Noir obsession
Chapitre 18
Bastien s’affairait devant l’écurie, grand, large d’épaules, craquant. Alice cloua Rébecca au pilori de l’oubli et s’avança. Son sourire s’effaça devant la réserve de Bastien. Il tourna la tête en direction des box.
− Pas le temps de bavarder, aujourd’hui, j’ai du boulot.
− Tu m’en veux parce que je n’ai pas répondu à tes messages.
Bastien croisa les bras, une façon comme une autre de garder ses distances.
–Tu apparais, tu disparais comme bon te chante, c’est désagréable. J’avais envie d’avoir de tes nouvelles.
Alice fit un pas en avant. Bastien ne bougea pas d’un pouce.
–Désolée, je ne suis pas toujours maîtresse de mes réactions.
Bastien baissa sa garde.
–Rentrons, je t’offre une bière.
Ils s’installèrent dans le petit bureau que Bastien ouvrait à peu de gens, un espace dont les murs étaient couverts d’étagères sur lesquelles les livres voisinaient avec des cadres. Sur le bureau, un ordinateur portable, un pot à crayons et une rame de papier, rien d’autre.
Alice s’installa dans le fauteuil club que Bastien lui désignait, attendit qu’il décapsule leurs bouteilles et soutint son regard en saisissant celle qu’il lui tendait. Le gris des prunelles oscillait entre l’éclat de l’acier et quelque chose de plus doux. Elle prit une grande inspiration.
–Le jour de la conférence, j’ai eu une hallucination. Depuis la mort de ma mère, je vais mal. Je prends des cachets. Parfois, je force la dose et je ne contrôle plus rien.
Les paroles s’apparentaient à des excuses. Alice s’interrompit mais les yeux gris de Bastien l’encouragèrent à poursuivre. Elle reprit son récit.
–Nous avons vécu très soudées, maman et moi…
Les mots sortaient tout seuls. Alice parla de l’extrême solitude qu’elle avait ressentie quand le cancer avait mis Thérèse à genoux. Elle parla de son envie d’en finir avec la peur, au point parfois d’avaler les cachets à même la boîte, sans les compter. L’abcès du silence se vidait, la douleur s’estompait, l’air entrait mieux dans ses poumons.
Elle attendit en vain que Bastien dise quelque chose.
–Je suis devenue bizarre. Les gens normaux ne peuvent pas comprendre ce que je ressens, poursuivit-elle.
–Tu parles comme Jules. Lui aussi se sent différent. À force de le faire vivre hors du monde, ses parents ont provoqué en lui un sentiment fort d’exclusion. Il est probable qu’il ne s’en débarrassera pas. Les heures heureuses passées avec les chevaux l’aident à comprendre que la solitude peut être une force.
–Sans doute, répondit Alice en songeant aux longues promenades qu’elle faisait à présent en réfléchissant au moyen de percer le secret de sa mère.
Bastien s’approcha des rayonnages et saisit un cadre avant de venir se rasseoir.
–Personne n’est normal, on a tous nos traumatismes, dit-il, les yeux rivés à la photo du cadre. Nous devons accepter nos deuils.
–Toi, tu as été curé dans une autre vie.
–Non, j’ai été directeur financier dans une grosse boîte. Je passais ma vie devant des tableaux Excel et dans des réunions fleuves. J’aimais me sentir performant. Cela me donnait une illusion de puissance et d’invulnérabilité.
Bastien ricana.
–Un jour, tout a basculé. J’avais un frère jumeau. Il s’appelait Antoine, on s’entendait comme larrons en foire. Il était rêveur, idéaliste, tout mon opposé mais nos différences se complétaient. Depuis notre enfance, on fonctionnait en binôme parfait. En classe, je m’occupais des maths et lui de la géographie que j’exécrais. Il a fait des études d’océanographie et a commencé à parcourir le monde. Entre deux voyages, il revenait toujours ici.
Bastien reposa le cadre sur la table basse qui le séparait d’Alice.
–La Ferme du Cerf appartenait à nos grands-parents. Nous y avons passé pratiquement toutes nos vacances. À leur décès, il a décidé de s’y installer. Il voulait créer un espace de pureté, acheter des ruches, des chevaux, s’entourer de chiens et de chats. La nuit où il est mort, je me suis réveillé en sursaut avec la certitude qu’il m’appelait au secours.
