Les dieux du campus Tome 1 - Leander
46 - Nyx
46
NYX
Leander me regarde, toujours aussi incrédule. La lueur de panique dans son regard s’atténue quand il remarque que la majeure partie du lac est gelée. Il ne semble pas l’être en son centre, sans doute à cause de sa profondeur, mais sur les rives, l’épaisseur de la glace semble conséquente.
— À force de venir à nos matchs, tu as dû remarquer que ma spécialité, c’est pas le hockey, hein ?
— Ah ! Non ? Le patinage artistique, peut-être, alors ?
Il secoue la tête, l’ombre d’un sourire se dessine sur ses lèvres.
— T’as toujours pas répondu à ma question, Zeus. Jusqu’où serais-tu prêt à aller pour nous ? Je sais que tu ne peux pas me fournir de garanties sur l’avenir, même si ça me fout une trouille bleue. Mais j’ai besoin que tu me montres que tu ne vas pas aller te cacher dans les jupes d’Eva ou de tes groupies dès que quelque chose n’ira pas entre nous.
Cette fois-ci, ce n’est plus de la panique que je lis dans ses yeux clairs mais de la culpabilité. Je ne lui en veux pas mais j’aimerais qu’il prenne conscience que si j’ai fui quand les choses ont commencé à devenir sérieuses entre nous, lui aussi a fui, d’une certaine manière.
Leander ne me répond pas, les yeux rivés sur l’étendue d’eau. Je ne sais pas s’il calcule ses chances de ne pas se retrouver le cul dans le lac, mais toujours est-il qu’il ne tergiverse pas longtemps avant d’avancer. Il pose délicatement sa chaussure sur la glace puis avance le pied en glissant sur quelques centimètres. C’est seulement quand tout lui semble solide qu’il ose avancer le deuxième pied. Incertain, il se retourne pour me regarder. Je n’ai pas bougé d’un pouce, les bras croisés sur ma poitrine, les sourcils froncés, juste pour faire bonne mesure.
— Ça serait quand même plus motivant si tu te trouvais de l’autre côté du lac !
— T’as qu’à faire fonctionner ton imagination. Je sais que tu n’en manques pas.
Il grogne un truc du genre « Qu’est-ce que je ne ferais pas pour toi ! », et je suis à deux doigts d’éclater de rire. Le voir avancer avec cette attitude crispée est sur le point de m’arracher des larmes.
— Dis, Zeus, je sais que prudence est mère de sûreté, mais tu vas vieillir prématurément à force d’être trop prudent.
— Je vois pas le rapport, grommelle-t-il en se retournant avec la grâce d’un hippopotame.
— C’est parce que tu ne vois pas ta tête à l’instant. Tes sourcils sont tellement froncés que tu vas finir par choper des rides. Ce serait dommage, franchement.
— Que veux-tu ? J’ai une petite amie cinglée qui m’envoie faire du patin à glace sans patin en plein mois de décembre. La prochaine fois, attends janvier, qu’on soit au moins sûr que la glace est solide !
Moi, je n’ai retenu qu’une chose dans son discours de grincheux.
— « Petite amie » ?
— Il y a intérêt, oui ! crie-t-il avant de se radoucir. Enfin, je veux dire… Si tu veux bien, quoi.
Si Leander joue le type sûr de lui, au fond, il flippe sans doute autant que moi.
— Évidemment que je veux bien ! Maintenant, ramène-toi, je me gèle les miches !
— Wouhou !
Zeus pousse un cri de victoire tonitruant au milieu de ce lac semi-gelé et saute en brandissant le poing en l’air. Sauf que cette fichue couche de glace qui avait tenu le coup jusqu’ici décide de céder sous le poids d’un Leander ahuri. Ses yeux s’écarquillent, et j’ai l’impression de vivre la scène au ralenti. La glace se fendille de toutes parts, et Zeus est plongé brusquement dans l’eau. D’un froid polaire, si j’en crois le cri qu’il pousse. Il n’a fait que quelques pas sur la surface gelée, je ne m’inquiète donc pas pour lui, ce ne doit pas être très profond. Mais quand je le vois disparaître presque entièrement sous l’eau, ne laissant plus apparaître que ses bras, je commence à flipper. Le fond du lac doit sans doute descendre en une pente brusque. Je n’hésite que quelques secondes et me précipite dans sa direction. Je prends garder de contourner la glace brisée et ne marche que là où elle est encore intacte.
— Leander !
Je suis au bord de l’hystérie. Je m’agenouille avec précipitation au bord du trou. Heureusement que je suis un poids plume, sans quoi je subirais le même sort que Zeus. Je tends le bras et attrape sa main pour le ramener à la surface. Son visage apparaît immédiatement. Leander reprend son souffle, et moi le mien tant j’ai eu la trouille.
— N… N… Nyx, grelotte-t-il. J’ai froid.
— Je sais. Il faut que tu sortes d’ici. Hisse-toi vers moi doucement. Il ne faudrait pas que la glace cède de nouveau.
— Non.
— Hein ? Comment ça, non ?
— Non, je ne vais pas sortir tout de suite, tu vas plutôt venir me rejoindre.
