Noir obsession
Chapitre 31
Les appels malveillants avaient cessé mais Alice recevait des paquets douteux, contenant des objets aussi insolites que des plumes de corbeau ou des mouchoirs ensanglantés. Ils arrivaient à son adresse professionnelle. Elle aurait payé cher pour démasquer l’expéditeur. Barreau ? Peu probable. Ce n’était pas son style. Alors qui ?
Malgré sa relation épanouissante avec Bastien, Alice restait sur le qui-vive et faisait toujours des cauchemars. Elle rêvait qu’elle avait un sabre à la main destiné à couper la tête d’un personnage allongé sur une civière. La reine de cœur du conte de Lewis Caroll ordonnait qu’on l’exécute. Alice se confia à Tiphaine. Ce matin-là, elles sirotaient un café. Alice appréciait ces respirations qui rythmaient la journée.
–C’est ton inconscient qui s’exprime dans ton rêve.
–J’adorerais savoir ce qu’il cherche à me dire.
–Il y a un secret dans ta famille ?
–Pas que je sache, mentit Alice.
On en revenait toujours à Édith qui aurait été parfaite pour incarner la reine de cœur.
− Renseigne-toi, tout de même. On sous-estime l’impact que peut avoir un secret de famille. Il se comporte en fantôme qui erre d’une génération à la suivante. Il se loge facilement dans l’inconscient des enfants et se manifeste par des tas de troubles.
Par la fenêtre elles aperçurent un chevreuil. Comme des gosses elles se précipitèrent pour l’observer avant qu’il ne s’enfuie. La maison de santé n’était pas qu’un lieu de travail. Elle abritait des pans de leur vie à tous. Ses murs étaient les témoins des amours récentes de Tristan et de Leila, de la nouvelle grossesse de Gaëlle, des déboires conjugaux d’Estève qui vivait les affres du divorce. La vie jouait sa partition avec ses aigus et ses graves, ses bonnes et ses mauvaises nouvelles, comme ces paquets dégoûtants qu’Alice recevait.
Elle calmait ses nerfs à vif dans de longues chevauchées dans la campagne. La force de l’animal, le bruit de ses sabots, l’air vif qui lui fouettait les joues, lui faisaient du bien. Ensuite, dans le silence de l’écurie, la brosse à la main, elle se confiait à Elsa, la jument que Bastien lui avait offerte. Elle murmurait à son oreille tour à tour ses doutes, ses espoirs, ses rêves, lâchait ses émotions, laissait couler des larmes parfois.
Elle eut un jour la surprise de voir débarquer Derville.
− Que fais-tu ici ? demanda-t-elle.
− Bastien m’a dit que ton petit protégé avait besoin de bottes neuves, répondit-il. J’en ai apporté une paire pour qu’il l’essaye. Avec un peu de chance, ce sera la bonne pointure.
Les bottes étaient splendides, pleine peau, une folie pour un gosse.
− Elles sont magnifiques, dit Alice. Où les as-tu dénichées ?
− Dans une autre vie, répondit Maxime d’une voix rauque. Elles appartenaient à un gamin qui s’appelait Théo.
Derville s’assit.
− Je le revois en train de me sauter au cou le jour où je les lui ai offertes. J’avais écumé trois boutiques avant de les trouver.
Dans les minutes qui suivirent, Alice apprit que Théo avait des taches de rousseur et une petite cicatrice au coin de la bouche, qu’il adorait son poney Shetland prénommé Noisette et qu’il se passionnait pour le foot.
− Il avait huit ans.
− Et il est où, Théo ?
−À l’autre bout du monde avec sa mère et son frère.
Nouveau silence.
− Célia n’avait pas la patience de ta mère. Elle n’a pas supporté mes absences, mes retours difficiles parce qu’à l’époque, on n’avait aucun sas de décompression, aucune aide psychologique. On se posait comme des cons sur la vie normale, celle des gens qui vivent en paix et on pesait dessus avec nos têtes farcies de sang et de morts. Alors, on repartait à la première occasion parce que notre vie à nous était là-bas, là où la guerre gronde.
− Tu as aimé cette femme.
− Moins que ta mère mais elle avait un sérieux atout que Thérèse ne possédait pas. Célia n’avait pas Édith comme mère.
Derville regardait un point à l’horizon.
− Elle m’a largué. Ses mômes me manquent. Ne t’attache pas à Jules, petite. Il n’est pas de ton sang et tôt ou tard, il s’éloignera de toi et tu pleureras.
Ils aperçurent Patate qui arrivait à la course.
− Jules va adorer ces bottes.
− Ne t’attache pas, répéta Derville.
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