Les dieux du campus Tome 1 - Leander
20 - Nyx
20
NYX
C’est le quatrième match de football auquel j’assiste, et même si je ne comprends pas grand-chose les trois quarts du temps, ce soir, il est assez clair que le jeu ne se passe pas comme prévu. Sous nos yeux, les Thunder perdent contre les Wildcats de Northwestern. Et perdre est un faible mot. Ils se font laminer.
La soirée avait pourtant commencé sur les chapeaux de roues. La fanfare, les feux d’artifice, les cheerleaders et l’arrivée des joueurs au son d’AC/DC. Le match aussi avait bien démarré, le premier quart-temps, en tout cas. Après, tout s’est gâté.
Je me suis prise au jeu au fil des semaines. Surtout à force d’apprendre à connaître ces mecs qui s’arrachent sur le terrain.
— Je ne sais pas ce qu’a Leander, mais il n’est pas dedans, me souffle Dee.
Elle a raison. Cette force charismatique que Zeus affiche d’habitude sur le terrain n’est pas au rendez-vous. Et je ne peux pas m’empêcher de me demander si ce qui l’a abattu dimanche dernier le préoccupe toujours. Cette lassitude que j’ai lue dans ses yeux alors qu’on était sur le point de rentrer au dortoir avec Delilah, ce qui m’a poussée à me précipiter hors de la voiture pour le serrer contre moi. Parce qu’instinctivement, je savais que c’était ce dont il avait besoin. Alors, je n’ai pas hésité, même si depuis je ne pense qu’à ça. À ses bras qui se sont accrochés à moi comme si sa vie en dépendait. À son corps qui tremblait contre le mien. À ses larmes silencieuses qui roulaient sur ses joues et que j’ai fait semblant de ne pas voir.
J’aurais pu lui en reparler jeudi quand il est venu me chercher pour aller au Sunrise Senior Living, mais il a fait comme si de rien n’était. Et je n’ai pas eu envie non plus de remettre sur le tapis ce moment de faiblesse partagé. À la place, je lui ai balancé une ou deux piques bien senties, comme si rien n’avait changé entre nous. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir cherché à creuser.
Quand le match se termine, il n’y a pas d’explosion de joie. Pas de clameur à en faire trembler les gradins. Les supporters des Thunder sont silencieux, déçus de voir leurs idoles chuter. Moi, je suis surtout inquiète pour mes potes. Ces Brutus à gros bras que j’ai appris à apprécier plus que je ne l’aurais imaginé. Sander, ce grand nounours aux mains larges comme ma tête, incapable de tirer quelque chose d’artistique d’un bloc de glaise. Knox, le taciturne, et sa perspicacité hors du commun. Même Dante le Relou a un côté attachiant. Et bien sûr, Leander. Celui qui me reprochait de me planquer derrière mon ironie alors qu’il préfère dissimuler le vrai lui sous son armure de Dieu inaccessible pour le commun des mortels. Depuis quelques semaines, j’apprends à le découvrir entre deux ricochets sarcastiques. Par instants, il me laisse entrevoir un homme que j’apprécie bien plus que je ne suis prête à me l’avouer.
— Allô, Nyx ? Ici la Terre, appelle Dee.
— Hein ?
— Tu étais où, là ?
— Euh… pas très loin, réponds-je en fixant du regard le terrain qui se vide de ses joueurs.
— On y va ? Après le débrief, les mecs ne vont pas traîner dans les vestiaires. J’aimerais bien être là pour Chase. Il est toujours archi déprimé quand ils perdent un match.
— Comme tous, j’imagine, non ?
— Oui. Ils ne s’attendaient vraiment pas à perdre ce soir, en plus.
Je la suis en direction de la sortie. L’armée de fans traîne des pieds, et nous mettons un temps infini à quitter le stade.
Quand nous arrivons sur le parking, Chase est déjà assis dans son SUV. Une chape de plomb paraît peser sur ses épaules. Dee embrasse son petit ami qui ne décroche pas un mot en s’installant à ses côtés. Elle ne semble pas savoir quoi faire alors qu’elle a plus l’habitude que moi. Une seconde, l’éventualité de rentrer au dortoir et de laisser les mecs entre eux m’effleure l’esprit. Une seconde seulement. Ensuite, le souvenir d’un Leander terrassé par sa détresse dans mon étreinte me revient. Il me classe sans doute dans la catégorie des chieuses finies, mais je ne me vois pas le laisser broyer du noir tout seul.
À la coloc, pas de grosse fête comme la plupart des week-ends. Eva est assise sur les genoux de Dante et elle me fait un signe de tête quand j’arrive juste derrière Delilah et son homme. Jeremiah ne semble pas être de la partie. Il grimpe d’un cran dans mon estime s’il a compris qu’il ne valait mieux pas se pointer ce soir. Knox est dans son coin, comme à son habitude, et Sander me saute dessus à peine ai-je fait un pas dans le salon. Il me prend dans ses énormes bras et manque de m’étouffer.
— Je suis content de te voir, Moustique, lâche-t-il en me claquant une bise sonore sur le front.
— Je ne peux plus respirer, Brutus, soufflé-je.
— Pardon. Tu voudrais pas faire ta potion magique ? Je crois qu’on a tous besoin d’un petit remontant, ce soir.
Je hoche la tête et me dirige vers la cuisine. Parfois, je me demande si ces types ne m’apprécient pas seulement pour ma margarita qui déchire. Mais bon, il faut reconnaître qu’ils peuvent difficilement m’aimer pour mon caractère doux et aimable.
Je mixe rapidement les ingrédients en jetant des regards autour de moi.