Mon cerveau n’a pas le temps de décrypter ses paroles. Leander tire d’un geste ferme sur ma main et me fait tomber dans son trou. Je hurle quand l’eau s’infiltre sous mes vêtements. C’est comme si des milliers d’aiguilles me poignardaient en même temps. J’ai le souffle coupé, mais à ma grande surprise, mon poids ne nous fait pas disparaître sous la surface. Allongée sur le torse de Zeus, nos jambes entremêlées, je redresse la tête. J’ancre mon regard au sien en essayant de paraître furieuse.
— En fait, tu faisais semblant de ne pas réussir à sortir de l’eau ?
— Je suis très exactement confortablement assis au fond du lac. T’as pas marché, t’as couru.
— Tout ça pour qu’on soit trempés tous les deux ?
— Quand la glace a cédé, j’ai vu à ta tête que ça te faisait un peu trop plaisir. Tu sais ce qu’on dit, la vengeance est un plat qui se mange froid.
— Et t’as même pas un peu honte ? grogné-je en me retenant avec peine de trembler comme une feuille.
— Non, répond-il avec un sourire béat. Par contre, on devrait sortir de là. Tu as l’air beaucoup moins résistante au froid que moi.
Il n’attend pas ma réponse et replie les genoux pour pouvoir se mettre debout, sans me lâcher. Si je ne me transformais pas doucement en glaçon, je serais impressionnée. Il passe même un bras sous mes jambes pour nous sortir de l’eau et nous faire regagner la Jeep plus rapidement. Ça tombe bien, je ne sens plus vraiment mes jambes.
— Je… Je… Co… Co… Com… ment…
Je claque tellement des dents que je n’arrive pas à parler. Mon corps entier est crispé. Et le pire, c’est que je ne peux m’en prendre qu’à moi et à mes idées à la con. La prochaine fois, Nyx, oublie la mythologie !
— Ça serait presque drôle de te voir sans la parole, Nyx, mais là, tes lèvres virent au bleu. Grimpe à l’arrière, je vais mettre le chauffage.
Je ne me pose pas de question et fais ce qu’il me dit. Une fois sur la banquette, je me débarrasse de mon manteau aussi vite que je le peux, vu mes mouvements désordonnés. Si je ne l’enlève pas, il va ruiner les sièges de la voiture de Leander. Il passe entre les deux sièges avant à ce moment.
— Tu devrais tout enlever. Si tu gardes tes vêtements trempés, t’arriveras jamais à te réchauffer.
— Si… si tu as fait t… tout ça p… pour me désaper, t… tu sais b… bien que t… tu n’as j… jamais eu… b… besoin de ça avec m… moi.
— Même en hypothermie, tu ne peux pas t’empêcher d’être sarcastique ?
Je ne réponds pas, je grelotte trop. Mon trait d’humour était destiné à cacher la trouille que j’ai eue en voyant Leander disparaître sous la surface de l’eau. Il ne perd rien pour attendre !
En silence, je suis sagement son conseil. Une fois n’est pas coutume. Toutes mes fringues, y compris mes sous-vêtements, finissent en boule sur le sol de l’habitacle. Je m’enveloppe ensuite dans l’une des couvertures que Zeus vient de sortir du coffre de la Jeep. Je ne tremble plus autant mais je ne sens toujours pas mes extrémités.
À mes côtés, Leander se déshabille et s’emmitoufle à son tour. Ses fringues étaient aussi trempées que les miennes, pourtant, il n’a jamais eu l’air d’avoir aussi froid que moi, sauf quand il faisait semblant.
— Tu peux m’expliquer pourquoi le phénomène glaçon ne s’applique pas à toi ?
— Déjà, je ne fais pas quarante kilos tout mouillé. Et ensuite, dès qu’on joue dans une ville avec une étendue d’eau, avec les mecs, on se fait toujours une petite trempette quand on gagne. C’est comme une tradition. Mon corps doit s’être habitué, ajoute-t-il en haussant les épaules.
— Une trempette, hein ? Quand je dis que les footballeurs n’ont rien dans le cerveau !
— C’est ça, Mademoiselle l’Intellectuelle. Viens vers moi au lieu d’essayer de m’insulter. Tes lèvres sont toujours aussi violettes.
Je lui tire la langue tout en grimpant sur ses genoux. Je me rends compte en me calant dans son étreinte que c’est la première fois depuis des semaines que nous nous retrouvons aussi proches. Enfin, si proches et sans vêtements, surtout. Il m’ouvre sa couverture, et je défais également légèrement la mienne pour me coller peau à peau contre lui.
— Hummm, soupiré-je de contentement.
— J’aime quand tu émets ce genre de son.
— C’est surtout parce que tu es chaud. Comme une bouillotte.
Du coin de l’œil, je lis la déception dans ses yeux clairs. Elle est mêlée au désir qui ne semble jamais vraiment éteint entre nous. Sans bouger de ma place, je penche la tête pour pouvoir le regarder.
— Je déconne, Zeus.
Je dépose un baiser au coin de ses lèvres, puis sur son menton, sa mâchoire. Leander n’ose d’abord pas réagir puis lâche prise. Il s’empare de mes lèvres, et ce baiser, plus que tous ceux échangés depuis hier, me fait comprendre que nous nous sommes enfin retrouvés. Sa bouche me dévore, et je comprends à quel point il était illusoire de penser pouvoir m’éloigner de Leander pour protéger mon cœur. C’est trop tard, il lui appartient déjà pleinement.
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