Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 33 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 33

 

Derville tomba malade : une endocardite l’expédia à l’hôpital.

–Foutu cœur qui s’emballe pour un microbe, commenta l’intéressé.

Trait d’humour, unique manifestation de bonne humeur. La perspective de rester hospitalisé rendait Derville enragé. Alice tenta de l’apaiser et proposa de passer nourrir les animaux.

–Kalach déteste dormir seul.

–Je peux aussi m’installer chez toi, dit Alice.

Contre toute attente, Derville accepta. Le soir même, Alice s’installa au Hameau de l’Étang. Face à la bâtisse qui se fondait dans la nuit, cernée d’arbres qui grelottaient dans le froid, elle fut tentée par l’envie de faire demi-tour pour échapper à la présence spectrale d’Édith. C’était compter sans Kalach qui l’accueillit avec des aboiements joyeux. La peinture griffée de la cuisine, la plinthe mordillée par le chien, le coussin du sofa maculé de poils, faisaient barrage aux fantômes. Alice se détendit.

Elle se fit un sandwich et déboucha sans remords une bouteille remontée de la cave. Elle but un peu trop et s’endormit comme une masse au coin du feu qu’elle avait allumé. Une truffe humide la réveilla le lendemain matin.

–Salut, toi, lança-t-elle en caressant la tête du chien, prêt pour le week-end ?

Alice s’extirpa du canapé pour regarder par la fenêtre. Il faisait beau. Elle avala son petit déjeuner, prit une douche, enfila son jogging et chaussa ses tennis. Kalach délira quand elle saisit sa laisse.

L’air frais piquait agréablement les joues. Tout n’était que silence et lumière. De l’autre côté de la clôture, le bois de Derville se détachait sur le ciel pur. Alice décida de le visiter. Elle contourna la façade et jeta un regard à la bergerie abandonnée, si semblable à celle de Barreau. Pourquoi Derville n’avait-il pas restauré le bâtiment ?

Alice avisa un sentier qui semblait y conduire et s’y engagea en se contorsionnant pour éviter les ronces qui cherchaient à s’agripper à ses vêtements. L’endroit lui semblait familier alors qu’elle n’était jamais venue se promener par là. L’impression était désagréable. Hostile, le sol se dessinait à peine et comme Kalach ne pointait pas son museau, Alice fit demi-tour de peur de se perdre. Elle termina la balade en petites foulées. Le toit percé de la bergerie dessinait une sorte de sourire narquois.

Elle rejoignit Derville en début d’après-midi.

–Je suis foutu, déclara-t-il, quand elle entra dans la chambre.

–Faux. J’ai croisé l’interne qui m’a affirmé que les antibiotiques commençaient à faire effet. Ton cœur tient le coup.

–Alors, qu’ils me laissent sortir.

Alice fit diversion en collant sous le nez de son père des magazines. Chasse, pêche, paysages grandioses du monde entier. Derville se radoucit.

–Tu t’en sors avec les bêtes ? demanda-t-il.

–Par opportunisme, le chat me fait bonne figure. Kalach est plus sincère. On va faire le tour de ton bois, tous les deux.

Derville se rembrunit.

− Ne t’y aventure pas seule, les sangliers pullulent. Attends-moi.

Alice changea de sujet, affirma que la campagne lui faisait du bien. Elle ne parla pas de la bergerie.

–Évite de passer ici tous les jours, maugréa Derville.

Elle riposta, venir le voir était une source inépuisable de joie, d’ailleurs, le service était sous le charme, les infirmières s’extasiaient devant les mots fleuris qu’il employait pour leur parler : « Allez-vous faire foutre avec vos seringues de merde ! » Derville se détendit.

–Quand ils en auront bien marre de moi ils me laisseront sortir, dit-il avec un sourire de sale gosse.

Alice quitta son père en fin d’après-midi. Avant de retourner au Hameau des Étangs, elle repassa par chez elle pour prendre quelques affaires, notamment la clé USB sur laquelle elle stockait les informations concernant la jeunesse de Thérèse : vieilles photos scannées, coupures de journaux de l’époque, retranscription des témoignages de madame Mercier et d’Henriette. Elle comptait passer son dimanche à les relire pour en tirer des informations.

