Noir obsession
Chapitre 9
Le corps de ferme formait un U qui donnait sur une cour intérieure. L’écurie et la bergerie lui faisaient face. Alice gara sa voiture et s’intéressa au border collie qui venait à sa rencontre.
Elle fit quelques pas et aperçut un groupe d’enfants installés sur des rondins disposés en un siège capable de les réunir. Au centre, face à eux, l’instituteur. De leur groupe émanait une impression de paix et d’harmonie.
Un homme sortit de la bergerie et rappela le chien. Alice lui expliqua qu’elle cherchait Bastien Maréchal.
–C’est moi.
–Vous êtes le propriétaire de la Ferme du Cerf ? s’étonna Alice qui pensait tomber sur un quinqua ventripotent.
L’homme, grand et très brun, était à peine plus âgé qu’elle. Son menton carré et son regard franc mirent Alice en confiance.
–Vous regardez mes petits pensionnaires ? demanda Maréchal en désignant le groupe d’enfants.
–Que sont-ils en train de faire ?
–Le mardi et le jeudi, cette classe vient faire l’école dans la forêt. L’expérience dure depuis deux ans. Les instituteurs disent que les enfants sont plus calmes et se concentrent davantage.
–J’ai entendu parler de ce genre d’expérience.
–Les gosses adorent rapporter chez eux les trophées du jour, des pommes de pin et des plumes d’oiseau qui veilleront sur leur sommeil. Ici, ils apprennent l’entraide. Les plus débrouillards aident les maladroits à passer par-dessus les branches qui entravent leur marche.
Alice se rendit compte qu’elle ne s’était pas encore présentée.
–Je suis le docteur Bonnel. Je viens de la part du docteur Pujol. Voici Jules, mon petit patient.
–Plus totalement. Patate a commencé à vous faire concurrence, répondit Maréchal.
–C’est le nom de votre chien ? demanda Alice en riant.
–Ça amuse les enfants. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, on va les laisser faire connaissance.
–On ne peut pas laisser Jules sans surveillance.
–Vous êtes une inquiète, vous.
Alice répliqua froidement qu’elle avait la responsabilité de Jules et que l’anxiété n’avait rien à voir avec sa remarque.
− On pourra le surveiller depuis l’écurie. Venez, je vais vous présenter les chevaux que Jules pourrait être amené à monter.
Deux poneys voisinaient avec un trait poitevin au pelage chocolat.
–Je vous présente Myrtille et Lollipop, mes ponettes. La jument s’appelle Fleur.
Alice se dirigea tout droit vers la jument dont elle flatta l’encolure.
–Elle me rappelle le cheval que je montais quand j’étais au collège.
Lors de vacances en Vendée, Thérèse lui avait offert un stage d’équitation. Trois ans de passion équestre avaient suivi. Les émotions adolescentes font bon ménage avec les chevaux. Le nez collé au pelage de l’animal, Alice humait l’odeur de l’écurie et s’énivrait de ce parfum oublié.
–Vous ressemblez à la petite Laura qui est ma visiteuse du lundi, dit Bastien, elle est rousse, comme vous.
–Pourquoi vient-elle ici, cette Laura ?
–Elle est autiste. Lollipop apaise ses peurs. Elle se laisse brosser, monter, Laura lui fait confiance. Depuis qu’elle vient ici, elle communique davantage et maîtrise mieux ses gestes.
–Un cheval thérapeute…
–Juste médiateur. Laura vient avec sa psy. Lollipop apporte du plaisir à leur relation.
–Vous ouvrez souvent votre porte aux enfants ?
–Quatre jours par semaine. Le lundi et le mercredi sont consacrés à la médiation animale.
–Ils se défoulent.
–Pas seulement. La forêt leur apprend à être autonomes et responsables.
Alice se détacha de la conversation pour regarder dans la cour. Jules s’était assis à même le sol, recroquevillé sur lui-même, la tête enfouie dans ses genoux.
–Vous pensez que vous arriverez à sortir ce gamin de son mutisme ?
–C’est à lui de faire son chemin, mes animaux ne feront que l’aider.
Patate s’était couché aux pieds de Jules.
–Quand j’étais petite, j’avais un chien. Je lui racontais mes secrets.
Le beagle avait vécu douze ans. Alice crut le voir dans la cour tel qu’il était quand il revenait de promenade, les oreilles dégoulinant d’eau sale parce qu’il aimait fourrer sa tête dans les flaques.
Alice chassa les larmes qui tentaient de la ramener à ses souvenirs d’enfance. La tête enfouie dans l’encolure de la jument, elle regarda Bastien s’approcher de Jules, se baisser pour attraper un bout de bois, le tendre à l’enfant pour qu’il lance le bâton. Quand le chien le lui rapporta, son rire monta dans l’air comme une promesse de renouveau.
Dans les jours qui suivirent, Alice se sentit perturbée par sa visite à la Ferme du Cerf qui lui rappelait le temps où elle était insouciante. Les émotions qu’elle avait ressenties dans l’écurie la ramenaient à une vie qui n’était plus la sienne et cela était douloureux. Elle força sur les tranquillisants et retrouva la torpeur salvatrice qui la mettait à distance de sa souffrance. Au staff du jeudi on décida que Tiphaine accompagnerait Jules à la Ferme du Cerf. Alice ne protesta pas. Jules n’était pas sa seule préoccupation.
En sortant de la maison de santé, elle ouvrit la boîte à gants de sa voiture. La feuille était là, coincée entre le permis de conduire et la bombe de défense qui n’avait jamais servi.
Derville écrivait vraiment comme un cochon.
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