Les dieux du campus Tome 1 - Leander
36 - Nyx
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NYX
Il est un peu moins de vingt-deux heures quand je passe la porte de la chambre universitaire que j’occupe avec Dee. Je rentre du Bottom Lounge plus tôt que je ne l’avais prévu, mais je suis tout de même surprise en remarquant que ma coloc est toujours là.
— T’es pas encore partie ? Je croyais qu’il y avait une soirée chez les mecs.
Assise sur son lit, elle lève le nez de son portable pour me jeter un coup d’œil.
— Je t’ai attendue pour y aller.
Je suis sur le point de l’envoyer balader pour la énième fois, quand elle lève une main pour interrompre mon bla-bla bien huilé.
— Je sais, je sais. T’es pas d’humeur, tu es fatiguée et tu dois réviser…
— Merde.
— Quoi ?
— J’ai déteint sur tout le monde avec mon ironie pourrie ou quoi ?
Elle souffle en levant les yeux au ciel. Je m’en veux parce qu’elle me supporte alors que je suis invivable ces derniers temps. Depuis Thanksgiving, très exactement. Elle se lève ensuite pour enfiler sa veste d’hiver et se plante devant moi.
— Écoute, Chase m’a demandé de ne rien te dire, mais tu es mon amie, alors je ne peux pas garder ça pour moi. C’est comme ça que ça marche entre amies, non ?
Je suis à deux doigts de lui répondre que je n’en sais fichtre rien parce que, des amies, je n’en ai jamais eu des masses, mais je ne le fais pas, bien trop intéressée par ce que son amoureux lui a raconté.
— Après l’entraînement hier soir, Leander est reparti avec quelques nanas de première année qui l’attendaient à la sortie. Les groupies habituelles auxquelles il ne prête jamais attention. Et apparemment, d’après Chase, il…
— Il quoi ?
— Il est rentré super tard. Mais bon, tu sais, il faut peut-être pas…
Le reste des paroles de Dee est étouffé par le sang qui pulse dans mes oreilles et mon crâne. Je ne pense plus qu’à une chose : il a déjà tourné la page.
D’un geste décidé, je me débarrasse de mes boots et m’assieds dans un coin de mon lit, mes jambes repliées contre moi, les genoux sous le menton. Si je pouvais disparaître l’espace de quelques instants, ça serait même parfait. Juste le temps de digérer ça. Et en même temps, je sais que c’est ma faute. Celle de mon inaction et de mon mutisme.
— Raison de plus pour ne pas venir, finis-je par dire alors que Dee me regarde avec inquiétude. Si je t’accompagne, je vais devoir supporter la vue du dieu suprême et de ses pétasses, je vais me soûler pour que ça soit plus facile et je vais encore me faire engueuler quand je lui aurai vomi dessus. Merci, mais non merci.
— Tu dramatises ! Je suis persuadée qu’il ne sera avec personne, ce soir. Et puis, quand bien même, tu vas pas le laisser dicter ta vie, si ?
Elle ne comprend pas. Elle ne peut pas comprendre. À elle aussi, alors que je la considère comme ma seule amie, je n’ai servi que des demi-vérités.
— Je ne le laisse pas dicter ma vie. Il n’est pas né, celui qui fera ça, crois-moi. Je lui fous juste la paix.
— Tu m’as même pas dit pourquoi vous vous étiez pris la tête. C’est quand même con de se séparer comme ça.
— On se serait séparés si on avait vraiment été ensemble un jour, rétorqué-je. En l’occurrence, on a juste mis fin à un arrangement. Sympa, je le reconnais, mais c’est quand même pas la fin du monde.
Dee me scrute en silence. Je vois bien qu’elle ne croit pas un seul mot des conneries que je viens de lui balancer. Comment le pourrait-elle alors que je n’arrive même pas à me convaincre moi-même. Elle finit par soupirer quand le klaxon du SUV de Chase retentit en bas de la résidence. Elle prend son sac à main et se dirige vers la porte. Alors que je crois qu’elle va partir sans rien dire, elle se retourne et me lance :
— Tu es vraiment trop têtue et fière pour ton propre bien. Je sais que venir à la coloc te manque. Je sais que Leander te manque. Je ne sais pas pourquoi tu as appris à faire semblant à ce point, mais avec nous, tu n’as pas besoin.
