Les dieux du campus Tome 1 - Leander
19 - Leander
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LEANDER
Le rituel est toujours le même, chaque foutu troisième dimanche de chaque foutu mois. Deux heures trente de route pour me rendre à Marion, dans l’Illinois. Deux heures trente à serrer les dents, à subir les flashs qui me reviennent en mémoire, à me demander comment on a pu en arriver là. À me convaincre que tout finira par rentrer dans l’ordre, que notre famille pourra s’en relever, à me croire capable de tenir sur la durée.
Parfois, je voudrais rester sous ma couette et oublier. Ne pas y aller, ne pas faire face à la réalité. Mais Joachim n’a plus que moi. Mon père l’a abandonné à son sort depuis longtemps. Tout ce qu’il a fait pour l’aider, c’est se servir de son réseau pour lui éviter la haute sécurité. Shannon, sa copine depuis leur toute première année d’université, celle qu’il voulait épouser, l’a quitté à peine lui avait-on passé les menottes. Alors, j’affronte le trajet et le reste, parce qu’il le faut bien. Parce que je refuse de lui tourner le dos à mon tour.
Mes doigts se crispent sur le volant lorsque j’arrive près de la prison fédérale, située aux abords d’une forêt. Je refoule les larmes qui me montent aux yeux et serre les dents. Allez, reprends-toi. Chialer comme un gamin ne rendra pas les choses plus faciles !
Je devrais pourtant sourire. Aujourd’hui, Joachim est censé m’annoncer une super nouvelle. Une confirmation que j’attends avec impatience sans oser trop y songer : celle qu’il a obtenu une permission pour passer Thanksgiving en famille. Alors, aussi fort que possible, je m’accroche à cette perspective, à l’idée que d’ici peu de temps, nous aurons enfin l’occasion de nous voir en dehors de cette satanée prison, pour tenter de chasser mes sombres pensées.
Je passe une main dans mes cheveux et me gare sur un emplacement libre du parking. Plusieurs voitures sont stationnées là, des types discutent en fumant une clope, adossés contre leur carrosserie. Il pleut, ils sont mouillés mais ils s’en foutent.
Poussant un profond soupir, je m’extirpe de ma Jeep et avance jusqu’à l’entrée du pénitencier. Le vent me cingle le visage et me brouille la vue. Peu importe. Je suis venu tellement de fois que je pourrais me diriger les yeux fermés. Mes pieds me guident d’eux-mêmes, mes gestes sont automatiques. Passage d’un premier sas. Vérification de ma pièce d’identité et du formulaire de visite. Signature du registre. Contrôle via un portique de sécurité. Marquage par tatouage UV.
La première porte émet un bip strident lorsque le gardien nous guide, moi et deux autres personnes, à travers la première salle. Des frissons parcourent ma peau tandis que j’avance au rythme du cliquetis des clés, des chaînes et des menottes accrochées à la ceinture du type bedonnant devant moi. Déjà, j’ai l’impression d’avoir du mal à respirer. Ce froid, cette odeur métallique, ça me donne envie de m’enfuir en courant.
Nous passons une deuxième porte, traversons un couloir extérieur depuis lequel j’aperçois l’habituelle petite cour cernée de grilles hérissées de fils barbelés.
Une autre porte, et me voilà au parloir. Des gens y discutent avec un proche, prisonnier. D’autres attendent, un café ou un snack à la main. Je salue quelques personnes, qui me félicitent pour mon match de la semaine dernière. Tout le monde ici finit par se connaître, à force. La chaleur, les sourires, la vie qui imprègne cette pièce me font du bien, et je peux enfin respirer. Je vais jusqu’au distributeur pour acheter deux cafés et une barre chocolatée. Joachim les adore. Puis je m’assieds sur une chaise assignée par l’un des gardiens. Et j’attends.
Tapotant des doigts sur la table usée, je prie pour que la requête de Joachim ait été acceptée. Il ne demande pas grand-chose. Juste un week-end. Je prie très fort, parce que je ne supporte plus de ne le voir qu’une fois par mois pour un temps limité. Je veux retrouver mon grand frère, je veux retrouver le type qui m’a appris à jouer au football, qui me faisait rire et que je regardais avec des yeux emplis d’admiration. Un frère brillant, promis à un avenir radieux, et qui a tout foutu en l’air.
