Il va falloir que j’aille les aider à s’habiller, on va bientôt partir pour le temple.
— Plus les années passent, plus il commence tôt. Je ne suis vraiment pas mécontente de louper ça cette année.
— Je t’en veux pas, Nyx, mais tu leur manques. Tu nous manques à tous.
La culpabilité que je m’étais efforcée de ne pas ressentir jusque-là me tord le bide. Depuis que je suis partie de chez moi l’été dernier, j’ai essayé de l’enfouir au fond de moi.
— Je suis désolée, Silas. Peut-être que je viendrai faire un tour quand les cours seront finis. On pourra se retrouver quelque part pour que j’évite le révérend.
— Bien sûr. On trouvera un moyen. Je…
— Silas ? C’est Eunice au téléphone ?
En arrière-plan, la voix de ma mère me parvient. Je m’arrête presque de respirer en attendant de savoir ce que mon frère va lui répondre. Toutefois, je ne le saurai jamais. À l’autre bout du fil, j’entends des bruits étouffés et la voix de mon frère qui essaie de tenir tête à notre mère. Je n’ai que le temps d’entendre Silas me crier « Nyx ! Je suis désolé » avant qu’une voix le remplace.
— Eunice ? C’est maman.
Je devine immédiatement que mon père n’est pas dans le coin. Il a toujours tenu à ce que nous les appelions « père » et « mère », et cette dernière ne s’y est jamais opposée ouvertement.
— Eunice ? Je sais que tu n’avais sûrement pas envie de me parler, mais je… j’ai besoin de savoir que tu vas bien.
Sa voix est la même que celle que j’ai toujours connue. Douce, réconfortante, familière. C’est celle de la femme qui s’allongeait avec moi quand j’étais malade alors même qu’elle avait une famille nombreuse à gérer. Celle qui chantait jusqu’à ce que je m’endorme. L’entendre aujourd’hui me fait ressentir à nouveau un tas d’émotions que je n’associais plus à ma mère depuis longtemps. Mes yeux me piquent, et je bats rapidement des paupières pour chasser mes larmes. Je ne regrette pas d’avoir déménagé et d’avoir coupé les ponts pour ne plus vivre sous l’influence toxique de mon paternel. Mais face à cette femme, je suis encore une petite fille et je ne peux pas nier qu’elle me manque. Leander qui apparaît soudain dans mon esprit me donne le courage nécessaire pour lui répondre. S’il a réussi à affronter sa peur, je peux le faire aussi.
— Bonjour, maman.
— Je me suis tellement inquiétée pendant tous ces mois sans nouvelles de toi. Silas a fini par me confier que vous étiez en contact, mais je suis contente d’entendre ta voix.
— Je vais bien. J’ai un job, je me suis fait des amis. Je ne manque de rien.
Elle pousse un profond soupir de soulagement qui me retourne les tripes.
— Tu as toujours été la plus forte et la plus indépendante de toutes. J’aurais dû me douter que tu allais bien. Quand tu as une idée en tête, rien ne peut t’arrêter. Mais c’est tout simplement impossible pour moi de ne pas me faire du souci pour mes enfants.
Je continue à la rassurer pendant de longues minutes, essayant de faire taire la culpabilité que je ressens. Je n’ai pas à regretter de me donner les moyens de vivre ma vie comme je l’entends. Ce n’en est pas moins difficile de savoir qu’elle a toujours le même quotidien fait d’obligations, d’interdictions et de corvées.
— Est-ce que tu penses qu’on te reverra un jour ? finit-elle par demander d’une petite voix incertaine.
C’est cette question qui fait finalement déborder les larmes que je retenais. Elles roulent sur mes joues, et je m’empresse de les essuyer.
— Bien sûr que je vais revenir. Pour toi, Silas et les petits. J’avais besoin de temps et d’une vraie coupure pour démarrer cette nouvelle vie. Je ne voulais pas venir aujourd’hui, tu sais que c’est la pire période pour être dans l’entourage du révérend.
Ma mère reste silencieuse. Je sais qu’elle ne dira jamais rien ouvertement contre son mari.
