Noir obsession
Chapitre 39
Envois et appels cessèrent du jour au lendemain. Alice poussa un soupir de soulagement. Elle accepta l’invitation de son père quand il lui proposa de passer le week-end avec lui.
Le samedi à vingt heures tapantes, Alice s’installa devant un sandre au beurre blanc. Bien décidée à se vider l’esprit, elle oublia le passé de la maison et suivit Derville dans une conversation légère qui tournait autour des hérons. Lancé sur le sujet, Maxime était intarissable : pourpré, cendré, grande aigrette, il les connaissait tous. La détente et le Chablis expédièrent Alice au lit de bonne heure.
Elle fit la grasse matinée, se goinfra des crêpes que Derville déposa devant elle et décida de profiter du beau temps pour partir en balade. En compagnie de Kalach, elle vadrouilla dans les bois.
Au retour, elle regarda longuement la bergerie au toit percé et décida d’aller l’examiner de plus près. La truffe collée au sol, le chien la précédait. Soudain, il se mit à l’arrêt puis détala derrière un chat. Alice eut beau le rappeler, l’animal poursuivit sa course et stoppa net devant la bergerie.
Agile, le chat avait grimpé sur le toit et défiait le chien en paradant sur ce qui restait de la faîtière. Hélas pour lui, les tuiles n’étaient pas stables. L’une d’elles ploya sous son poids et l’on vit disparaître le matou. Bientôt, des miaulements plaintifs se firent entendre. Se désintéressant de la situation, Kalach s’éloigna.
Bravant les ronces qui s’opposaient à sa progression, Alice se rapprocha de la bâtisse dont elle fit le tour en cherchant une ouverture. Disparaissant sous des volets clos, les fenêtres étaient inaccessibles. La porte était condamnée par une coulée de ciment.
Les miaulements s’intensifiaient, rauques et plaintifs, suggérant que le chat était blessé.
–C’est trop bête ! s’écria Alice en cherchant des yeux une échelle ou tout autre objet qui l’aiderait à rejoindre le matou.
Par chance, la porte était vermoulue. Alice avisa une grosse branche et se mit à taper avec l’énergie du désespoir contre le bois qui céda sans trop de résistance. Elle pénétra dans la bâtisse à travers le trou qu’elle venait de faire. La lumière extérieure se fraya un chemin, révélant des murs sales et tristes. Le sol était en terre battue.
Alice poussa un cri en voyant une souris détaler devant elle. Le chat devait être sacrément blessé pour passer à côté de l’aubaine. Alice l’aperçut, coincé entre un établi et un grand coffre. Elle parvint à le libérer. Sans demander son reste, l’animal s’enfuit.
Soulagée, Alice prit le temps de regarder autour d’elle. Personne n’avait dû pénétrer ici depuis belle lurette. Une odeur âcre prenait à la gorge, mélange de poussière et de moisissures installées en rombières depuis perpette. Aux murs étaient accrochés des ciseaux de tonte d’un autre temps. En se rapprochant, Alice distingua des inscriptions gravées au couteau. On voyait un T entrelacé avec un C. Thérèse et Carl. Quarante ans s’étaient écoulés depuis.
Alice se retourna sur le coffre imposant. Elle en souleva le couvercle. Reposant sur des pans d’étoffe rongée par les souris, il y avait un crucifix, des missels, des chapelets et une longue mèche de cheveux. Alice laissa retomber le couvercle. Son souffle était court, ses jambes tremblaient. La curiosité finit par l’emporter sur la peur, elle rouvrit le coffre et entreprit de le vider de son contenu.
Elle sortit un à un les objets religieux qu’elle posa sur l’établi et prit sur elle pour écarter le tissu souillé de déjections de rongeurs. Un amoncellement d’images pieuses s’offrit à son regard éberlué. Il y avait des saints, des christs se penchant sur de sages agneaux, d’autres cloués sur leur croix, des représentations de la Cène, des anges en extase, Bernadette Soubirous à genoux devant la Vierge. Mêlées aux images, des médailles miraculeuses. Des cierges aussi. Les objets s’étalaient sur une étoffe qui avait mieux résisté que la précédente à l’épreuve du temps.
Alice écarta images, médailles et cierges pour la dégager. D’étranges reliefs vallonnaient le tissu. Tendue comme un arc, la bouche sèche, Alice hésitait à poursuivre son inspection. Les toiles d’araignée qui pendaient des poutres, la faux adossée au mur du fond, s’érigeaient en gardiennes du temple. Le croassement d’un corbeau brisa le silence.
Alice jeta un œil aux images. Indifférent à son émoi, l’archange saint Michel gardait les yeux rivés au diable qu’il terrassait. D’un geste vif, elle souleva l’étoffe et poussa un cri.
Ce qu’elle venait de voir était tout simplement atroce. Tellement puissant que ses jambes la lâchèrent. Elle se retrouva à genoux, recroquevillée sur sa peur, le souffle court. Une main invisible étreignait sa gorge. Sous ses paupières closes, la tête d’une femme continuait de s’imposer à sa rétine, des bras se tendaient, soulevaient l’énorme crucifix qui reposait sur le torse de la silhouette qui gisait dans le coffre. Alice ne voyait plus à présent que la croix et le Christ qui se penchait sur elle, la menaçait, l’accusait d’être une créature du Mal et disait qu’elle devait disparaître. Prisonnière de la bergerie-tombeau aux fenêtres murées, Alice ne pouvait esquisser un mouvement. Plongeant au cœur d’elle-même, elle convoqua Thérèse et la supplia de l’aider.
Derville la récupéra en vrac. Avec son air égaré et ses genoux écorchés, elle avait perdu vingt ans. Il ignorait à quoi avaient joué ses dix printemps. Il ne savait rien non plus de ses rêves d’étudiante, de ses peurs, ses doutes, ses joies et ses peines, de ce qui l’avait fait rire ou pleurer. Voilà pourquoi il se sentait gauche, impuissant face à sa détresse. Kalach s’y prenait mieux. Il le regardait la débarbouiller, entrer en connexion avec elle, l’apaiser, lui arracher un sourire qui s’effaça aussitôt.
–Là-bas, dans la bergerie, c’est horrible, parvint-elle à articuler.
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