Il était plus de six heures quand elle rentra chez Derville. La nuit était noire, il pleuvait. Alice frissonna. Elle observa la façade qui se dessinait sous l’éclairage public. L’œil de bœuf du premier étage la narguait, suggérant que derrière sa vitre, Édith s’affairait dans la pièce-chapelle. Kalach dissipa son malaise en l’accueillant joyeusement.

–Nous allons rester ensemble, décida-t-elle en caressant la tête du chien.

Pas question qu’elle voisine avec sa grand-mère. Elle dormirait dans le bureau de Derville avec Kalach à ses pieds. Elle y pénétra et regarda autour d’elle. Cette pièce tranchait avec le décor du reste de la maison. C’était un ovni posé dans le jardin d’Édith, un lieu inaccessible à son pouvoir, une sorte d’antidote. Tout ici était à angle vif, depuis le bureau aux lignes épurées jusqu’à la lampe posée dessus dont les formes étaient géométriques. Au mur, un tableau représentant des rectangles qui s’emboîtaient. Et partout des poufs carrés. Les teintes allaient du blanc crème au marron foncé. Il n’y avait pas de place pour l’arrondi du doute.

Après avoir avalé une salade, elle déplia le canapé-lit et fixa le plafond. Si la chambre à coucher est la pièce la plus intime d’une maison, le bureau est la plus personnelle. L’inflexibilité des formes suggérait que Derville pouvait être méticuleux, précis et froid. Tout le contraire de ce qu’il laissait paraître avec ses allures de sauvage. C’était un drôle de type.

Fatiguée par sa longue journée, elle s’endormit vite mais se réveilla dans la nuit en sachant que le sommeil allait longtemps la fuir. Autant se lever et commencer à éplucher les témoignages d’Henriette qu’elles avait apportés. Elle ne trouva aucun élément nouveau qui lui permettrait de comprendre pourquoi sa mère avait été si discrète au sujet de la mort d’Édith. Elle amorça une liste à la Prévert : envie d’oublier ? Peur de choquer sa fille ? Rien de bien convaincant.

Elle s’étira, regarda le bureau sur lequel elle avait posé son ordinateur et distingua une rainure. Ses doigts suivirent l’irrégularité du bois qui traversait la longueur du meuble de part en part.

Le tiroir secret renfermait cinq photos. Sur la première on voyait un nouveau-né. Sur la seconde, un bébé se tenait debout, les mains agrippées à une chaise. On le devinait château branlant face à ses premiers exploits.

Alice saisit d’une main tremblante le troisième cliché. Une petite fille soufflait les deux bougies de son gâteau d’anniversaire, joues rebondies, couettes cernées de ruban blanc. La même photographie avait trôné des années durant sur le bureau de Thérèse. Les deux autres photos dataient de ses 3 et 4 ans.

− J’y crois pas ! s’exclama Alice.

Elle exhala un profond soupir. Derville avait suivi la croissance de sa fille avec la complicité de Thérèse. Devait-elle s’en réjouir ou bien vouer aux gémonies les cachotteries de ses parents ?

Une clé USB voisinait avec les photos. Dévorée par la curiosité, Alice s’en empara et la brancha sur son PC. Il était plus de sept heures quand Bastien l’interrompit dans sa tâche en lui téléphonant.

–Rejoins-moi, dit-elle, je viens de tomber sur une pépite.

La maison s’éveillait. Le chat en décousait avec son griffoir, Kalach gémissait à cause de sa vessie pleine. Il était temps de le faire sortir, de mettre en route la cafetière.

Bastien la rejoignit en un temps record.

− Quand tu verras ce que j’ai trouvé, tu resteras scotché à ton siège.

− Ton enquête sent le purin.

Alice ignora la remarque.

De l’autre côté de la cloison, Kalach poussait des gémissements pathétiques.

–Je vais le libérer, dit Bastien.

–Tu vas te faire croquer.

–Kalach ne me fera pas de mal. Quand ton père vient m’aider aux écuries, il l’emmène toujours.

Alice marmonna quelques paroles dont il ressortait qu’elle aurait pu rester chez elle au lieu de garder un cabot qui avait un plan B pour ne pas crever de faim en l’absence de son maître. Quand Bastien revint avec le chien sur les talons, elle l’entraîna dans le bureau de Derville.

–Regarde ce que j’ai trouvé.

Elle montra les photos à Bastien.

