Les dieux du campus Tome 1 - Leander
44 - Nyx
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NYX
La sensation des lèvres de Leander sur les miennes subsiste encore longtemps après que nous avons repris la route qui mène à la prison. Nous ne parlons plus, chacun est perdu dans ses propres pensées.
Peut-être qu’il faut juste que je prenne le risque. Celui de me casser la gueule violemment et de me retrouver comme une conne sans lui, le cœur en miettes. Même si c’est effrayant, au moins, j’aurai essayé. J’aurai vécu ma vie à fond et profité de chaque instant.
Le paysage défile jusqu’à ce que Leander arrête sa Jeep sur un emplacement de parking devant un bâtiment gris entouré de hauts murs surmontés de barbelés. Les miradors aux quatre coins ne laissent aucune place au doute : nous sommes arrivés.
L’endroit est si austère que c’en est ridicule. Comme pour rappeler aux visiteurs qu’ils sont sur le point de pénétrer dans un établissement pénitentiaire. Zeus n’a jamais été aussi lugubre. Il a coupé le moteur de sa voiture mais n’a toujours pas esquissé le moindre mouvement. Ses mâchoires sont si serrées que je crains qu’il se pète une dent. Le stress qui s’est emparé de lui rend l’air irrespirable dans l’habitacle de la voiture. Une petite part de moi, vulnérable et hésitante, ne peut pas s’empêcher de se demander si ce sont les retrouvailles avec son frère qui le mettent dans cet état ou si c’est le fait de me présenter à Joachim. Je la fais taire. Aujourd’hui, il n’est pas question de moi mais de l’homme pour lequel j’éprouve des sentiments que je peux de moins en moins ignorer. Alors, je tends la main pour entrelacer mes doigts avec les siens.
— Est-ce que ça va ? demandé-je presque timidement.
Il se tourne vers moi, l’air surpris de me trouver ici, comme s’il avait oublié que je l’ai accompagné.
— Oui… Enfin, non. Pas vraiment. Ça me retourne toujours de venir le voir. Chaque fois, ça me rappelle violemment à quel point il me manque. Je suis sans doute un frère horrible, mais j’ai déjà souhaité qu’il me demande de ne plus venir.
Je secoue la tête. Leander est vraiment un type bien. Et le pire, c’est qu’il n’en a même pas conscience.
— Ça fait de toi un être humain exceptionnel, surtout. N’importe qui viendrait dans cet endroit à reculons. Et tu continues à venir. Pour Joachim. Tu as le droit de te sentir mal en arrivant et en repartant. Ça te classe pas dans la catégorie frère en carton du tout.
Il me sourit. C’est un minuscule sourire, qui n’atteint même pas ses yeux bleus. Toutefois, vu les circonstances, je considère que ce n’est déjà pas si mal.
— Merci, Nyx. D’être venue. Ça compte plus pour moi que je ne pourrai jamais l’exprimer.
C’est à mon tour de devenir muette. Heureusement, Leander n’attend pas que je lui réponde et descend de la Jeep. Je l’imite et le rejoins. C’est à ce moment qu’un détail de taille me percute.
— Comment ça marche les autorisations pour pouvoir rendre visite à quelqu’un en prison ? Ça n’a pas été trop galère d’en obtenir une pour moi ? Mes maigres connaissances juridiques viennent de New York, police judiciaire et d’Esprits criminels.
Leander ricane de mon aveu, et je me félicite de lui avoir permis de retrouver un peu de sa légèreté.
— C’est assez simple. Il suffit d’envoyer une lettre au détenu, et c’est lui qui demande que la personne soit mise sur sa liste de visiteurs. Ça leur permet de garder un tout petit peu de maîtrise sur leur vie.
Sans se départir de son air amusé, il attrape ma main et commence à m’entraîner vers l’entrée de la prison.
— Quand tu as insisté pour venir le voir avec moi, le jour où je t’ai parlé de mon frère, je lui ai envoyé un courrier. Il a accepté, sans manquer de me charrier au passage. Je ne lui ai jamais présenté aucune copine, même avant qu’il ne se retrouve en prison.
Cette info me fait ralentir le pas. Je me reprends immédiatement, mais ma réaction n’a pas échappé à Leander qui grimace.
— Désolé. Je ne voulais pas te faire flipper.
— C’est moi qui suis désolée. C’était un vieux réflexe.
J’appuie mes dires en attrapant sa main. Nos doigts entrelacés, c’est moi qui l’entraîne cette fois vers l’entrée. J’ai beau savoir que je pourrai ressortir sans problème dans quelques heures, je n’en suis pas moins impressionnée. Les gardes armés jusqu’aux dents, les murs d’enceinte d’une hauteur vertigineuse, les barbelés. Je n’ose pas imaginer ce que ressent un détenu en découvrant la prison pour la première fois. Je n’ose pas penser à ce qu’a ressenti Joachim, qui était à peine plus vieux que Leander à l’époque.