— Où est Zeus ? questionné-je.
— Après un match pareil, sûrement dans sa piaule.
— Je lui monte un verre.
— Tu sais, si t’as envie d’aller le consoler, pas la peine de trouver des excuses, raille Sander.
Deux gobelets en plastique rouge en main, je me retourne :
— J’ai vraiment l’air d’être le genre de fille à chercher des excuses ?
— Tu as conscience que, dans l’état où il est, tu risques de débouler comme un chien dans un jeu de quilles ?
— T’inquiète, je suis une pro du bowling, lancé-je avec une assurance simulée en commençant à gravir les marches.
Le rire tonitruant de Sander me pourchasse jusqu’à l’étage et meurt alors que je m’avance vers la porte de la chambre de Zeus. Les deux verres en équilibre dans une main, mon poing heurte le battant de la porte. Une fois, deux fois, sans qu’aucune réponse ne me parvienne. J’hésite. Mais depuis quand je frappe poliment aux portes ? Je tourne la poignée en m’attendant presque à ce que ça soit verrouillé. Ce n’est pas le cas. Leander ne pensait pas que je viendrais l’emmerder jusque-là. Il faut croire qu’il ne me connaît pas encore assez bien.
Quand j’entre, il est allongé sur son lit, un bras en travers des yeux. L’autre repose sur son abdomen. Son tee-shirt est légèrement remonté et laisse apparaître ses muscles tendus. L’image m’hypnotise un instant, mais je culpabilise ensuite en prenant conscience que je le mate sans vergogne alors qu’il semble au fond du gouffre.
— Zeus ? Tu dors ?
— Tu t’es trompé de porte, Vomito. La salle de bains, c’est en face.
— Je croyais que ça t’avait passé, cette obsession. Je suis venue voir comment tu vas, ajouté-je en m’approchant. Et t’apporter un petit remontant, aussi.
Je pose une fesse sur le bord du lit alors qu’il a enlevé son bras pour m’observer comme si j’appartenais à une espèce en voie de disparition.
— Je ne suis pas sûr de supporter ton ironie et tes répliques acerbes ce soir, Nyx.
Je sais que je mérite sans doute qu’il m’envoie balader. Après tout, c’est moi qui ai instauré cette espèce de ping-pong verbal entre nous. Mais quelque part, ça fait quand même mal qu’après ces quelques semaines, il me voit toujours comme la chieuse de service.
— J’arrive à me contrôler quand il le faut. Promis. Et j’ai une offrande de paix.
Je lui tends un verre qu’il ne prend pas. Il le regarde comme si j’essayais de l’empoisonner.
— C’est juste de la margarita, je n’ai pas mis de GHB dedans.
— Pas de sarcasmes, hein ?
— C’était juste de l’humour.
— Je ne bois pas, Nyx.
— Ah !
Je pose les deux gobelets sur la table de chevet et me tourne vers lui. Il s’est de nouveau caché derrière son bras.
— Tu ne bois jamais, ou juste pas ce soir ?
— Une bière, très exceptionnellement… Dans ma famille, on gère très mal les addictions, je préfère m’abstenir.
Je ne sais pas quoi faire de cette information. J’aimerais creuser un peu, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le bon moment. Cela dit, je comprends mieux pourquoi il n’a jamais vu d’un bon œil mes excès du week-end.
— Fais-moi une place, lui lancé-je en tapotant sa cuisse pour lui faire signe de se pousser.
— Tu comptes finir par me virer de mon lit ? grogne-t-il en obtempérant néanmoins.
— Nope. Ton pieu perd tout son intérêt si tu n’es pas dedans.
Un son s’échappe de ses lèvres, il se marre. C’est déjà pas mal si j’arrive à le faire rire avec mes conneries. Nous restons un moment à regarder le plafond, chacun dans nos pensées. Enfin, moi, je pense surtout à lui. Je me rends bien compte qu’il ne va pas bien et que ça va beaucoup plus loin qu’un simple coup de déprime post-défaite. Mes réflexes de futur psy sont en alerte, sauf que c’est casse-pieds d’avoir une pote qui essaie de vous psychanalyser, alors je m’abstiens.
— Ça aurait été cool de coller un truc sympa au plafond. Je sais pas, moi : un joli paysage. Ou des photos de toi à poil sous la douche après l’entraînement. Les trucs classiques, quoi.
Cette fois, son rire secoue carrément le lit. Si je ne peux pas lui demander ce qui ne va pas, je peux essayer de le lui faire oublier. Pendant quelques minutes, au moins.
— Je vais songer aux photos, finit-il par répondre. Je suis sûr que Sander serait ravi de me mitrailler sous toutes les coutures.
— Je veux bien me dévouer aussi. Je veux dire, si ça peut rendre service.
Brusquement, sa main entre nous attrape la mienne. Ça me surprend tellement que je ravale la connerie que j’avais sur le bout de la langue. J’apprécie beaucoup trop pour mon propre bien la sensation de nos doigts entrecroisés. Je ne bouge plus, ne respire plus, pour faire durer ce moment un peu plus longtemps.
— Nyx ?
— Hum ?
— Merci. Pour dimanche dernier. Et pour ce soir aussi. Et surtout, merci de ne pas me poser de questions.
— Si tu as besoin de parler, je suis là. Ce soir ou un autre jour, peu importe.
Il resserre sa prise autour de ma main et la pose avec la sienne sur son ventre avant de fermer les yeux dans un soupir à la limite du soulagement. Je clos mes paupières à mon tour. Juste pour tenter d’ignorer les battements anarchiques de mon cœur qui essaie de s’échapper de ma poitrine.
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