Noir obsession
Chapitre 13
–Tu vas planter ta consultation pour emmener Jules faire du cheval ?
Marlène avait l’air stupéfait.
–Il me suffit de bloquer un créneau sur la plage de mes rendez-vous.
Marlène repoussa une mèche de cheveux de son nouveau carré court.
− J’ai peur que tu mélanges tout. Si tu t’attaches à ce gosse, tu sors de ton rôle de thérapeute.
–Oui, maman.
–Je suis sérieuse, Alice, tu risques d’y laisser des plumes. Et lui aussi.
–Pour toi, un médecin n’a pas le droit de se défoncer pour ses patients ?
–Pas au point de s’immiscer dans leur intimité. Tu auras bonne mine si Jules t’assimile à une sorte de mère.
–Il s’agit juste de lui permettre de s’amuser. D’être un gosse, bon sang !
Marlène se dérida.
–J’étais comme toi quand j’ai débuté, fonceuse et téméraire.
Jules débuta ses cours d’équitation. Juché sur Lollipop, il était le roi du monde. Bastien savait le mettre en confiance, lui laissait prendre des risques limités et en assumer les conséquences pour qu’il trouve lui-même les bonnes postures. Il apprit à entrer en connexion avec l’animal, à anticiper ses réactions, à faire corps avec lui. Alice regardait évoluer l’homme et l’enfant dans le manège que Bastien avait construit. Si Derville n’avait pas lâché sa famille, aurait-il eu, lui aussi, la même ride de concentration entre les yeux ? La même expression bienveillante ? Autant ne pas spéculer.
Alice laissait affluer les souvenirs. Elle se revoyait en train de jouer avec l’appareil photo que sa mère lui avait offert, de mitrailler tout ce qui se présentait à son objectif. Les airs de Thérèse disaient qu’elle était douée, elle en concluait qu’elle avait hérité son talent de son père.
Jules s’appliquait, se concentrait sur la position de ses mains sur les rênes. Bastien lui redonnait confiance en lui. Alice sourit. Il lui semblait parfois que sa mère se penchait par-dessus son épaule et lui murmurait à l’oreille qu’elle avait raison de s’occuper de Jules, que rien n’était plus important que prendre soin d’un enfant : du Thérèse tout craché.
− La leçon est finie, annonça Bastien. Je te laisse rentrer Lollipop à l’écurie.
Bastien quitta le gamin pour s’approcher d’Alice.
–Vous le laissez sans surveillance ? s’étonna-t-elle.
–Que voulez-vous qu’il lui arrive avec l’écurie à cinquante mètres ? Venez, je vais vous montrer mes autres pensionnaires.
–Mais Jules ? insista Alice.
–Vous devriez apprendre à faire confiance aux gens. Me croyez-vous assez fou pour laisser un enfant de huit ans seul dans la nature ? Il va rentrer son poney tout seul mais sous la surveillance discrète des grands ados qui sont là aujourd’hui. Ici, on sait être responsable.
Alice se laissa entraîner jusqu’à des box cachés par un rideau d’arbres.
–Ceux-là sont trop fougueux pour travailler en médiation animale, dit Bastien en désignant deux anglo-arabes alezans.
Alice se dirigea vers l’une des têtes fauves qui émergeaient du box. Par magie Madame Sans-gêne était de retour. Ainsi se nommait la jument qu’elle avait reçue en cadeau d’anniversaire pour ses quinze ans. Une folie de Thérèse. Alice s’approcha et appuya doucement le front sur le chanfrein de l’animal qui ne broncha pas.
–J’avais la même jument, dit-elle. Nous avons galopé deux ans sur tous les chemins possibles.
Et puis Thérèse avait eu des pépins financiers. La mort dans l’âme, elles avaient dû se séparer de Madame Sans-gêne.
Les larmes se mirent à couler. Alice s’excusa en les chassant d’un revers de main.
–Si cela te tente, la prochaine fois que vous viendrez, je t’emmènerai en promenade.
Alice apprécia le tutoiement.
–Et Jules ?
–Il mérite mieux que mes leçons. Il lui faut un vrai moniteur. Je sais à qui le confier. Cela va me laisser du temps.
Bastien souriait. Il avait les yeux gris et portait une fine cicatrice au coin de la lèvre supérieure. Jusque-là, Alice ne s’en était pas aperçue.
Elle renoua avec l’équitation comme le marin retrouve les flots. Une part d’elle-même se réveillait petit à petit, celle qui, autrefois, était capable de s’enthousiasmer. Les jours où elle devait monter à cheval, elle se surprenait à trouver que la matinée traînait en longueur, avalait un sandwich après la consultation et prenait la route de la Ferme du Cerf dès la dernière bouchée avalée.
