Noir obsession
Chapitre 16
Alice força sur les cachets. La vieille femme l’obsédait. Il lui arrivait, quand elle faisait ses visites en pleine campagne, de se retourner, persuadée d’être surveillée. Elle finissait par craindre les esprits, trouvait cela absurde, tentait en vain de se reprendre, se jugeait folle et se demandait ce qui lui arrivait. La Sologne avait sur elle de curieux effets.
Elle n’avait pas revu Bastien depuis qu’il l’avait retrouvée en train de grelotter au pied d’un chêne. Il l’avait aidée à se relever. Elle se souvenait mal de la suite, seulement qu’elle s’était réveillée quelques heures plus tard, roulée dans une couverture, sur un canapé. La honte de s’être comportée comme une hystérique l’avait propulsée jusqu’à sa voiture. Elle était partie sans dire au revoir ni merci. Depuis, elle n’osait pas remettre les pieds à la Ferme du Cerf.
Bastien ne ressemblait pas aux hommes qu’elle avait croisés jusque-là, des types d’un soir ou d’un mois auxquels elle ne s’attachait pas. Il l’impressionnait par son calme et sa capacité à l’écouter. En sa compagnie, elle se sentait en paix. Une sensation inattendue pour elle qui vivait sempiternellement sur le qui-vive en se demandant quel danger la menaçait. Quand elle était avec lui, elle oubliait sa mère, sa solitude et tout le saint frusquin. Comment recroiser son chemin après sa fuite imbécile ?
Jules débloqua la situation. Privé de ses leçons d’équitation, il devenait nerveux. À trois reprises, sa grand-mère Albertine avait consulté car il refaisait pipi au lit. À la réunion du jeudi, on statua : la Ferme du Cerf lui était nécessaire. Alice accepta d’y retourner. Le cœur léger, elle coupa le moteur et descendit avec Jules dans la cour de la ferme. L’enfant se précipita vers l’écurie, Alice ne le retint pas.
Ce ne fut pas Bastien qui vint à sa rencontre mais Carl Barreau qui participait souvent aux promenades à cheval organisées par Bastien. Alice masqua sa déception.
–Ravi de vous revoir. Je suis chargé de vous distraire pendant la reprise de Jules.
Alice songea qu’elle n’aimait décidément pas cet homme imbu de lui-même qui semblait ne vivre que pour le paraître. Il formait avec sa femme un couple très antipathique.
–Venez, ma chère, nous allons faire un tour, poursuivit Carl en prenant Alice par le bras.
Ils s’engagèrent sur la route qui conduisait à la forêt. Alice chassa le souvenir de sa fuite pour se concentrer sur la beauté du lieu. Il flottait dans l’air une odeur exquise de chèvrefeuille qui masquait le parfum hors de prix dont s’était inondé Carl.
Ils cheminaient en silence. Alice restait sur ses gardes. Barreau la mettait mal à l’aise avec ses regards appuyés. Elle détestait les types qui se rasaient les cheveux. Son sourire de façade révélait des dents de carnassier. Ils pénétrèrent dans la forêt.
–Un jour elle reprendra ses droits, dit Carl, dès que l’homme baisse sa garde, elle gagne des points.
–La forêt n’est pas une prédatrice, répliqua Alice. Les grands arbres ne cherchent pas à étouffer les plus faibles. La biologie a sa philosophie.
–À des années-lumière de nos errances humaines, répondit Carl avec ironie.
Alice se mordit les lèvres et se sentit ridicule.
On entendit un bruit. En proie à une absurde frayeur, Alice se rapprocha de Carl. Elle crut apercevoir la femme aux cheveux longs et gris. L’écho d’un gémissement aggrava son émoi. Elle chercha à faire demi-tour mais un bras ferme la retint, qui l’entraîna vers la source du bruit.
Sous un arbre, un couple faisait l’amour. On ne distinguait pas l’homme. La femme avait de longs cheveux bruns. Elle rejetait la tête en arrière, le visage offert au soleil.
− Elle est belle, non ? dit Carl.
Alice ne pouvait détacher son regard du corps souple qui ondulait. Maquillé par le plaisir, le visage de Rébecca était jeune et splendide.
–Vous n’êtes pas jaloux, s’étonna-t-elle.
–J’ai d’autres arguments que le sexe pour retenir une femme, répondit Carl. Rébecca aime les hommes, je n’y vois aucun mal.
