Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 11 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 11

 

Alice décida de tirer un trait sur son père. Elle reprit sa vie monocorde, dépourvue de surprises, bonnes ou mauvaises. Sa vie sociale se résumait à ses patients et aux membres de la maison de santé. Le café du matin réchauffait l’âme, la gaieté de Leila ensoleillait le cœur. Cette fille était un fauve arraché à l’Afrique. Ses gènes gardaient l’empreinte de la terre natale chauffée à blanc et la sagesse de ses ancêtres. Cela se traduisait dans ses propos. Malgré son jeune âge, elle savait trouver les mots justes pour apaiser. Alice l’écoutait et regardait défiler le film de la vie, Tristan se rapprocher peu à peu de la belle Congolaise et Gaëlle s’épanouir dans sa vie de mère.

Alice admettait que ces expériences n’étaient pas pour elle. Quand elle voulait se détendre, elle enfilait ses vêtements de sport et partait courir. Ses épaules lui faisaient un mal atroce mais elle savait qu’au bout d’un certain temps de course, elle ne verrait plus que les arbres défiler devant elle, le ciel bleu et le soleil. S’épuiser à courir dans la campagne et travailler suffisaient à son bonheur.

–Voilà, j’ai renouvelé vos médicaments et vos séances de kiné, annonça-t-elle un jour lors d’une visite au domicile de la vieille madame Mercier.

Alice fourra son stéthoscope dans sa trousse d’examen et rangea son stylo. La table sur laquelle elle venait de rédiger ses ordonnances était en désordre. Une tasse à demi remplie de café au lait traînait à côté des miettes du petit déjeuner. Alice embrassa d’un regard circulaire la table basse envahie de revues, le dossier d’un fauteuil disparaissant sous une pile de vêtements, le lino crasseux.

–Gaëlle a raison, vous seriez plus heureuse en maison de retraite.

–Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

–On ne tire aucun bénéfice d’une solitude envahissante.

Les yeux bleu pervenche de la vieille dame s’étrécirent.

–C’est entendu, dit Alice, je ne vous parlerai plus jamais de maison de retraite.

Le regard de la vieille dame s’éclaira tandis que ses doigts noueux effleuraient le contour des joues du médecin.

–Je devine de la tristesse en vous.

Alice se raidit.

–Vous avez des yeux magnifiques. Et des cheveux qui méritent mieux que d’être emprisonnés dans cette queue de cheval. Vous devriez sacrifier quelques mèches, c’est une ancienne coiffeuse qui vous le dit. Il y trop d’austérité en vous.

Alice se cabra mais cela ne découragea pas la vieille dame.

–J’ai préparé des madeleines, au cas où votre emploi du temps aurait un trou.

Madame Mercier fila dans la cuisine et en revint chargée d’une assiette remplie de gâteaux. Les madeleines voisinaient avec des sablés. Alice se radoucit au spectacle du dos voûté qui se courbait au-dessus de la table, des mains tremblantes qui saisissaient la théière pour remplir généreusement des tasses fleuries. Elle décida de savourer cette parenthèse sucrée.

–Un peu de lait ?

–Non merci.

–Vous ressemblez à une jeune fille que j’ai connue autrefois. Je la revois encore, assise à votre place. Elle n’avait pas une vie facile, sa mère l’élevait à la dure. C’était une fille discrète et douce. Son nom m’échappe, fichue mémoire.

Madame Mercier se pencha pour attraper un sablé dans lequel elle croqua.

–Quand elle venait me voir, elle laissait sa bicyclette au portail, soulevait de son porte-bagage le lourd panier chargé des légumes que sa mère me vendait…

La voix fêlée, la mastication lente des madeleines à l’arrière-goût de fleur d’oranger, exerçaient sur Alice leur pouvoir apaisant. La vieille dame avait des qualités de conteuse. Elle brossait un tableau charmant de l’adolescente de ses souvenirs, avec son teint pâle, ses yeux un peu cernés, ses frêles attaches, son allure gracieuse quand elle esquissait un pas de danse en riant, sa jupe de coton qui tournait alors et découvrait de jolies jambes.

–Je guettais ses visites. Elle venait deux fois par semaine m’apporter mes courses. Elle avait des attentions charmantes. Je me souviens des œufs auxquels elle dessinait des yeux, et des bouquets de fleurs des champs qu’elle m’offrait.

De ses dents qui se plantaient dans des tartines de confiture, de ses yeux malicieux, des cheveux blond vénitien qui encadraient son visage quand elle les libérait de sa queue de cheval.

–Et puis un jour, l’oiseau s’est envolé. Elle a quitté la Sologne et on ne l’a jamais revue.

Madame Mercier eut un rire de gorge.

–La mère Bonnel s’en est étranglée de rage.

–Bonnel, c’est moi, rectifia Alice.

–C’était aussi son nom.