J’ignore pendant combien de temps je fixe la porte du regard après son départ. Elle a raison, les mecs de la coloc me manquent. Les bruits, les cris, les engueulades qui n’en sont pas vraiment, les odeurs de cuisine, le sentiment d’avoir une famille, une vraie, non compliquée. Et Leander me manque encore plus que tout. Même si je ne peux pas nier la contrariété d’être privée de nos parties de jambes en l’air, c’est l’absence de tout le reste qui me pèse le plus. Les discussions des heures durant, les séances de révision sur son lit, les soirées Netflix. Alors, pourquoi je ne vais pas le voir pour lui demander pardon et lui expliquer pourquoi j’ai agi comme ça ? La raison est que j’en suis incapable. Je ne saurais même pas par où commencer.
Depuis deux semaines, j’ai l’impression d’être envahie par des sentiments contradictoires. Et la peur de devenir dépendante d’un homme, comme cela s’est passé pour ma mère, prend le dessus. Cette femme qui m’a donné le jour et m’a élevée était vouée à un brillant avenir. Puis elle a rencontré mon père, elle est devenue mère au foyer et n’a plus jamais pris la moindre décision importante.
Je soupire et attrape mon ordinateur pour me lancer dans un marathon de séries. Je navigue quelque temps sur la page d’accueil de Netflix sans parvenir à faire un choix. Tout me rappelle Zeus. Voilà ! C’est exactement ce que je ne voulais pas qu’il se produise. Cette dépendance qui m’empêche même de regarder un foutu film en paix. Ça ne serait pas un problème si tu ne t’étais pas sauvée comme une voleuse il y a deux semaines ! Ou encore, si tu avais répondu à ses messages.
Je délaisse Netflix et déverrouille mon téléphone. Je fais défiler un message de mon frère, à qui j’ai finalement répondu la semaine dernière, et fais semblant de ne pas voir les SMS de Leander, que je n’ai pas ouverts. Sander m’a envoyé un message il y a quelques minutes. Je ronchonne en lisant ses quelques mots :
Sander : Moustique, si tu te ramènes pas
immédiatement, je viens te chercher par la peau de
ton joli petit cul. P.-S. : tu remarqueras que j’ai dit
que ton derrière est joli, et je dis jamais ça aux filles,
alors ça mérite que tu obéisses à ton vieux copain
Brutus.
Il n’osera pas, j’en suis sûre. Enfin, presque sûre. Au cas où je me plante, je verrouille notre porte, éteins mon téléphone, mets mes écouteurs sur mes oreilles et lance le premier film d’action qui me tombe sous la main. Hors de question de regarder une romance à la con où tout finit bien dans le meilleur des mondes ! Toutefois, le film est tellement nul que je peine à focaliser mon attention dessus.
Je finis sans doute par m’endormir, ce qui expliquerait pourquoi je frôle la crise cardiaque quand mes écouteurs me sont violemment arrachés.
— Non, mais ça va pas dans ta tête !
— Pardon, Moustique, mais reconnais que personne s’endort avec la lumière allumée et devant ce genre de film.
— Moi, je le fais, comme tu peux le voir. Et puis comment tu es entré ?
— Dee m’a donné sa clé, répond-il avec un sourire de chat qui vient de voler le poisson laissé sans surveillance sur le plan de travail.
— Elle n’aurait jamais fait ça.
— OK, peut-être que je lui ai volée. Vu son état, elle ne s’en apercevra pas avant que je la lui rende. Et ça peut aller très vite, si tu te dépêches de t’habiller.
Il se laisse tomber sur mon lit, à deux doigts de me briser les orteils.
— Je ne vais nulle part.
— Bien sûr que si. Ce n’est pas comme si tu avais mieux à faire.
— Si, je regardais mon film, rétorqué-je en me redressant pour donner plus de poids à mon mensonge. Je veux connaître la fin !
— Moucheron, tu dormais devant !
— Je réfléchissais, Brutus, nuance !