Elle retrouvait Bastien et deux autres cavaliers, un couple de parisiens, Carl et Rebecca Barreau, dont le compte en banque était un fleuve tranquille vers lequel avait afflué l’héritage de trois générations d’industriels. Les Barreau surfaient sur l’oisiveté, alternant voyages autour du monde, séjours dans leur ranch texan et palaces. La chasse les ramenait en Sologne et quand ils ne tuaient pas de gibier, ils venaient entretenir leur propriété. Alice ne les appréciait guère, jugeant que Rebecca était creuse et Carl pédant. Elle le trouvait malsain sans savoir comment l’expliquer mais cela lui importait peu. Seule comptait sa rencontre avec l’animal qu’elle montait, les galops, la nature sauvage, l’odeur des arbres et du sol. Alice renouait avec la joie et se surprenait à rire toute seule.
Elle n’était jamais pressée de quitter la Ferme du Cerf. Elle s’attardait souvent autour du verre pris entre cavaliers. Bastien, en cette occasion, menait la conversation tambour battant et avec humour. L’homme grave qui savait écouter les enfants en difficulté savait aussi faire rire sa tablée. Parfois leurs regards se croisaient, gris contre turquoise, vague contre rocher.
Les premiers bourgeons ramenèrent Maxime Derville dans le ciel d’Alice. On l’avait transporté à l’hôpital après un accident de voiture. Les coordonnées d’Alice figuraient dans ses papiers. Elle se rendit sur place. On lui indiqua l’étage de la médecine polyvalente. Elle attendit l’interne une bonne heure, un type au visage poupin qu’on imaginait les doigts agrippés sur le joystick de sa console.
–Il a de la chance de n’avoir que de simples contusions. Il paraît que la voiture est pliée.
–Il sort aujourd’hui ?
L’interne se gratta l’oreille, l’air embêté.
–Allez-y franco, je suis médecin, précisa Alice.
–Son foie pose un problème. On a appelé le psychiatre, aussi.
–Je crois qu’il boit sec.
–Votre père aura besoin d’aide.
Alice baissa les yeux pour cacher sa surprise. Jamais elle n’aurait imaginé que Derville en viendrait à officialiser sa paternité.
–Je peux le voir ?
L’interne lui indique la chambre 312.
Derville dormait. Son visage tuméfié était un livre ouvert à la page des tourments. Ses rêves agités tordaient en un rictus ses lèvres boursouflées, froissaient la peau du front, dilataient ses narines. Sa poitrine se soulevait par saccades, de sa gorge montait une plainte. À quoi pouvait rêver un type sevré malgré lui de la passion du danger ?
Alice prit place dans le fauteuil qui jouxtait le lit. Thérèse avait aimé cet homme avec passion, au point d’avoir emporté dans son exil affectif le souvenir unique du gars beau, jeune et brillant qui l’avait séduite. Quel sentiment éprouverait-elle face à l’homme qui gisait sur ce lit d’hôpital, le foie gorgé d’alcool ? Alice, l’enfant rejetée avant même d’avoir vu le jour, contemplait ce père qui lui tombait du ciel.
Derville ouvrit les yeux.
–Qu’est-ce que tu fous là ?
–Ils ont trouvé ma carte en fouillant ton portefeuille.
–Quel crétin de l’avoir mise avec mes papiers !
–Ils disent que tu es mal en point.
–J’ai vu pire.
Derville essaya de s’asseoir. Ses deux côtes cassées le rappelèrent à l’ordre.
–Si je tenais l’enfoiré qui m’a brûlé la priorité, maugréa-t-il.
–Avec 2 grammes d’alcool dans le sang, on a moins de réflexes.
–Te mêle pas de ça.
Alice se leva.
–En tant que médecin, je sais qu’on ne peut pas empêcher quelqu’un de se détruire. Tu as raison, je n’ai rien à faire ici.
–Ce que tu peux être susceptible.
Alice referma la porte qu’elle venait d’ouvrir et vint de rasseoir au chevet de son père.
–Il y a une sale bestiole dans ta tête. Un tyran gluant plus fort que ta volonté qui te force à boire. Si un jour tu décides de le virer, tiens-moi au courant, je t’aiderai de mon mieux.
Cette fois, elle sortit pour de bon, avant que Derville ait pu réagir. Sur le parking, elle se posa la bonne question : pourquoi bon sang avaient-ils des rapports si compliqués ?
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