Alice jeta un coup d’œil à sa montre.

–Il faut que je me sauve. Merci pour le thé.

Elle avait la main sur la poignée de porte quand soudain, madame Mercier s’exclama :

–Ça y est, je me souviens, la gamine s’appelait Thérèse.

–Thérèse Bonnel ?

–Thérèse du Hameau des Étangs, poursuivit la vieille dame, enchantée de retrouver la mémoire, je la revois comme si c’était hier. Elle a bien fait de partir.

Orpheline d’un père infirme, aux prises avec une mère brutale…

–L’histoire des Bonnel s’est mal finie, on a retrouvé la mère morte. Assassinée. On n’a jamais retrouvé l’agresseur. L’enquête a conclu à un cambriolage qui a mal tourné. Depuis, les gens du pays disent que leur maison porte malheur.

Madame Mercier fit un signe de croix.

–On dit que l’homme qui l’a rachetée est fou. La malédiction continue.

Alice roulait, les mains crispées sur le volant. Thérèse ne s’était jamais étendue sur le décès de ses parents, elle n’avait jamais parlé de meurtre non plus. Avec le sixième sens des gosses, la jeune Alice avait respecté son silence devant la peine qui s’invitait au fond des yeux de sa mère quand par hasard elle parlait d’eux. Pourquoi cacher le drame ? Pourquoi Derville avait-il racheté la maison natale de Thérèse ?

Alice roulait vite et la route était glissante. Elle dérapa dans un virage et se retrouva dans un champ. Le stress aggravant sa colère, elle martela son volant jusqu’à s’en faire mal aux mains. Elle quitta son habitacle. Les coquelicots du champ en jachère dans lequel elle avait atterri se fichaient comme d’une guigne de sa fureur. Leurs tiges graciles se contorsionnaient dans la brise qui rigolait. Alors elle se mit à hurler, longtemps, jusqu’à se casser la voix.

–Maman, tu t’es bien payé ma tête !

Depuis la mort de Thérèse, Alice avait occulté le côté sombre de celle-ci. Quand elle parvenait à dissocier sa mère de la moribonde qui hantait ses mauvais rêves, Alice ne retenait d’elle que l’image de ce qu’elle était la plupart du temps : une femme sensible et pleine d’humour, altruiste et bienveillante. Tout le monde aimait Thérèse mais seule Alice connaissait son autre personnalité qui surgissait à l’improviste comme l’orage qui vient gâcher un ciel d’été.

Quand elle traversait l’une de ces crises, Thérèse frôlait la dépression, se terrait dans sa chambre, mangeait à peine. Sa prostration s’accompagnait de sautes d’humeur qui la rendaient tyrannique. Alice se voyait alors mise en demeure de ranger sa chambre de fond en comble, d’améliorer son niveau d’anglais et d’éteindre sa « musique de sauvage qui écorchait les oreilles. ». Des paroles méchantes ponctuaient les ordres. Ces crises survenaient trois à quatre fois par an, duraient quelques jours puis cessaient aussi vite qu’elles avaient commencé. Thérèse se confondait en excuses et suppliait sa fille de ne parler à personne de ce qui s’était passé. Très tôt, Alice avait compris qu’elle devait protéger sa mère.

Jules veillait sur la sienne à sa façon. Il la dessinait avec une bouche en forme de croix. Elle n’avait pas de cheveux, comme cette aïeule tondue à la Libération dont personne dans sa famille ne parlait jamais. La malheureuse s’était suicidée. Les adultes s’étaient tus, condamnant Jules au silence comme Alice quand Thérèse la suppliait de garder secrètes ses sautes d’humeur.

Patient et médecin n’échangeaient pas de mot, juste des traits. Ils dessinaient côte à côte. Alice avait fini par prendre une gomme pour effacer la croix qui barrait la bouche du portrait. Elle l’avait remplacée par un sourire. Jules avait ri.

Alice n’avait eu personne pour s’asseoir près d’elle afin d’exorciser sa peur d’être envoyée en famille d’accueil si l’on jugeait sa mère folle. Ses lèvres étaient restées scellées. Elle avait grandi avec ce silence qui pesait sur ses frêles épaules, bien avant que la mort de Thérèse ne vienne les alourdir un peu plus et les rendre douloureuses, broyant les masses musculaires, altérant la souplesse de son cou, enserrant ses tempes dans un impitoyable étau.

Si Alice comprenait enfin l’origine des troubles psychologiques de sa mère, elle lui en voulait de ne pas avoir partagé son secret. Elle tomba à genoux, versant ses dernières larmes sur la terre qui avait vu naître sa mère et mourir ses illusions.

Elle se releva ensuite, très en colère et déterminée. Puisque Thérèse ne lui avait pas fait confiance, elle découvrirait par elle-même ce qui avait conduit sa mère à taire l’assassinat.

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