Noir obsession
Chapitre 12
Derville habitait la maison des parents de Thérèse. La nouvelle était incroyable et obsédante. Alice se plongea à corps perdu dans le travail, s’épuisant dans des consultations fleuves pour tenir à distance la tension qui l’animait. Estève la regardait d’un sale œil refermer la porte de son bureau à l’heure tardive où il quittait le sien.
–Normalement, à trente ans, on a une vie, lâcha-t-il un soir.
Elle lui conseilla de rentrer prendre des nouvelles de sa femme et de ses gosses. Le front barré d’une ride soucieuse, Marlène regardait sa jeune consœur s’enliser dans l’ascèse.
Alice se faisait à l’idée que son seul point d’ancrage dans cette fichue vie était sa profession et que c’était déjà pas mal pour donner un sens à son existence. Le bien qu’elle faisait aux gens lui procurait un réel plaisir.
Il y avait aussi les bons moments partagés avec Leila. La matinée commençait devant un café qui était l’occasion de parler chiffons. Côté maquillage, la Congolaise était incollable. Mascara, faux-cils et crèmes miracle n’avaient aucun secret pour elle. Alice promettait de visiter les tutos conseillés mais oubliait toujours. De ces entretiens, elle ressortait revigorée par l’énergie débordante de cette fille qui veillait à éloigner de son bureau toute forme de morosité.
Les réunions du jeudi se succédaient. Depuis qu’il redonnait un sourire au portrait de sa mère, Jules allait mieux, ils en convenaient tous. Il se remettait à parler, Tiphaine était satisfaite.
–Espérons qu’il finira par retrouver toute sa mémoire.
L’enfant avait totalement oublié les jours qui avaient suivi la mort de ses parents. Il avait également du mal à se concentrer.
Un jour, le gamin fit une chute dans l’écurie. Alice fut appelée pour évaluer les dégâts. Tiphaine, qui accompagnait le gosse, avait la pâleur d’une morte.
–Bon, il y a plus de peur que de mal, conclut-elle au terme de son examen. La prochaine fois que tu veux attraper une selle, évite de monter sur un escabeau pourri.
Ils sortirent main dans la main de la pièce qui tenait lieu de salle d’examen pour rejoindre les autres.
–Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? s’exclama Tiphaine.
–Laissez-moi faire, intervint Bastien en séparant Jules et Alice.
Les doigts de Jules se crispèrent quand l’homme vint à lui, le regard grave.
–Je veux comprendre ce qui s’est passé pour que la prochaine fois, tu ne tombes pas.
L’enfant releva les yeux. Il ne lut dans l’expression de Bastien ni réprobation ni menace.
–Je me suis mis debout sur le dos de Lollipop pour attraper la selle. J’ai perdu l’équilibre.
–Tu voulais donc aller te promener avec elle ?
–Je sais que j’ai pas le droit.
–Au contraire. J’approuve ton choix de vouloir monter à cheval. Tu as raison, avant de partir en balade, il faut apprendre à sangler son animal. Je t’apprendrai.
–Vous n’êtes pas fâché ?
–Si nous sommes tous contrariés, c’est parce que tu as mis ta sécurité en danger, pas parce que tu as envie de t’amuser avec les ponettes.
Puis, se tournant vers Alice, Bastien ajouta :
–Si vous jugez que son état le permet, je vais le libérer.
Alice n’y voyait pas d’objection.
–Va voir Patate, nous avons à parler entre adultes.
Ils attendirent que Jules soit loin pour débriefer. Chacun donna son point de vue, on conclut que Bastien avait abordé l’enfant avec finesse. Restait à s’organiser pour les allées et venues. Impossible de compter sur Albertine qui refusait de conduire depuis l’accident des parents de Jules. Alice proposa ses services.
–Excellente idée, dit Bastien avec quelque chose dans le regard qui laissait à penser que le projet faisait plus que lui plaire.
Ils échangèrent un sourire. Alice y mit tout son cœur.
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