Je sens sa présence avant de le voir, et lorsque je lève la tête pour le regarder donner sa carte d’identité de prisonnier au gardien, tous mes espoirs s’effondrent, et j’ai envie de hurler.
Son visage arbore des ecchymoses, sa lèvre est fendue, et l’hématome sur son œil l’empêche de l’ouvrir en entier. C’est foutu. Je le sais. Il ne pourra pas fêter Thanksgiving avec nous cette année.
— Je suis désolé, petit frère.
Ce sont les premiers mots qu’il me souffle à l’oreille lorsqu’il me prend dans ses bras pour me saluer.
Lors de chaque visite, il me paraît plus mince que la fois précédente, mais toujours aussi musclé. Il sent le savon et la sueur, et je voudrais ne jamais le lâcher.
Nous nous asseyons chacun d’un côté de la table, et Joachim se mord les lèvres en me fixant du regard. Il sait que je lui en veux. Il sait que j’attendais ce moment avec impatience. Je ne lui demande pas ce qui s’est passé. Pas seulement parce que nous devons contrôler chaque mot qui sort de notre bouche, mais surtout parce que je m’en fous. Il n’a pas tenu sa promesse. Il m’a abandonné. Encore une fois.
La déception que je ressens me file la nausée, parce qu’elle entraîne avec elle un sentiment de culpabilité. Je ne devrais pas être si égoïste, penser à mon petit bonheur personnel tandis que l’homme en face de moi en a pris pour vingt piges. Qu’il va passer ses plus belles années entre quatre murs puant la mort et le désespoir.
Je bois une gorgée de mauvais café et grimace en reposant mon gobelet. Mon frère m’imite et ne se fait pas prier pour dévorer la barre chocolatée. Au moins, il est là, devant moi, et je peux le toucher. S’il avait fini en isolement, j’aurais fait plus de deux heures de route pour une vidéovisite.
— Tu as bonne mine, constate-t-il, sa voix grave me filant des frissons.
Tu me manques, voudrais-je hurler. Tu me manques tellement, putain ! Mais je ne lui dis pas, parce que ça ne changerait rien.
— Je peux pas en dire autant de toi.
Il sourit d’un air penaud, mais ce sourire me réchauffe le cœur. Je donnerais tout ce que j’ai pour revenir en arrière, pour l’obliger à arrêter ses conneries avant que tout parte en vrille.
— Comment ça se passe, à la fac ?
Toujours les mêmes questions, toujours les mêmes réponses… Comme une routine rassurante que rien ne pourrait ébranler.
Je finis par me détendre, et nous discutons longuement. Je lui parle des cours, des profs chiants, des matchs, de mes potes. Le sujet de Nyx arrive sur le tapis, je ne sais pas trop comment. Joachim répète combien il est fier de moi, combien il espère que j’irai loin, que je réaliserai mes rêves. Mes rêves, il les connaît, et il me pousse à les accomplir. Pour mon bonheur, mais aussi parce qu’ils sont à l’opposé de ce que mon père attend de moi.
Notre père. Le seul sujet que nous n’abordons pas. Le seul tabou. Ce n’est pas grave, nous avons tant de choses à nous raconter. Il me parle de son compagnon de cellule, de son boulot à la laverie, des livres qu’il a lus. Le temps file à toute vitesse, et lorsque le gardien annonce que la visite est terminée, je ne suis pas loin de m’effondrer. Je voudrais le supplier de nous accorder un peu plus de temps, de me permettre de continuer à observer mon frère, à le voir me sourire et rire. Juste avant de nous lever, il attrape ma main posée sur la table et la serre fort dans la sienne. Si fort qu’une boule se forme dans ma gorge. Sa façon à lui de me remercier de ne pas l’avoir laissé tomber. De me dire qu’il m’aime et qu’il a déjà hâte de me retrouver.
Et c’est sans jamais me lâcher du regard qu’il recule jusqu’au mur du fond. Ses yeux deviennent aussi humides que les miens lorsque, du bout des lèvres, j’articule un « je t’aime » qu’il comprend.
