Noir obsession
Chapitre 2
Alice ne se remettait pas de la mort de sa mère. Elle restait coincée dans la chambre d’hôpital dans laquelle Thérèse Bonnel avait vécu ses derniers jours. Elle revoyait sans cesse le teint jaune, la peau tendue sur les pommettes, les orbites creuses, les bras amaigris, le ventre boursouflé qui saillait sous le drap.
Alice avala un comprimé de codéine car son cou lui faisait un mal de chien. La distance ne parvenait pas à l’éloigner des images qui rampaient dans sa cervelle, laides et gluantes, ruinant tous ses efforts pour s’en sortir.
Il y avait surtout l’instant maudit où Thérèse était sortie du coma qui avait précédé sa mort. Alice se souvenait du regard fou. Thérèse semblait possédée, terrifiée par quelque chose qui la dépassait. De son nez coulait un filet de sang. Alice avait croisé au cours de ses études des patients au seuil de la mort. Elle s’était forgé une cuirasse pour se préserver de ce sentiment d’impuissance devant l’extrême souffrance, la détresse qu’aucune médication n’est apte à soulager quand les gens ne sont pas prêts à quitter la vie. Cette nuit-là cependant, dans l’espace clos qui les retenait toutes les deux dans leurs ultimes échanges, elle n’avait pas reconnu sa mère dans la femme qui lui agrippait le bras. Thérèse qui ne rentrait jamais dans une église et se moquait des bigots, avait déliré autour de la punition divine dont elle était l’objet.
–Prends garde qu’elle ne t’atteigne. Reste loin de son pouvoir, avait dit la moribonde avant de retomber sur ses oreillers.
Alice cherchait en vain une explication à la signification de ces propos et faisait des cauchemars.
Elle regarda la paume de sa main dont avait disparu le cachet. La codéine permettait de supporter la douleur qui lui vrillait le cou et d’apaiser son malaise permanent. Elle calcula qu’elle avait encore droit à quatre comprimés aujourd’hui. Cette pensée la rasséréna.
Contre quelle menace Thérèse la mettait-elle en garde, cette fameuse nuit ? La question était obsédante. Alice ressentait encore les ongles de sa mère qui s’enfonçaient dans la chair du bras, la pression de ses doigts, la douleur infligée. « Prends garde qu’elle ne t’atteigne ». La voix était bien timbrée, le phrasé clair. Rien à voir avec un discours délirant, il s’agissait bel et bien d’un avertissement.
Alice ouvrit le tiroir de son bureau pour rédiger une ordonnance à son nom. Sa réserve de tranquillisants baissait. Pendant le week-end, elle aurait le temps de faire le plein de médicaments. La pharmacie qu’elle avait choisie se situait à trente kilomètres, une distance suffisante pour ne pas alimenter les ragots : L’imaginaire collectif prêtait à la profession une force de caractère et une santé héritées des dieux. Un médecin qui carburait aux cachets n’inspirait pas confiance.
Alice compta ses boîtes d’antalgiques. Mieux valait faire un stock. Elle se leva pour accueillir son prochain patient. Cela faisait déjà quinze jours qu’elle consultait dans la maison médicale.
Une jeune mère se leva, un cosy à la main contenant un placide bébé joufflu. Alice aimait ces consultations paisibles qui se centraient sur l’univers si particulier des bébés. À trois mois, ce petit Arthur ne connaissait de la vie que la frustration d’un biberon qui se faisait attendre puis la jouissance de le boire, niché dans la bienveillance de sa mère. Alice eut soudain envie de remonter le temps pour retrouver les bras de la sienne.
Le reste de la journée apporta son flux de microbes, d’allergies, de traitements à renouveler jusqu’à ce qu’Alice referme la porte sur son dernier patient. Elle rangea son bureau, vérifia que l’alignement des livres était parfait de même que la répartition des feutres à colorier dans le pot à crayons et le rang des flacons de désinfectant sur le chariot de soins.
Elle attrapa son manteau et son écharpe. De l’autre côté de la cloison, on entendait la voix d’Estève qui ne finirait pas avant vingt et une heures, la médecine l’avalait peu à peu mais ce type était incurable. À chacun sa névrose.
Dans la rue, un crachin froid et hostile la saisit à la gorge. Alice accéléra le pas pour rentrer dare-dare chez Louise. Quand elle atteignit la longère, le feu crépitait dans la cheminée.
–Ah ! te voilà, s’exclama Louise quand Alice poussa la porte, viens te réchauffer, il fait un froid de canard.
Alice accrocha son caban à la patère, s’approcha de l’âtre et s’assit en tailleur pour suivre la danse des flammes.
–Bois-moi ça, dit Louise en déposant sur la table basse un verre de vin chaud aux épices. Et avale aussi quelques gougères, sinon tu seras pompette. Quelle idée de faire de la marche à pied par ce temps !
–Ça me détend.
La pluie et le vent privaient Alice de ses joggings habituels. Elle s’astreignait à marcher, laissait souvent sa voiture sur le parking pour parcourir d’un pas vif les quatre kilomètres qui séparaient la maison de Louise du cabinet.
Louise laissa sa locataire se perdre dans la contemplation du feu et regagna sa cuisine. Alice aimait ces instants suspendus pendant lesquels la pensée flottait entre rêve et réalité en se perdant dans le jeu des flammes. Elle but à petites gorgées le vin bousculé par la saveur des épices. Chez Louise, Alice se sentait en sécurité.
–Je vais vous laisser, dit-elle quand la vieille femme réapparut.
–Reste donc, je fais table d’hôtes, ce soir. Toutes les chambres sont occupées, nous serons nombreux.
–J’ai commencé à faire les agences pour trouver une location.
–Prends ton temps. Que je loue la chambre à des gens de passage ou à toi, l’argent rentre toujours dans ma bourse.
Alice n’insista pas. Rester chez Louise lui convenait. Elle remonta dans sa chambre et en contempla le décor. Murs de pierre blanchis à la chaux, armoire rustique, bouquet de fleurs séchées trônant sur la commode. L’ensemble était aussi joli qu’impersonnel. De quoi s’émerveiller une nuit ou deux. Un endroit dont on repartait facilement pour rentrer chez soi.
Alice avait vécu dans un appartement moderne. Thérèse aimait les teintes froides. Elle avait repeint les pièces en gris clair et en blanc. Alice revit sa chambre d’adolescente, les murs qui disparaissaient sous les posters, le bazar, les canettes de Coca qui traînaient sur le sol. Elle repoussa ses souvenirs avec force et dîna d’un paquet de chips puis extirpa du tiroir l’adresse de celui qui l’avait amenée en Sologne.
Maxime Derville
3 Hameau des Étangs
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