− Jamais je n’aurais pensé trouver ici un album de famille, dit-elle. Je comprends de moins en moins le comportement de mes parents.

Elle brandit une clé.

–Quand tu as appelé, j’allais découvrir ce qu’il y a là-dessus.

La clé contenait trois fichiers. Le premier renfermait des fichiers administratifs : acte notarié de la maison, factures diverses.

Alice ouvrit le second dossier. Il concernait Thérèse. Etonnée, Alice découvrait sa mère comme elle ne l’avait jamais vue, espiègle, cheveux emmêlés par le vent, en train de faire la grimace devant le Colisée ; pêchant la crevette en maillot de bain et bottes en caoutchouc ; à califourchon sur le dos d’un âne. La sage Thérèse au sourire éphémère, la mère grave qui savait écouter les premiers chagrins d’amour, avait été cette fille fantasque qui s’était épanouie dans l’amour d’un homme.

–Sans moi, mes parents ne se seraient pas séparés, murmura Alice.

Elle en revint à sa lecture. Des coupures de journaux défilèrent, avec des photos de Thérèse, qui avait à présent la quarantaine et ne vivait plus en couple depuis longtemps.

–Derville l’a traquée sur Internet pour retrouver ces vieilleries, s’étonna Alice. Je me souviens de ces clichés.

Thérèse, qui avait une passion pour les travaux manuels, avait à cette époque créé une association qu’elle avait baptisée TM Mémé and Co pour regrouper jeunes enfants et personnes âgées autour d’activités diverses, ateliers de pâte à sel, origamis, dessin.

–Derville n’a jamais oublié ma mère, commenta Alice. Il nous a regardées vivre de loin.

Elle ouvrit le troisième fichier. Quatre articles de journaux défilèrent. Tous parlaient de la mort d’Édith. Bastien et Alice les lurent en silence.

Vive émotion ce matin, suscitée par la découverte hier du corps d’une femme âgée sauvagement assassinée par des inconnus. Édith Bonnel a été retrouvée morte au fond de son jardin. C’est sa fille Thérèse qui l’a découverte. « Je ne venais plus en Sologne depuis des années mais je téléphonais régulièrement à ma mère. L’après-midi précédant le meurtre, elle m’a appelée. Elle était inquiète car elle avait entendu des bruits anormaux dans le jardin. Je lui ai conseillé de contacter la gendarmerie mais comme elle a refusé, j’ai pris ma voiture. »

La voix bouleversée par le chagrin, Thérèse Bonnel témoigne de son effroi quand elle a retrouvé sa mère.

Suivaient quelques entrefilets qui expliquaient que l’enquête piétinait. Il y avait enfin un article qui mentionnait que la gendarmerie concluait à une tentative de cambriolage. Les armoires vidées dans les chambres du premier étage, la disparition d’une boîte contenant quelques bijoux, une boucle d’oreille retrouvée dans la cour, allaient en ce sens. On supposait que madame Bonnel les avait surpris et s’était enfuie, qu’ils l’avaient rattrapée puis tuée.

–Pourquoi Derville a-t-il racheté cette maison à ma mère après une histoire pareille ? demanda Alice qui butait sans cesse sur cette question.

–Parce qu’elle le lui a demandé, proposa Bastien.

–C’est ce qu’il m’a dit. Il aurait accepté à cause du prix modique et de son attirance pour la région. Je ne parviens pas à croire que ce soit la seule raison. Il s’est passé des années avant qu’il l’habite. La bâtisse devait être quasiment en ruine. Je n’imagine même pas le prix des travaux.

–Un reste de culpabilité à ton égard, sans doute. La mauvaise conscience de t’avoir abandonnée.

–Possible, maugréa Alice.

Un dernier article restait à lire. Il concernait le déroulement de l’enquête. Elle avait duré plusieurs semaines. On avait fouillé le hameau de fond en comble, relevé des empreintes, interrogé le voisinage, à savoir la seule personne qui vivait à proximité des Bonnel. Elle n’avait pas vu les rôdeurs. Le commandant de gendarmerie avait sans succès fait un appel à témoins. L’homme s’appelait Alain Lefort.

− Je l’ai rencontré le jour où tu avais organisé la conférence sur la psychoboxe et je l’ai revu chez Barreau, dit Alice. Il va pouvoir m’aider.

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