— J’essaierai de venir cet été. Ça sera plus simple avec les cours et les examens.
— Oui, je comprends. Tout ce qui m’importe, c’est que tu ailles bien. Et que tu sois heureuse.
— Je le suis, maman.
— Je dois te laisser. Silas ne s’en sort pas avec Adam. Je t’aime, ma chérie.
— Je t’aime aussi.
Je reste un long moment l’oreille collée à mon portable, réalisant à quel point ils me manquent tous.
— Il est si beau que ça, notre jardin ? me souffle la voix de Leander en même temps que ses bras s’enroulent autour de ma taille.
— Je me disais juste que ça doit être sympa en été, chuchoté-je pour masquer mon trouble.
Revenant à la réalité, je me rends compte que de gros flocons se sont mis à tomber et commencent doucement à recouvrir l’étendue d’herbe que je fixe du regard depuis tout à l’heure.
— Enfin, si l’été revient un jour, ajouté-je.
Dans mon dos, Zeus ricane avant de poser un baiser sur le dessus de ma tête.
— Il finit toujours par revenir. Mais il ne va pas falloir qu’on tarde trop, j’ai peur que les routes deviennent merdiques rapidement.
Je me secoue mentalement de la torpeur qui m’a engloutie et me retourne dans l’étreinte de Leander. Hissée sur la pointe des pieds, je dépose un léger baiser sur ses lèvres avant de m’écarter.
— Je suis presque prête, lui assuré-je en me précipitant sur mes vêtements préparés dans un coin. Dee m’a maquillée avant de partir. Où est ton frère, au fait ?
— Dans la chambre d’ami. Il se change. C’était qui au téléphone ?
Il donne un petit coup de menton en direction du portable que je viens de reposer sur son bureau, une interrogation dans le regard. Il a dû arriver au moment où je raccrochais.
— Silas. Puis ma mère.
Je n’en dis pas plus. Pas parce que j’ai toujours ce réflexe de cacher des choses à Zeus, mais parce que je suis toujours un peu sonnée.
— T’aurais pas voulu les voir ? Passer Noël avec eux ? J’aurais sûrement été me planquer au fond de mon lit pendant trois jours si Joachim n’avait pas pu avoir sa perm. Passer Noël en famille, c’est un peu sacré.
Je me fige en l’entendant prononcer ces paroles, si bien que je me retrouve en petite culotte et soutien-gorge au milieu de sa chambre, un bas à moitié enfilé. Suis-je égoïste de tourner le dos à ma famille ? D’abandonner Silas avec mes parents alors qu’il aurait pu goûter à la joie d’un vrai Noël avec moi ? D’avoir laissé ma mère dans l’incertitude pendant si longtemps ?
Comme souvent, Leander semble lire dans mes pensées et interrompt mes tergiversations alors que je me laisse tomber sur le lit.
— Je ne te juge pas, tu sais. Je ne connais pas tes parents mais je te connais, toi. Je sais que si tu n’es pas dans l’Alabama aujourd’hui, c’est parce que tu as de vraies raisons. Silas sera majeur l’année prochaine, non ? À ce moment-là, vous pourrez passer les fêtes ensemble sans rien demander à personne.
Mon regard verrouillé au sien, je me demande s’il se rend compte qu’il a prononcé exactement les paroles que j’avais besoin d’entendre aujourd’hui. Alors, mon bas autofixant en accordéon autour de ma cheville, je me lève et clopine jusqu’à la fenêtre près de laquelle mon dieu de l’Olympe se tient toujours. Mes mains se faufilent autour de sa taille puis dans son dos, et je me colle à lui jusqu’à sentir les battements de son cœur contre ma joue. C’est un rythme lent et régulier, un métronome qui me permet de m’endormir chaque soir.
— Merci, murmuré-je, la voix légèrement brisée par l’émotion.
Ses bras se referment solidement autour de moi, et je voudrais ne plus jamais avoir à bouger de là. Mais je sais qu’aujourd’hui, ce n’est pas possible. Leander va devoir aller affronter ses propres démons.
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