Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 41 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 41

 

Alice repoussait de toutes ses forces le souvenir des événements de la nuit. Elle emmena Kalach en balade et mit de l’ordre dans la maison. La pluie se mit à tomber, fine, drue, insidieuse. Le ciel gris et bas collait le cafard et imposait le souvenir de Derville ivre ainsi que celui du mannequin reposant dans son tombeau de fortune.

Elle retardait le moment d’appeler Bastien, parti quelques jours chez ses parents. La nuit avait été longue mais elle avait préféré rester seule, à tourner dans la maison, à l’affût des images qui s’imposaient à elle en étoiles filantes, surgissant puis disparaissant aussitôt sans qu’elle puisse les relier à quoi que ce soit : un bruit d’assiettes cassées, une odeur de feu de bois, des éclats de voix.

Alice parcourait les pièces. L’ombre d’Édith planait partout dans la demeure. Quand elle devenait trop angoissante, Alice partait se réfugier dans le bureau de son père. L’ordre parfait y régnait : documents rangés en une pile ordonnée et livres bien alignés garnissant les étagères. Dans un pot à crayons, des stylos s’évasaient en une couronne parfaite. La corbeille à papiers rectangulaire était strictement parallèle au bureau. Alice savait à présent de qui elle tenait ses tocs mais au-delà de cette constatation, elle s’interrogeait. Pourquoi Derville avait-il accepté de vivre chez Édith ? Elle était certaine qu’il lui avait caché la vraie raison.

Vers neuf heures, le téléphone se mit à sonner. Marlène tout d’abord, qui s’inquiétait, puis Lefort.

–Les nouvelles vont vite, remarqua Alice.

–Comment allez-vous ?

–Bien. Ce matin, j’ai des flashs. Une impression de déjà vécu. C’est bizarre.

–Méfiez-vous des faux souvenirs, conseilla-t-il.

Alice trouva la remarque étrange.

Elle raccrocha et contempla à travers la fenêtre les murs noircis de la bergerie. La charpente du toit s’était effondrée. Le bâtiment ressemblait à une énorme boîte sans couvercle.

Alice chaussa des bottes en caoutchouc et se dirigea vers la bâtisse. L’ouverture de la porte se présentait au regard comme la bouche d’un monstre. Alice prit une profonde inspiration et entra. L’eau avait remplacé le feu. Le sol était boueux, l’établi et le coffre étaient tombés en cendres au milieu desquelles subsistait une partie de la tête du mannequin partiellement épargnée par l’incendie.

Alice mit un genou à terre. La tête avait à moitié brûlé. Restait une partie de front, une joue et un œil. De quoi flanquer la frousse. Alice prit entre ses mains le visage esquinté. Elle imagina Thérèse en train de choisir des objets de culte ayant appartenu à Édith puis d’apprêter le mannequin. Au-delà du rapport pathologique qui l’unissait à sa mère, il y avait de l’amour. « N’oublie pas ce que je représente », ordonnait le visage au regard froid.

–Je vais te trouver une sépulture, dit Alice à voix haute.

Et peu importait qu’on la prenne pour une folle. Elle repoussa l’idée qu’Édith puisse, une nouvelle fois, lui imposait sa loi.

Elle sécurisa la bergerie afin qu’aucun animal ne vienne profaner le tombeau, passa la matinée à construire une barricade pour condamner le trou béant qui remplaçait la porte, prit un repas léger puis alla voir son père à l’hôpital. Derville la reçut fraîchement.

–Fallait pas te croire obligée de venir.

Sa voix était pâteuse, on avait dû lui donner une bonne dose de tranquillisants.

–Je t’ai apporté quelques affaires de toilette. Comment te sens-tu ?

–Couillon.

L’adjectif détendit Alice. Elle s’assit sur le rebord du lit.

–Tu as regretté officiellement de m’avoir abandonnée.

–J’étais saoul.

–J’en ai marre qu’on joue à cache-cache tous les deux, j’ai besoin de toi.

Alice posa la main sur celle de son père.

–On s’est retrouvés, dit-elle, et c’est bien.

–Tu n’en as pas marre de la mélasse ? Édith, un père dingue…

–On est tous exaltés dans la famille. Autant l’assumer. Tiens-toi à carreau pour sortir vite.

–Exaltée, toi ?

–Quand je t’aurai dit ce que je projette, tu en seras convaincu.

Quelques jours plus tard, ils se rendirent à l’étang, main dans la main, une urne contenant les restes du mannequin sous le bras. Ils prirent le temps de suivre l’envol des colverts au-dessus de l’onde paisible et de humer l’air chargé de mille nuances d’odeurs. En retrait, Bastien se taisait.

Derville entoura l’urne d’une corde solide à laquelle il accrocha de lourdes pierres.

–Prête ? demanda-t-il.

L’urne s’enfonça. Des cercles se dessinèrent à la surface. L’eau retrouva sa sérénité.

–Tu es conscient qu’un jour ou l’autre, la corde cassera, dit Alice.

Derville eut un pâle sourire.

–Les morts remontent toujours à la surface de nos vies, répondit-il.

Le vent s’éleva. Ils frissonnèrent et rebroussèrent chemin.

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