Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 45 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 45

 

Le crucifix existait bel et bien, il n’était pas le fruit de son imagination. Il était orné d’un Christ en ivoire, une très belle pièce. On ne détruit pas un objet de culte. On le brûle ou bien on l’ensevelit dans un tiroir oublié mais on le respecte parce qu’on a été conditionné pour cela. Le feu n’ayant pas de prise sur l’ivoire, Thérèse avait dû ranger la croix quelque part.

Alice s’invita chez son père. Il la surprit en train de fouiller la chambre-chapelle.

–Je peux savoir ce que tu fabriques ?

–Je cherche le crucifix d’Édith, celui de mes cauchemars, celui dont s’est servi maman pour me protéger de cette dingue.

L’assaut d’un pitbull n’aurait pas autant surpris Derville.

–Édith m’a conduite à l’arbre des aveux, j’en suis certaine. Elle a voulu me tuer. Maman l’en a empêchée. Inutile d’essayer de me persuader du contraire.

Derville haussa les épaules et marmonna : de la pierre, voilà ce que sa fille avait dans la tête ; une mule aurait été moins têtue.

Alice reprit ses recherches. Au bout de deux heures, elle redescendit bredouille manger sans appétit le gratin dauphinois que son père avait préparé.

–Cette histoire te ronge. Tu devrais retourner voir Lefort, suggéra Derville.

–Tu me vois en train de lui dire que je soupçonne ma mère d’être une criminelle ?

–Quelle que soit la vérité, tu dois aller jusqu’au bout, soupira Derville.

Alice revint sonner à la porte de l’ancien gendarme. Elle lui parla de ses troubles, lui expliqua le phénomène de la mémoire traumatique qui fragmentait ses souvenirs.

–Le moindre détail pourrait m’aider, plaida-t-elle.

Lefort sourit courtoisement mais il semblait agacé, comme chaque fois qu’Alice venait le voir.

–Que vous dire de plus ? Vous étiez chez ma mère, pas au pied d’un arbre.

–Je suis persuadée du contraire, répondit Alice.

Lefort fronça les sourcils. Avec ses yeux vairons, il était vraiment laid.

–Ne vous enflammez pas ainsi. Vous n’étiez pas dans le jardin.

La main de Lefort fourrageait dans son épaisse chevelure, descendant sur la nuque pour en chasser quelque contracture, remontant ensuite, tout cela était horripilant.

–Avez-vous retrouvé des objets sur le lieu du crime ? demanda Alice en s’exhortant au calme.

–Rien d’exploitable.

On tournait en rond. Alice finit par demander à Lefort de revisiter le jardin. Derville donna son accord. Ils s’y rendirent en soirée. Lefort gara son SUV le long de la route. Le terrain était vaste. Ils marchèrent en silence sous le ciel qui commençait à s’obscurcir. On n’entendait que leurs pas et le hululement des chouettes qui prenaient possession de la nuit.

Alice harcelait sa mémoire qui se dérobait comme un mauvais cheval. Aucun souvenir précis ne lui revenait.

–Votre grand-mère était ici, dit enfin Lefort en désignant un coin envahi par les ronces. Je me souviens à présent que votre père a fait abattre l’arbre aux aveux. Cela a fait scandale dans le pays, on l’a pris pour encore plus fou qu’on ne le supposait.

Illuminé par leur torche, le coin était sinistre.

–L’arbre était près de la bergerie, poursuivit Lefort. Votre grand-mère se trouvait exactement là, au pied de ce noisetier.

Alice s’assit par terre, ferma les yeux, les rouvrit. Rien ne lui revenait. Elle se releva, déçue.

–Essayez d’oublier cette histoire, dit Lefort. À votre âge, on construit son avenir. Cette vieille affaire ne vous aidera en rien.

–Je dois découvrir le chaînon manquant, dit Alice.

Celui qui la reliait à un passé opaque comme le ciel qui, au-dessus d’elle, se chargeait de nuages. On ne voyait pas les étoiles. La nuit était lourde de secrets. Alice se pencha pour ramasser un peu de la terre qui avait nourri puis repris les gens de sa famille. Elle y déposa un court instant l’anneau d’argent orné d’un minuscule fer à cheval qu’elle portait désormais toujours à son doigt. Bastien la lui avait offert récemment. Dans le vent qui s’élevait, Édith hurlait qu’elle refusait qu’on l’oublie au profit d’un bonheur qu’elle n’avait jamais connu.

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