Noir obsession
Chapitre 15
Alice quitta l’hôpital avec l’impression d’être vidée. Elle éprouva le besoin de se ressourcer et mit le cap sur la Ferme du Cerf. L’atmosphère du lieu saurait lui redonner de l’énergie. Bastien l’accueillit, la fourche à la main.
–Quel bon vent t’amène ?
–J’avais envie de voir les chevaux.
Il l’embaucha pour nettoyer les box. C’était exactement ce dont rêvait Alice. Ne plus penser qu’à retourner la litière, ramener la paille fraîche vers l’avant de la stalle puis regarder la jument trier les meilleurs brins. Elle s’attela à sa tâche tandis que Bastien évacuait le fumier avant de délier les ballots de paille propre. Ils travaillèrent en silence une bonne heure puis quittèrent les box, sales et heureux.
–On a bien mérité une bière, déclara Bastien.
Ils trinquèrent, canette contre canette, en regardant le soleil qui déclinait.
–Je n’avais pas eu le temps de nettoyer, ce matin.
–Je suis tombée à pic, alors, répliqua Alice.
–Je suis toujours content de te voir.
La remarque fit mouche, quelque part au plus profond d’Alice. Patate vint se coucher à ses pieds, elle se pencha pour le caresser.
–La journée a été compliquée, poursuivit Bastien. Une bagarre entre deux des ados qui me donnent un coup de main. Ils sont allés loin, l’un a une arcade fendue et l’autre trois dents cassées, j’ai eu du mal à les séparer. Je déteste la violence.
Alice revit la fille qui s’était fait tabasser dans le métro. Elle leva sa canette en guise d’approbation.
–J’organise demain une réunion avec un type qui devrait les faire réfléchir, poursuivit Bastien. Viens, si tu peux.
Alice parvint à se libérer. À dix-sept heures tapantes, elle garait sa voiture devant la ferme. Bastien avait installé un barnum dans la cour. Une affiche indiquait que la conférence tournerait autour de la psychoboxe, une discipline qui avait vu le jour à Strasbourg à la fin des années soixante-dix.
Le public mélangeait adolescents et adultes en âge de s’occuper d’eux. Alice reconnut sans peine les belligérants de la veille à leurs visages boursouflés. Leur expression renfrognée la fit sourire. Bastien ne leur avait pas donné le choix : ou ils venaient, ou il les virait.
L’orateur avait une bonne quarantaine.
–Tout le monde connaît la boxe ? demanda-t-il.
Rires goguenards sous le barnum. Le regard d’Alice épingla deux ados coiffés d’un bonnet. Pas besoin d’apprendre, m’sieur, on sait se défendre, entendit-on.
–Il s’appelle Samuel. Il est psychologue et boxeur. Tu vas voir, il est génial, souffla Bastien à l’oreille d’Alice.
–La psychoboxe est la rencontre entre le sport et la psychanalyse. Pour commencer cette réunion, je laisse la parole à Jérémy pour qu’il témoigne de son expérience.
Samuel tendit le micro à un jeune d’une vingtaine d’années. Intrigués, les bonnets ne bougeaient plus d’une maille. Alice plissa les yeux. Jérémy avait un cuir et des baskets blanches.
–Avant, les gens, ils me prenaient trop la tête, c’était galère, entama Jérémy. J’avais la haine alors, je tapais. J’avais ma technique : un coup de boule et c’était terminé. La bagarre, c’est comme la came, ça rend accro.
Alice s’enfonça dans sa chaise. Le mec avait une sale gueule, une tête à demander des clopes sur un quai de métro. Elle revit la fille agressée qu’elle avait croisée le soir de Noël.
–Un jour, Sam est venu dans la cité et a demandé qui voulait se battre. Ça m’a fait marrer. Il a précisé qu’il voulait combattre et non se battre. Les nuances, c’est pas mon truc, je l’ai mis au défi. Des types comme lui, il me fallait pas cinq minutes pour les envoyer baiser le bitume.
Nouveaux rires, on se détendait dans la salle. Alice fixait la toile blanche des chaussures.
–Sam a dit que la seule règle qu’il imposait, c’était une frappe atténuée. Un truc de tarlouse, quoi.
Et latter des gens à terre, c’était courageux, peut-être ? Alice se retint de formuler sa question à haute voix.
–On a commencé à combattre. J’avais la rage parce que Sam parait tous mes coups. Je sais pas comment mais je me suis retrouvé par terre. J’ai eu la flippe.
–La peur, traduisit Samuel.
–En fait, c’était la première fois que j’avais un vrai adversaire mais ça, je l’ai pigé plus tard.