La pluie a redoublé d’intensité lorsque je quitte la prison. Le temps de parcourir la distance jusqu’à ma voiture, je suis trempé. Je démarre le moteur et mets le chauffage à fond, espérant me réchauffer rapidement. Comme toujours, je reste un long moment, les mains sur le volant, à essayer de ne pas craquer. Je pensais que je m’y habituerais, que voir mon frère dans cet uniforme aussi gris et triste que les murs du pénitencier arrêterait de me bouffer et de me faire mal au cœur. Mais non. Chaque visite est toujours aussi éprouvante, chaque visite me laisse en miettes.
Rejetant la tête en arrière, je ferme les yeux et permets à mon cœur de retrouver des battements réguliers. Je finis par passer une main dans mes cheveux mouillés et récupère mon téléphone dans la boîte à gant. Je n’y découvre rien d’important, quelques messages de mes potes, qui me pensent en train de passer la journée avec mon père, et un de Nyx qui m’envoie juste une vidéo d’un mec complètement déchiré, cul nu, en plein milieu d’une route, rendant ses tripes sur le bas-côté. Ça ne vole pas haut mais ça me fait un bien fou. C’est devenu un jeu entre nous. À force de nous voir et de nous lancer des piques, nous nous sommes rapprochés, et aussi surprenant que ça puisse paraître, je crois que nous sommes devenus potes. Le genre de potes qui s’envoient des vidéos plus crades les unes que les autres.
Sur la route du retour, je fais une halte pour acheter un chocolat chaud au Starbucks. « Le chocolat guérit tous les maux », disait ma mère. On voit que ça fait longtemps qu’elle n’est pas venue rendre visite à mon frère. Ce n’est pas elle qui se demande régulièrement si son cœur finira par éclater de voir Joachim enfermé. J’aime beaucoup ma mère, mais elle préfère sa vie en Californie avec son nouveau mari. Celui que je blâme, au fond, c’est mon père. Il est la cause de leur divorce, et je crois qu’il est aussi indirectement responsable de ce qui est arrivé à mon frère.
Il n’est pas loin de vingt heures lorsque je regagne le campus. Il fait nuit, et je commence à avoir faim, mais comme tous les troisièmes dimanches de chaque mois, je vais aller me coucher sans rien avaler. J’aspire à m’endormir pour en finir avec cette journée.
À travers la pluie qui frappe contre mon pare-brise, je distingue les lumières allumées dans la maison. Les mecs doivent tous être dans le salon en train de jouer à la PlayStation, à se taper dessus et à se marrer. L’avantage, c’est qu’ils ont l’habitude de voir ma tête de déterré lorsque je rentre ces jours-là. Ils savent tous qu’entre mon père et moi, ce n’est pas le grand amour, mais comme ils pensent que je ne peux pas couper à ces repas dominicaux mensuels, en général, ils ne me font pas trop chier.
Je suis à peine sorti de ma Jeep que les appels de phares d’une voiture illuminent le bitume détrempé. Je plisse les yeux et reconnais la Toyota de Dee. Elle a dû passer la journée ici. Un coup de klaxon retentit, et je la salue d’un signe militaire lorsqu’elle me croise. J’aperçois Nyx sur le siège d’à côté. Nos regards se croisent brièvement, et je tente un sourire qui doit plus ressembler à une grimace. La voiture continue sa route jusqu’à ce que je sursaute en entendant un crissement de pneus. Je tourne la tête et vois Nyx sortir en trombe du véhicule immobilisé et courir vers moi. Je n’ai pas le temps de me poser des questions, son corps percute le mien, et elle referme ses bras autour de moi. Elle me sert, fort. Tellement fort. Comme si elle voulait me transmettre son courage. Comme si elle avait compris combien je suis en vrac. Elle ne parle pas, ne me pose pas de questions. Elle se contente de m’enlacer sous la pluie battante qui ne semble même pas la déranger.
La boule dans ma gorge est de retour, et cette fois, je ne lutte pas. Je laisse mes larmes couler tandis que je lui rends son étreinte. Je me penche et niche ma tête dans son cou, inspirant l’odeur de son shampooing et de sa peau. Elle raffermit sa prise, comme si elle voulait fusionner avec moi. Nous restons ainsi un temps infini, avec pour seul bruit celui de nos respirations.
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