Noir obsession
Chapitre 30
Carl, Édith, Thérèse, les sommets du triangle infernal. Coincée à l’intérieur, Alice se heurtait à eux sans trouver de réponses à ses interrogations. Elle décida d’avoir une discussion avec Barreau. Il ne posa aucune question quand elle l’invita à déjeuner.
La réputation de Carl Barreau était sulfureuse. Il se disait qu’il organisait des soirées libertines, qu’il était un adepte de l’échangisme et des jeux sadomasos. Cinquante nuances de Grey en pleine Sologne, voilà qui déliait les langues, chacun y allait de sa version et ragotait. Alice se souvenait désagréablement du jour où Barreau lui avait perfidement ouvert les yeux sur les parties fines de Bastien et de Rebecca. C’était un homme dangereux. Comment s’était-il comporté avec Thérèse pour qu’elle cesse de le voir ?
Elle choisit l’une des meilleures tables de Romorantin, tint à choisir le vin mais laissa Carl le goûter.
–Un Romanée-Conti pour accompagner notre chevreuil aux cèpes, voilà ce que j’appelle un bon choix.
–Ma mère aimait le vin.
–Ne tournons pas autour du pot. Je sais que vous êtes la fille de Thérèse. Je parierais que vous vous interrogez sur les rapports que j’entretenais avec elle.
Barreau s’exprimait sur le ton qu’il aurait employé pour décrire une nappe en papier.
Ils s’interrompirent pour écouter le garçon de rang annoncer leur plat.
–Vous ressemblez beaucoup à votre mère. Ses cheveux étaient plus clairs. Elle était plus gaie, aussi. Il est vrai que vous êtes plus âgée qu’elle ne l’était quand nous avons cessé de nous voir. La trentaine rend rébarbatif.
Alice accusa le coup.
–Nous avons été très amis, poursuivit Barreau. J’ai détesté qu’elle parte du jour au lendemain sans prévenir. Ce sont de vieilles histoires tout juste bonnes à couper l’appétit. Régalons-nous de ce chevreuil et posez-moi vos questions.
Alice prit le temps de dévisager Barreau. Derrière le sarcasme elle perçut une grande tension.
–Je suis un peu, disons… malade, dit-elle, j’ai des douleurs, je fais des cauchemars et des crises d’angoisse. J’attribuais ces symptômes à la perte de ma mère mais j’ai acquis la conviction que mes maux sont liés à ma grand-mère. J’enquête comme je peux. Tout ce que vous pourrez me révéler sur la jeunesse de ma mère peut m’aider.
Barreau repoussa son assiette.
–Petite, Thérèse accompagnait sa mère quand elle apportait des légumes à la propriété. Nous jouions ensemble pendant que les adultes parlaient affaires et souvent, Thérèse restait toute la journée. De l’âge de cinq ans à notre majorité, chaque fois que nous venions en vacances ici, je rejoignais votre mère.
–Édith laissait faire ?
Un éclair de colère foudroya le visage de Barreau.
–Votre grand-mère était antipathique. Froide, calculatrice, elle représentait tout ce que je déteste. Je pense que dans son cerveau malade avait germé le projet de m’unir à Thérèse et d’accéder par ricochet à un statut social à faire pâlir ses voisines.
–Ma mère était-elle amoureuse de vous ?
–Je l’ignore. Toujours est-il qu’elle a quitté la Sologne à dix-huit ans et que je ne l’ai jamais revue.
–Voulez-vous un dessert ? demanda Alice pour détourner Barreau de souvenirs qui manifestement le bouleversaient.
–Un café me suffira.
Mal à l’aise, Alice tripotait la bague qu’elle portait à son majeur. Le geste attira l’attention de Barreau. Il pâlit.
–D’où vous vient ce bijou ?
–Je l’ai trouvé dans les affaires de ma mère.
–Vous ne devez pas porter cette bague, affirma Barreau.
–Elle est à moi, objecta Alice.
–Rangez-la dans un tiroir et oubliez-la.
Il n’en dit pas davantage et se dépêcha de quitter Alice.
–Quel drôle de type, déclara-t-elle le soir quand elle retrouva Bastien, revenu de son séjour chez ses parents. La bague de maman l’a complètement déstabilisé. Il est parti comme si le diable était à ses trousses. À croire qu’il lui prête un pouvoir maléfique.
–Barreau est un peu taré mais nous avons tous nos bizarreries, répliqua Bastien.
Alice entoura de ses bras la taille de son compagnon et se pelotonna contre lui. Elle savoura la sensation de bien-être qui l’envahit.
–Alors, ces vacances en famille ?
–Plombées comme d’habitude par la présence invisible d’Antoine, répondit Bastien.
Au son du vent qui soufflait dehors, les morts faisaient la farandole. L’image était si puissante qu’Alice en frissonna. Les mains de Bastien qui s’aventuraient sur le bas de son dos l’aidèrent à rompre le sortilège. Un désir puissant s’empara d’elle, antidote au macabre. Bastien l’embrassa, elle cessa de réfléchir.
La bague à tête de chat brillait sous la lampe de chevet.
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