À l’extérieur, nous passons sous un premier détecteur de métaux, puis sous un second juste après avoir pénétré dans l’enceinte de l’établissement. Je n’ai rien à cacher mais je ne fais quand même pas la maligne.
— Comme c’est la première fois que tu viens, il va falloir que tu remplisses un document d’information. Pour s’assurer que tu n’es pas toi-même une ex-détenue ou que tu n’as pas d’arme sur toi, et vérifier que ton identité correspond bien à ce qu’ils ont enregistré.
Je le regarde avec de grands yeux.
— Vu les deux détecteurs de métaux, je ne vois pas quel genre d’arme je pourrais avoir sur moi. Un Nerf qui lance des balles en mousse ?
Devant moi, une gardienne claque un « Votre pièce d’identité ! », et je me retourne brusquement vers elle, à deux doigts de lever les mains en l’air. À mes côtés, Leander ricane.
Quand on m’a enfin remis mes papiers et la paperasse à remplir, je me laisse tomber sur une chaise juste à côté de Zeus qui se marre toujours sous cape. Il finit par se pencher vers moi pour me souffler à l’oreille :
— Un conseil, Vomito : évite les sarcasmes. Ici, ils ne comprennent pas vraiment le second degré.
— Message reçu, réponds-je en jetant des coups d’œil furtifs sur la gardienne qui continue à me regarder de travers.
Je prends ma tête d’enfant sage et sors un stylo pour remplir le formulaire qui nous permettra de voir le frère de Leander. Avec son aide, je complète les quelques informations demandées et vais docilement rendre mon papier à Madame Porte-de-Prison. Elle l’étudie pendant un temps qui me paraît infini, fait ensuite la navette entre le document et mon visage, comme si elle essayait de lire dans mes pensées. Je reste stoïque, un petit sourire innocent figé sur les lèvres. Quand elle grogne enfin un « Vous pouvez y aller ! », je laisse échapper un soupir de soulagement. Discret, le soupir. Je ne voudrais surtout pas qu’elle imagine que j’avais quelque chose à cacher.
Nous nous dirigeons ensuite vers un nouveau gardien, qui nous demande de déposer toutes nos affaires dans des casiers et nous fait passer sous un dernier détecteur de métaux. Son collègue nous accompagne jusqu’à la salle des visites et nous enjoint de nous asseoir à la table numéro sept en attendant le détenu.
À mes côtés, le visage de Leander s’est fermé. Je vois bien qu’il n’apprécie pas que son frère ne soit traité que comme un prisonnier.
L’attente semble interminable, surtout pour Zeus, qui ne cesse de battre la mesure avec son pied. Je me tourne à demi vers lui et pose ma main sur sa cuisse. Il cesse de gigoter mais ne détourne pas son regard de la porte au fond de la salle. Moi, c’est lui que je ne quitte pas des yeux, et cela me permet de voir son visage se transformer quand un bruit métallique me signale que cette fameuse porte s’est enfin ouverte sur la personne qu’il attendait. Ses traits se détendent, ses yeux clairs s’illuminent. Il redevient un petit garçon content de voir son grand frère, et mon cœur se serre de savoir dans quelles circonstances ces deux-là sont obligés de se retrouver chaque fois.
À mon tour, j’observe l’homme qui s’avance vers nous avec un air surpris sur le visage et je ne peux pas m’empêcher d’être choquée de la ressemblance entre les deux frères. Joachim est peut-être légèrement moins grand que Leander et ses cheveux un peu plus foncés, mais il a les mêmes yeux et arbore le même sourire.
— Je me demandais quand j’allais enfin faire connaissance avec la fameuse Eunice que tu m’avais demandé de mettre sur ma liste de visiteurs, frangin, lance-t-il en s’asseyant face à nous.
— Argh ! Ce prénom ! Nyx, s’il te plaît, ajouté-je en lui tendant la main. Zeus m’a beaucoup parlé de toi !
Par-dessus la table, les deux frères s’étreignent, contents de se revoir. Le regard pétillant de curiosité, Joachim se retourne de nouveau vers moi.
— Zeus ? demande-t-il.
— Une longue histoire, expliqué-je. À l’époque où j’ai rencontré ton frère, il pouvait vraiment se la jouer « dieu du campus ». Maintenant, je sais que ce n’est qu’une façade, mais le surnom est resté.
Joachim regarde son frère en rigolant.
— Elle me plaît bien ! Enfin une nana qui a compris qui tu es !
Leander me lance un regard, et je lui souris en pressant discrètement ses doigts sous la table. La conversation se poursuit sur le même ton, et je me délecte de la complicité des deux hommes. Je suis soulagée de voir Leander retrouver ce sourire qu’il avait perdu ce matin. Et si je dois venir dans ce lieu sinistre à chaque fois pour leur raconter des conneries à tous les deux, je le ferai.
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