Le garçon ressemblait à l’un des abrutis qui avaient cogné sur la fille du métro. Elle regarda autour d’elle. Certains ados semblaient épatés par la brutalité dont témoignait Jérémy beaucoup plus que par son discours.
Le thème de la violence fascinait Alice depuis très longtemps. Quand elle était enfant, les actualités télévisées éveillaient en elle une grande peur. En grandissant, l’indignation avait remplacé l’effroi. L’évidence était là, les actes violents se multipliaient. Par la loi du nombre, ils se banalisaient de sorte qu’on finissait par les vivre avec une sorte de fatalité. La violence rampait, marcottait dans le cerveau malade d’êtres impulsifs qui ne contrôlaient plus leurs émotions primaires. Ils sortaient de terre là où on les attendait le moins pour étouffer leurs victimes comme des lianes carnivores. De temps à autre, les pouvoirs publics décidaient de couper des tiges, arrachaient des radicelles mais les racines du Mal restaient en terre. Jusque-là, on n’avait pas trouvé le bon désherbant.
Exaspérée, Alice sortit du barnum pour se calmer. Elle se dirigea vers l’enclos dans lequel les ponettes paissaient. Un homme la rejoignit. Le type était grand, sa soixantaine entretenue lui garantissait une allure sportive.
–La conférence vous ennuie ? demanda-t-il.
–Je ne vois pas en quoi boxer sous le contrôle d’un psy peut changer le caractère.
–Et pourtant ça marche.
L’homme tendit la main.
–Je m’appelle Alain Lefort. J’ai fait toute ma carrière dans la gendarmerie. Bastien m’a demandé d’intervenir après Samuel.
Alice se présenta à son tour.
–Désolée d’avoir des opinions peut-être trop tranchées mais en tant que médecin, je suis plutôt du côté des victimes que des agresseurs car je vois tous les jours les conséquences désastreuses que les traumatismes ont sur la santé. La violence me donne envie de mordre. Vous voyez, c’est contagieux.
Alain Lefort éclata de rire.
–Vous avez raison, la violence est épidémique. Mieux vaudrait être préventif. Nous avons constitué dans la région un groupe de travail qui réunit autour d’une même table forces de l’ordre, juges, psy et urgentistes. On commence à se comprendre.
–Alors, vous connaissez Tiphaine Beaulieu ? Elle travaille à la maison de santé dont je fais partie.
–Tiphaine est brillante. Elle se passionne pour les neurosciences et nous apporte des éléments qui accréditent la thèse selon laquelle la violence altère le cerveau.
–Vous avez de la famille par ici ? demanda soudain Lefort.
–Ma mère est née dans la région mais elle n’y a jamais vécu.
Lefort plongea son regard dans celui d’Alice. Il avait les yeux vairons. L’un était bleu et l’autre marron. Cela la mit mal à l’aise. On entendit des applaudissements sous la tente.
–Rentrons, je vais devoir prendre le micro.
Lefort prit le bras d’Alice.
–Je vous rejoins dans un instant, dit-elle en lui résistant.
Il eut l’air surpris mais la lâcha. Une fois seule, Alice ferma les yeux pour retenir la scène qui tentait depuis quelques instants de se frayer un chemin en elle, fragile comme la flamme d’une allumette chavirée par le vent.
Cela lui arrivait de temps à autre. Il y avait eu cette impression de déjà vu qu’elle avait éprouvée en découvrant la maison de Derville. Depuis, des images furtives surgissaient comme à cet instant. Une voix de femme résonnait dans sa tête. Quelqu’un l’appelait. A-li-ce ! La femme avait des cheveux en désordre. Elle était vieille.
Se concentrer, ne pas perdre le fil. Une odeur de terre. Alice ouvrit les yeux et vit la femme qui se rapprochait, brandissant au-dessus d’elle un objet. L’image était si puissante qu’elle se confondit avec la réalité.
Alice se mit à courir droit devant elle en direction de la forêt. Elle s’y enfonça, jetant devant elle ses bras pour se protéger des branches, courant aussi vite qu’elle le pouvait pour fuir la menace. Elle trébucha plusieurs fois puis tomba pour de bon, démunie, vaincue. L’humidité de la terre traversait son jean, le tapis de feuilles qui jonchait le sol agressait ses narines de son parfum, mélange subtil de vie et de mort. Malgré l’effort qu’elle venait de fournir, Alice eut froid.
Enflée par le vent, la voix de femme s’éleva de nouveau : A-lice ! Alice se boucha les oreilles avant de hurler à son tour. Pour couvrir la voix. Pour éloigner la peur. Pour obliger sa mémoire à refouler l’image du monstre qui se dressait à présent devant elle.
Elle perdit connaissance.
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