Un pain de glace se plaqua dans le dos d’Alice.
− Pourquoi m’avoir emmenée ici ?
− Vous m’agacez avec vos airs de fille trop sage. Il est temps que vous preniez conscience que le monde a ses aspérités. Le lisse est un gouffre d’ennui.
− La sexualité de votre femme est le cadet de mes soucis.
− Aujourd’hui, c’est Maréchal que Rébecca a choisi, lâcha Carl.
Alice se figea et mit du temps à intégrer l’information : Bastien était l’amant de Rebecca. Prise de nausée, elle fit demi-tour. Barreau ne chercha pas à la suivre.
Le nez rivé au sol, elle marcha longtemps sans but. Elle aurait voulu que les larmes coulent mais depuis longtemps, elle ne savait plus pleurer. La maladie de Thérèse l’avait privée de cette faculté. Alice souffrait en silence, le souffle court, le cœur en vrac, les épaules endolories.
Quelle folie d’avoir cru que Bastien la considérait autrement qu’une simple relation. Derville, Bastien… Les hommes qui retenaient son attention ne la considéraient pas comme quelqu’un d’important. Ils aimaient ailleurs et appréciaient des aspérités qu’elle ne possédait pas. L’expression du visage de Rebecca était une condamnation.
Thérèse avait rêvé d’une fille parfaite. Lisse. « Le lisse est un gouffre d’ennui ». L’enfant modèle avait grandi dans la culture du bien agir. Chaque sourire, chaque bonne action avait reçu un bon point. C’était la règle. Prendre des risques aurait fait figure de transgression.
Alice éprouva le besoin de retrouver Louise et sa longère, l’odeur de l’âtre, le chat, le craquement des escaliers, les effluves qui s’échappaient de la cuisine. Louise était l’enfance, le havre. Alice éprouvait le besoin d’être dans ses bras, de se laisser aller, enfin, au chagrin sans filtre pour être consolée.
Mais Louise était absente quand elle arriva. Alors Alice monta dans sa chambre et avala une poignée de codéine, un peu de bromazépam et, pour faire bonne mesure, un somnifère. Peu importait la destination que lui allouerait ce cocktail.
Elle ouvrit un œil le lendemain vers midi. Debout près de son lit, les bras croisés, Marlène la dévisageait avec inquiétude.
–Tu peux m’expliquer ce qui t’arrive ?
–Que fais-tu là ?
–Louise a paniqué quand elle n’a pas réussi à te réveiller. Je suis venue en renfort. J’aimerais savoir ce qui te transforme en belle au bois dormant.
Marlène se tenait debout, gentille, inquiète aussi.
–J’ai du mal à dormir en ce moment, j’ai pris des cachets.
–Si j’en juge par le contenu des boîtes, tu as forcé la dose.
Marlène leva les yeux au ciel en déclarant que les médecins se croyaient toujours immunisés contre le danger. Elle ressemblait un peu à Thérèse. Prise de nostalgie, Alice éprouva le besoin de se confier.
–J’ai du mal à me remettre de la mort de ma mère, dit-elle.
Marlène savait écouter. Il devint étrangement facile de se souvenir enfin, sans voile pour atténuer les faits. Alice parla de l’annonce du diagnostic, de ce radiologue qui n’avait pas mis de gants pour décrocher son téléphone et pour échanger avec la consœur en oubliant la fille angoissée par la santé de sa mère. Thérèse allait mourir. Et l’autre débitait son verdict, parlait d’envahissement, de tumeur hélas inopérable. Il enfonçait le clou et tuait l’espoir, celui d’échapper à la chimio, au corps qui maigrit, à la douleur qui fanfaronne, à la morphine qui calme puis rigole avec ses effets secondaires. Thérèse avait perdu les pédales. Au point de se réveiller au dernier moment pour parler de châtiment divin.
Alice crut bon de garder ce dernier épisode pour elle. Elle ne parla pas non plus de sa déception de la veille. Ni de la vieille femme qui la hantait. Seule Louise aurait pu recevoir ces confidences-là.
–Tu veux prendre quelques jours ? demanda Marlène.
–Demain, je retourne bosser.
–Je comprends.
–Ne te fais pas de souci, dit Alice en se levant, c’est juste un coup de déprime.
Marlène piqua les boîtes de médicaments avant de sortir de la pièce.
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