Bastien regardait à présent dans le vague, les épaules redressées, la tête rejetée en arrière. Rien dans sa posture n’indiquait le renoncement, seulement une immense souffrance.
–On devait se rejoindre à Nice pour de courtes vacances. J’ai eu un empêchement de dernière minute.
Bastien exhala un soupir qui ressemblait à s’y méprendre à une plainte.
–Si je n’avais pas insisté, il ne serait pas descendu seul sur la côte, il n’aurait pas été à ce fichu feu d’artifice. La voiture terroriste qui l’a fauché l’a tué net.
Les yeux avaient à présent la matité d’un cercueil de plomb.
–J’ai cru devenir fou, poursuivit Bastien, je vivais amputé de lui. J’ai tout plaqué pour venir m’installer ici et mener l’existence qu’Antoine aurait vécue.
Bastien chassa le chat qui venait de grimper sur ses genoux.
–Pourquoi est-ce lui qui est mort et pas moi ?
Alice se souvenait très bien des attentats. La promenade des Anglais ravagée par le carnage, le choc qu’elle avait ressenti en apprenant la nouvelle. Elle porta la bouteille à ses lèvres Ils burent leurs bières en silence, cherchant dans le liquide ambré le sourire de Thérèse et d’Antoine.
Bastien avait raison. Le deuil d’un proche est un travail solitaire. On en sort différent. On chemine avec les morts, l’essentiel est de leur ménager leur juste place pour qu’ils éclairent notre route au lieu de l’obscurcir du fardeau de la peine. Nous faisons ainsi le choix de reprendre notre place dans la communauté des vivants.
–Maxime Derville, tu connais ? demanda Alice.
–Celui qui habite le Hameau des Étangs ? Les gens disent qu’il est cinglé mais il n’est pas fou, seulement alcoolique. J’aime bien ce type.
Avec ses coups de gueule contre ceux qui laissaient des papiers gras derrière leurs pique-niques, des jean-foutre, à buter. Oui, gamin, il faudrait des battues contre ces gens-là… Bastien sourit.
–Il aboie plus fort que son chien mais il n’est pas dangereux. Pourquoi t’intéresses-tu à lui ?
–C’est mon père.
Bastien ne chercha pas à masquer sa surprise.
–Il a laissé tomber ma mère avant ma naissance, Je ne suis pas sûre que l’homme soit si sympathique que tu le penses, poursuivit Alice.
Bastien saisit Alice par le coude et l’entraîna le long d’un chemin. Les arbres se penchaient pour écouter.
–C’est un type plein d’aspérités. Ses contradictions vont beaucoup t’aider à retrouver un équilibre.
Alice aurait aimé qu’il explique ces étranges propos mais un cavalier venait à leur rencontre. Ils reconnurent Carl Barreau. Alice se renfrogna en se souvenant de leur dernière rencontre. L’homme mit pied à terre.
–Ravi de vous revoir, ma chère.
Piquée par son ton de voix ironique, elle lui demanda ce qu’il avait fait de Rébecca.
–L’auriez-vous vendue au diable ?
–Je ne monnaye jamais les femmes, répondit Carl froidement.
Puis, se désintéressant d’Alice, il entretint Bastien de sa dernière acquisition, un cheval argentin qui serait parfait pour le polo.
Alice se laissa distancer, prit un chemin de traverse pour rejoindre la ferme et laissa vagabonder ses pensées. Elle aperçut un cerf qui s’enfuyait. Elle l’imagina en train de fouler le sol de ses sabots, de déranger la faune souterraine, celle dont on n’avait pas la perception, les taupes, les fourmis, les vers qui grouillent et rampent comme les visages cachés, enfouis dans la crypte des mémoires. Dans celle d’Alice, il y avait les traits d’une vieille femme échevelée. Un busard fendit le ciel avec la fulgurance des impressions qui maintenaient le jeune médecin dans la certitude qu’elle devait trouver l’identité de cette femme.
Ici, tout le monde se connaissait. Madame Mercier avait fréquenté Édith Bonnel, Derville et Bastien allaient ensemble à la pêche. Les gens vivaient en cercle fermé. Tant mieux, cela faciliterait ses recherches.
OceanofPDF.com