Noir obsession
Chapitre 24
Chacun y alla de son hypothèse mais personne ne fut en mesure de démasquer le coupable. Alice ne parvenait pas à se remettre de sa mauvaise surprise. Elle travaillait mal, se fatiguait vite, devait relire plusieurs fois ses prescriptions, hésitait sur ses diagnostics. Ses sautes d’humeur se multipliaient.
Jules en faisait les frais. Au cours d’une consultation, elle éleva la voix parce qu’il ne répondait pas assez vite à ses questions. Loin de se démonter, le gamin la regarda gravement.
− Tu es méchante parce que tu es malheureuse, dit-il.
La pertinence de la réponse plongea Alice dans un grand trouble. Elle faisait des cauchemars. Il lui arrivait même, quand elle ouvrait les yeux, de percevoir une présence maléfique au pied de son lit.
–Entre la femme de mes rêves et les envois malveillants, je deviens folle, avoua-t-elle un jour à Bastien.
Bastien lui prit la main et griffonna au stylo dans sa paume un nom et un numéro de téléphone.
–Bouge et cesse de pleurer sur toi, j’en ai marre.
Elle le dévisagea, stupéfaite.
–Va voir ce psychiatre, je ne peux pas avancer à ta place, poursuivit-il.
Trois jours de suite, elle composa le numéro puis raccrocha. Le quatrième jour, elle resta en ligne. La secrétaire annonça qu’elle était en relation avec le cabinet du docteur Fabre. Alice obtint un rendez-vous et rangea son portable en s’étonnant de se sentir plus légère.
Un mois plus tard, elle se retrouva face au praticien. L’homme âgé cultivait sa ressemblance avec Freud, silhouette mince, raie sur le côté séparant une chevelure rare, moustache blanche et collier de barbe. Il ne la soumit cependant pas au supplice du monologue psychanalytique et lui posa des questions qui permirent à Alice de formuler sa demande en toute confiance.
–Je souhaite guérir de mon deuil pathologique.
–Vous posez là un diagnostic.
–Je suis médecin. J’exerce à une trentaine de kilomètres d’ici.
Alice rougit en avouant qu’elle s’était annoncée sous un faux nom.
–Derville est celui de mon père mais il ne m’a pas reconnue à ma naissance. J’ignore pourquoi je me suis présentée sous son patronyme.
–Voici un fil sur lequel nous allons pouvoir tirer, dit Fabre.
–Ne nous égarons pas, répondit Alice, je suis stressée à cause d’envois malveillants.
–Parlez-moi de votre père, répondit le psychiatre.
Dans le quart d’heure qui suivit, elle parla de Derville, de son passé de reporter, de leurs retrouvailles.
–Au fond, vous l’aimez beaucoup, en déduisit Fabre, énonçant une évidence qui, jusque-là, n’était pas claire pour Alice.
Ils s’entendaient comme chien et chat, entretenant à peu près les mêmes rapports que Kalach avec son colocataire chat, plutôt bons la plupart du temps mais pimentés d’aboiements et de coups de pattes. Alice restait sur la défensive.
− Cela ne résout pas l’énigme du harcèlement que je subis, finit-elle par dire, mais ça soulage.
Jack Fabre joignit les mains, pouces en avant et se pencha au-dessus de son bureau.
–Nous devrons procéder de deux façons. Vous devez pouvoir vider votre sac, poser vos valises, enfin, choisissez la métaphore qui convient à la lourdeur de votre bagage et cela est du ressort de la psychothérapie. Nous devrons aussi travailler sur la gestion de votre peur.
–Elle me prend la tête, reconnut Alice.
–Juste expression, dit Fabre. Quand la peur vous envahit, elle bloque votre pensée logique. C’est le principe du psycho-traumatisme.
–Causé par les dernières images de ma mère avant sa mort, c’est bien ça ?
Bien plus que des vers grouillant parmi des chocolats.
–En effet. Le psycho-traumatisme ne touche pas que les personnes qui ont vécu une situation d’extrême violence. Je le rencontre chez des patients qui ont été confrontés à une situation qui les a sidérés par son aspect mortifère. Il est possible que lorsque votre mère vous a attrapé le bras pour vous parler de punition divine, vous ayez eu tellement peur que votre cerveau s’est mis en panne. Je vous propose des séances d’EMDR.
Fabre expliqua qu’il s’agissait de revivre les émotions de la scène traumatisante en suivant des yeux un objet et que ce n’était pas une méthode placebo.
–On commence ?
Alice acquiesça. Fabre lui demanda de solliciter sa mémoire du mieux qu’elle le pouvait. Difficile avec des souvenirs qui demeuraient fragmentaires. Alice se concentra comme on le lui demandait sur les émotions qui émergeaient tout en suivant des yeux la baguette que le psychiatre animait devant elle. Le visage émacié de Thérèse resurgit en même temps que la force de sa voix qui s’élevait dans la pénombre. Une autre voix se superposa, plus aiguë. La sueur se mit à perler à son front, son cœur s’accéléra.
Alice s’efforça de suivre la trajectoire de la baguette, en bas, en haut, à droite, à gauche puis encore en haut. La peur résistait.
− Il m’arrive parfois de voir une vieille femme, dit-elle. C’est le cas en ce moment.
–On va travailler là-dessus, décida le psychiatre.
Alice repartit songeuse. Qui était donc cette femme ? Elle ouvrit son PC sur le site de la haute autorité de santé pour voir ce que les scientifiques écrivaient au sujet de l’EMDR. Elle lut qu’il s’agissait « d’une désensibilisation par mouvements oculaires ». Elle fouilla un peu plus la toile. On ne savait pas formellement comment la technique marchait. On pensait que les mouvements des yeux permettaient de réorganiser la charge affective des souvenirs, en un mot, de désamorcer la bombe émotionnelle du traumatisme.
Alice leva les yeux de son article. Le cerveau est incroyable, capable de programmer la perception que nous avons des événements et de nous laisser confondre cette perception avec la réalité. Des quantités de connections, bonnes et nuisibles, se créent sans cesse. Parfois, les émotions prennent le pas sur la logique.
− Je ne sais pas qui est cette vieille femme qui me fait si peur, dit Alice lors de sa seconde séance.
–Se pourrait-il que vous ayez vécu un autre traumatisme, plus ancien, enfoui sous celui dont vous avez conscience ?
Alice admit que c’était possible.
− Quelque chose qui aurait un lien avec l’assassinat de ma grand-mère.
− Fouillez de ce côté, conseilla le psychiatre.
Alice prit quelques jours de congé et demanda à son père de l’héberger. Si la maison de Thérèse retenait dans ses flancs la clé du mystère, elle devait la découvrir.
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