Il soupire et se passe une main sur le visage. Je sais que je peux être pénible, mais personne ne l’a obligé à venir jusqu’ici. Après quelques secondes, il finit par me regarder de nouveau, comme s’il essayait de trouver une réponse à une question compliquée ou la solution à un puzzle.
— Qu’est-ce qui s’est passé entre vous, Nyx ?
Je réfléchis un instant. Je n’ai que peu d’espoir d’arranger les choses entre Leander et moi. J’ai surtout peu d’espoir de savoir comment me comporter dans une vraie relation un jour. Mais s’il y a une personne qui peut m’aider à y voir plus clair, c’est bien Sander, son meilleur ami. Je ne suis pas obligée de tout lui dire, mais je peux quand même répondre à sa question avec un minimum d’honnêteté.
— Il me reproche de ne rien lui dire à mon sujet, de ne pas m’ouvrir à lui comme lui s’est ouvert à moi.
— À propos de son frère, tu veux dire ?
Je marque un temps d’arrêt tellement la surprise est grande.
— Je savais pas qu’il vous en avait parlé.
— Juste à moi. Je pense que ça devait lui manquer de discuter de tout ça avec quelqu’un depuis que t’es plus là. Tu lui manques, Nyx.
Il me manque aussi. Beaucoup trop. C’est bien ça qui me fait peur.
Nous restons un moment perdus dans nos pensées, et c’est Sander qui finit par briser le silence.
— Lui et toi, vous vous ressemblez beaucoup plus que tu ne le penses. S’il a mis des années à parler de son frère, c’est parce qu’il avait peur de montrer ses faiblesses. Et toi, Nyx ? Quelle est cette faiblesse que tu as peur de montrer ?
— Ma famille.
Cette réponse m’a échappé. Je suis tellement choquée d’avoir répondu si spontanément que je plaque une main sur ma bouche. Sander me dévisage, une lueur interrogative au fond des prunelles. J’aimerais vraiment lui en dire plus. Comme si je venais de soulever le couvercle d’une boîte de Pandore au fond de moi. Mais ça ne serait pas juste pour celui que j’ai perdu à cause de mon mutisme.
— Ma famille, c’est là tout le cœur du problème. Je ne peux pas t’en dire plus. Pas alors que je n’ai rien pu dire à Leander. Si je dois en parler à quelqu’un, ça sera à lui en premier. Mais pas ce soir. Pas comme ça.
Sander se lève, et je suis surprise qu’il capitule aussi vite. Ça ne lui ressemble pas, c’est plutôt le genre de mec à insister jusqu’à se prendre un coup de poêle sur la tête. Ça m’embêterait. Je n’ai pas de poêle sous la main et puis je l’aime bien, Brutus.
— Tu serais prête à lui en parler, alors ?
— Peut-être. Enfin, oui. Mais au bon moment. Quand j’aurai trouvé comment lui expliquer, surtout.
— Hum, me répond-il en se frottant le menton.
Avec ce que je viens de lui dire, je serais curieuse de savoir ce qu’il a en tête.
— En attendant, tu peux me rendre un service ? me demande-t-il.
— Oui, tout ce que tu veux. Enfin, presque. Tu m’as compris.
Il ricane et commence à marcher en direction de la porte.
— J’ai eu des billets pour le match de hockey de demain. Tu m’accompagnes ?
— Un match de hockey où Jeremiah jouera ?
Je me mords les lèvres pour ne pas sourire. Je ne voudrais pas qu’il pense que je me fous de lui alors que je trouve ça juste mignon qu’il aille mater ce type sur la glace discretos.
— Un match de hockey où tout un tas de joueurs de hockey jouera, Moustique ! Alors, tu viendras ?
— Évidemment.
Il grommelle qu’il passera me chercher vers dix-huit heures et finit par refermer la porte.
Je m’allonge de nouveau sur mon lit, sans chercher à voir la fin du film que j’avais commencé. Je repense à ce que j’ai dit à Sander. J’ai affirmé que je parlerai à Leander, mais je ne lui ai pas précisé quand. Il me faudra encore du temps pour être prête. Et je prends soudain conscience que ce qui m’inquiète finalement le plus, c’est que ça pourrait être trop tard pour lui. Et ça, je ne suis pas certaine que je le supporterais.
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