Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 1 sur 51

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Noir obsession

Chapitre I

 

Alice repoussa ses volets, satisfaite de commencer une vie nouvelle. La Sologne s’éveillait sous le soleil automnal, maisons à colombage, façades ornées de croix de Saint-André ou de losanges, arbres aux feuilles rouges ou jaunes.

S’efforçant d’oublier le cauchemar qui avait gâché sa nuit, elle se vautra sur son lit et prit au hasard un album dans sa pile de BD. Un vieux réflexe, comme enfiler un pull-over qu’on connaît par cœur au trou de mite près. L’album était hors d’âge, rassurant, sans surprise. Alice haïssait les surprises.

6 heures 30. Il était temps de prendre une douche. Elle actionna les robinets et prit le thermomètre de bain pour en mesurer la température. 38 °C. Parfait. Elle ôta son long tee-shirt et se posta sous la pomme de douche. L’eau ruisselait sur ses épaules nouées. C’était complètement idiot d’avoir mal partout quand on n’avait même pas trente ans. Alice avala un peu de l’eau purificatrice. Les pores de sa peau se dilataient sous la pression chaude, se délivraient de leur crasse. Cette douche était la première d’une longue série. Alice aimait passionnément se laver.

Vingt minutes plus tard, dans l’ordre chronologique habituel, elle fermait l’eau, enfilait une sortie de bain, frottait énergiquement sa chevelure rousse, attrapait l’éponge, nettoyait le bac à douche, lustrait les robinets, avant de se choisir un jean et un pull et de vérifier que ses chaussures étaient parfaitement propres. Puis elle attrapa sa sacoche, en vérifia le contenu, jeta un dernier coup d’œil à sa chambre, remarqua que l’oreiller était de guingois, fit demi-tour, le repositionna, prit du recul, jugea que tout était en ordre et descendit d’un pas léger prendre son petit déjeuner.

–Ah ! vous voici.

Louise Pujol se leva pour venir accueillir sa nouvelle pensionnaire : depuis son veuvage, elle tenait des chambres d’hôtes.

–Vous allez goûter à mon gâteau. Vous avez rendez-vous à quelle heure ?

–8h30. Votre sœur doit m’expliquer deux ou trois trucs avant le début des consultations, précisa Alice.

Louise soupira, déçue de ne pas pouvoir retenir son hôte pour bavarder.

–Je dois y aller.

Alice délaissa sa voiture pour marcher un peu avant son rendez-vous. Elle remonta les rues de la ville en longeant la Sauldre et accéléra le pas pour rejoindre la maison de santé. Des plaques de plexiglas indiquaient la présence de deux médecins, d’un infirmier, d’une psychologue et d’une kiné.

Alice poussa la porte. Planté devant un comptoir dont dépassait une tête frisée, un homme revendiquait le droit de parler au docteur Pujol.

–Elle ne consulte pas ce matin.

–J’exige de lui parler.

–Le docteur Estève est là, lui.

–Veux pas le voir, il me fait rien du tout.

Alice se retrouva en pays de connaissance, celui des râleurs, une espèce courante dans les cabinets médicaux. Elle prit le parti de rester en retrait et de suivre les échanges. Le ton montait, le gars ne lâchait pas le morceau ; de l’autre côté du comptoir, la fille résistait de son mieux à ses assauts. Les secrétaires médicales en prenaient toujours plein la tête. Un homme d’une quarantaine d’années sortit d’un bureau, nerveux, le crâne dégarni et le pantalon godaillant sur des chaussures aux semelles trop épaisses.

–Il y a un problème, Leila ?

–J’explique à monsieur que le docteur Pujol n’est pas là ce matin.

Le râleur poussa un cri qui tenait à la fois du cochon qu’on égorge et de l’âne en rut, une sorte de longue plainte qui commençait dans les graves pour finir dans des aigus qu’on n’aurait pas imaginés chez un type aussi grand. Il finit par tourner les talons. Leila exhala un long soupir : tous les dingues n’étaient pas enfermés.

–Vous désirez ? demanda-t-elle en découvrant Alice.

–J’ai rendez-vous avec le docteur Pujol. Je suis le nouveau médecin.

–Bienvenue, j’appelle Marlène.

Elle pianota sur les touches de son standard de ses ongles vernis de rouge vif.

–Elle vous attend dans son bureau. Vous allez contourner le bâtiment et vous trouverez sa salle d’attente. Pas question que je la fasse venir ici, avec l’olibrius qui vient de sortir.

Marlène Pujol affichait une belle soixantaine. Alice embrassa du regard le pantalon cigarette, les chaussures plates, le pull en cachemire, les yeux bruns et la bienveillance du regard.

–Bienvenue en Sologne, lança la sénior.

Leila avait prononcé les mêmes paroles. Marlène entraîna sa consœur dans son bureau dont elle referma la porte, on était toujours dérangé si on la laissait ouverte, ce cabinet devenait le château des courants d’air, les gens allaient et venaient comme s’ils étaient chez eux et vous mettaient le grappin dessus à la première occasion. Mieux valait se calfeutrer si l’on voulait souffler un peu. On se disait tu, hein, c’était plus commode.

–Elle t’a bien traitée, ma sœurette ?

–Je suis bien installée, cela me donne le temps de trouver un logement.

–Louise va être aux petits soins pour toi. Viens, je vais te faire visiter.

Elles firent le tour. A cette heure, la kiné était en visite et l’infirmier faisait sa tournée. Marlène proposa d’aller en « salle de perf » pour boire un café. La salle de repos était inattendue, avec son sofa recouvert de velours bleu, ses statuettes africaines qui voisinaient avec la machine à expresso sur un buffet paysan et ses étagères recouvertes de livres.

–Court ou long ?

Alice préféra un thé. Elles s’installèrent l’une à côté de l’autre. Marlène croisa ses longues jambes, souffla sur son arabica et se tut en observant sa consœur. Le silence qui s’établit avait des allures d’inquisition. Alice se raidit.

–Je te montre ton bureau ?

Elles reprirent leur visite. L’espace était grand et bien équipé. Pèse-bébé, négatoscope, échelle de vue, électrocardiogramme.

–Si tu vois quelque chose qui manque, n’hésite pas à me le dire. Je n’ai rien accroché aux murs, tu décoreras comme bon te semble.

Par la fenêtre, Alice aperçut un écureuil qui grimpait dans un chêne.

–Tu me parles des raisons qui t’ont poussée à quitter Paris pour un désert médical ? demanda Marlène à brûle pourpoint.

Marlène se tut de nouveau. Le silence suppose favoriser les aveux. Elle en fut pour ses frais.

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