Noir obsession
Chapitre 17
Alice jeta ses médicaments. L’irruption de Marlène dans sa chambre avait agi sur elle comme un électrochoc. Inutile de noyer sa peur dans un cocktail chimique. Elle passa une sale semaine, torturée par le sevrage brutal. Insomnie, fatigue, sautes d’humeur, mal de dos : chaque symptôme renforçait sa détermination à ne pas replonger dans les médicaments.
Pour comprendre ce qui lui arrivait, elle devait s’accrocher aux pas de sa mère. Intuitivement, elle était persuadée que c’était la bonne méthode car depuis qu’elle était en Sologne, son esprit lui jouait des tours. Il devait y avoir un lien entre cet égarement problématique et l’histoire de sa famille. Pourquoi Thérèse avait-elle gardé pour elle la fin tragique de sa mère ? La seule évocation du drame résonnait en elle comme le bruit d’une menace.
Pour entamer ses recherches, elle décida de découvrir ce qui avait conduit Derville à racheter la maison de Thérèse. Le plus simple aurait été d’aller lui poser la question mais Alice y renonça : leurs rencontres n’aboutissant jamais à rien, mieux valait enquêter seule. Sa meilleure alliée serait madame Mercier, qui confondait les dates mais demeurait incollable au jeu des souvenirs les plus anciens.
Celle-ci revenait de l’hôpital où elle avait séjourné à cause d’une pneumonie. Sa santé défaillante ramenait fréquemment devant son portail la Clio d’Alice. Elle ne se pressait pas de dire qu’elle se sentait mieux. Les visites d’Alice étaient jours de fête car elle restait toujours un moment après avoir rédigé son ordonnance.
En ces occasions, la vieille dame se mettait en cuisine, tournait les pages jaunies de son cahier de recettes. Ses doigts ankylosés par l’arthrose retrouvaient de la souplesse pour pétrir les pâtes à tarte, son dos douloureux se ployait pour extirper de ses placards casseroles et moules à gâteaux. Gaëlle, la kiné, en serait tombée sur les fesses.
On expédiait l’interrogatoire, l’examen clinique et la rédaction de l’ordonnance pour se poser devant sablés ou tarte aux pommes et on refermait la porte sur les tracas quotidiens.
Alice écoutait sa patiente lui parler de sa vie au temps béni des Trente Glorieuses qui remplissait son salon de coiffure. En ces circonstances, madame Mercier redevenait la petite blonde à frange qui avait tapé dans l’œil du gars qu’elle avait croisé dans un café sans savoir qu’il deviendrait son mari.
Alice mordit dans une madeleine avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’elle était arrivée.
− Vous m’avez parlé de l’assassinat qui a fait grand bruit dans la région.
− Vous voulez parler de celui d’Edith Bonnel ?
− C’était ma grand-mère.
Madame Mercier fit son signe de croix.
–Je me disais aussi. Une telle ressemblance entre vous et Thérèse ne pouvait pas être une coïncidence. Maintenant je comprends.
–Maman ne m’a jamais parlé de l’événement.
–À sa place j’aurais fait tout pareil pour vous protéger. Vous savez, cette histoire, elle est pas bien belle. Je n’en connais que les grandes lignes. Si vous voulez des détails, il faudrait interroger celui qui a mené l’enquête.
–Comment s’appelle cet homme ?
–Lefort. Alain Lefort, répondait la vieille dame sans hésiter.
–Je l’ai déjà rencontré lors d’une réunion.
–Ce n’est pas étonnant. Il est très connu dans la région.
Alice quitta madame Mercier et rentra chez Louise qui lui tendit une assiette.
–Mange, ordonna-t-elle, tu es maigre comme une perdrix adolescente.
La veille, Leila lui avait dit à peu près la même chose quand, un sourire malicieux au coin des lèvres, elle l’avait traitée de crêpe.
C’était bon de se faire dorloter, d’avaler sans piper les biscuits parfumés au citron. Louise passait une bonne partie de son temps à pâtisser. Autrefois, Thérèse consolait avec des beignets.
− Je vais partir d’ici, Louise.
− Tu n’es pas bien chez moi ?
–J’ai besoin d’être seule. J’ai trouvé un meublé en plein cœur de Romorantin.
–Je viendrai quand tu pendras la crémaillère.
Alice l’imagina en train de sonner à la porte avec les bras chargés de victuailles. Elle regretta presque sa décision.
Obsédée par les questions qui lui vrillaient la tête, elle retrouvait ses tocs. Sur les rayonnages de son meublé impeccablement rangé, les livres se tenaient au garde-à-vous ; dans le couloir, la sacoche médicale reposait par terre, strictement parallèle au vestiaire ; la douche n’avait jamais autant servi. Les nuits sans somnifère tournaient autour d’une seule question. Quel était le secret de sa mère ? Les yeux écarquillés, elle fixait le plafond et sollicitait sa mémoire.
À force de se concentrer, elle finit par se souvenir d’une scène qui l’avait opposée à sa mère quand elle était adolescente. Thérèse l’avait surprise en train de consulter le livret de famille. Alice lui avait demandé de lui parler de ses grands-parents. Thérèse l’avait accusée de rouvrir en elle une mauvaise blessure. Le ton était monté, la fille avait exigé des explications, la mère avait éclaté en sanglots. Plus tard, elle avait déclaré que son père était mort de maladie quand elle était adolescente et que sa mère avait péri dans un accident de voiture. Alice l’avait crue.
Pourquoi avoir caché l’agression ? Que s’était-il réellement passé ? Alice ruminait sa frustration. Elle tenta sa chance auprès de Marlène.
–Je me souviens de ce meurtre, il a alimenté les conversations des mois durant. On a retrouvé madame Bonnel au fond de son jardin, le crâne défoncé. Pourquoi t’intéresses-tu à cette affaire ?
Alice éluda et poursuivit ses cogitations nocturnes. Épuisée par ses nuits blanches, martyrisée par son mal de dos, elle enchaînait les consultations sans parvenir à chasser le crime de son esprit. Il s’infiltrait en elle et traçait son mauvais chemin. Le meurtre la griffait et lui faisait sourdre le sang. La sensation était si présente qu’elle s’étonnait presque de l’absence de trace.
Elle était maudite, comme Jules avec ses déboires familiaux à la noix. Ils étaient liés par le pacte du silence fait autour de forfaits d’adultes bien plus que par leur situation d’orphelins.
Tiphaine tomba malade, ratatinée par une mononucléose. Il n’y avait plus personne pour conduire Jules à ses leçons d’équitation. Alice proposa de prendre la relève.
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