Noir obsession
Chapitre 20
Alice trouva porte close. Un voisin la renseigna : Derville était parti pêcher dans son étang. L’homme indiqua le chemin pour le rejoindre. Arrivée à destination, elle dut laisser sa voiture au bord de la route et emprunter un sentier broussailleux. La peur au ventre à l’idée de se faire dévorer par Kalach, elle franchit néanmoins les obstacles qui s’offraient à ses pas, ronces misanthropes, plantes urticantes, creux et bosses.
Kalach vint à sa rencontre en chien de berger, lui flaira les pieds avant de faire demi-tour pour la conduire à son maître.
Mal rasé, coiffé d’un chapeau à larges bords et d’une veste hors d’âge, Derville ressemblait à l’homme des bois qu’il était devenu au fil des ans.
Alice s’arrêta pour l’observer, debout au bord de l’eau, les yeux rivés sur le bouchon, prêt à relever sa canne. Percevant la présence d’Alice, quelques colverts prirent leur envol. Derville se retourna, le front plissé, les muscles bandés, comme il avait dû le faire mille fois quand, au Liban, il chassait l’image au péril de sa vie.
–Quelle surprise ! s’exclama-t-il sans une ébauche de sourire.
–Cache ta joie, répondit Alice du tac au tac en s’avançant.
Le cri d’un martin-pêcheur rasant l’eau détourna leur attention. Ils suivirent le vol de l’oiseau. On n’entendit bientôt plus que le bruit des roseaux se courbant dans le vent tiède. Alice ferma les yeux pour engranger dans sa mémoire sensorielle les sons, l’odeur, la caresse de l’air.
–Si j’avais grandi ici, murmura-t-elle, quelle aurait été ma vie ?
Elle rouvrit brusquement les yeux pour dévisager Derville. Il y avait au fond du regard bleu la crainte de quelque catastrophe retenue dans les abysses du temps, prête à resurgir.
–Je suis venue prendre de tes nouvelles, dit-elle.
–Tu déjeunes avec moi ?
–Avec plaisir, j’ai pris ma journée.
–Alors, je te prépare une bonne friture.
Ils plièrent bagage. Alice reprit sa voiture et suivit le Kangoo paternel jusqu’au Hameau des Étangs.
Pendant que Derville s’affairait en cuisine, elle sortit dans le jardin. Devant la maison cachée par son rideau d’arbres, il y avait des roses, des cosmos et des reines marguerites qui poussaient un peu partout comme dans un jardin de curé. Un salon de jardin en fer forgé voisinait avec un chèvrefeuille qui grimpait le long d’un arceau.
Alice prit place sur une chaise longue et libéra ses pieds de ses sandales pour profiter du contact de l’herbe fraîchement tondue. Elle imagina sa mère en train de rentrer de chez madame Mercier. Elle la vit presque poser son vélo et pénétrer dans la maison.
− À table, entendit-elle.
Elle entra, l’ombre de Thérèse accrochée à ses pas. La friture sentait bon. Alice se servit avec appétit dans le plat de cadavres exquis que son père lui tendait.
–Goûte ce Saumur, tu vas m’en dire des nouvelles, dit Derville en remplissant le verre d’Alice.
Il avait l’air heureux de leurs retrouvailles. Son expression espiègle le rajeunissait. Alice mit au clou les interrogations qui la rongeaient pour profiter du déjeuner. Deux verres lui permirent de les oublier.
Derville parlait de la nature avec enthousiasme des roselières de son étang, de la couvée de colverts qu’il avait découverte et qu’il avait photographiée, des sangliers qui pullulaient. Alice écoutait l’enfant vieilli qui s’émerveillait devant la portée de chatons nés dans sa grange le mois dernier, la renseignait sur l’art de monter les lignes pour pêcher à la mouche.
–C’est chouette de t’avoir retrouvée, avoua-t-il au moment du café.
Pour un peu, Alice se serait sentie coupable des vraies raisons qui l’avaient conduite à lui. Il disparut de nouveau dans la cuisine, refusant l’aide qu’elle lui proposait pour la vaisselle. Compte tenu du fouillis qui envahissait les plans de travail, cela allait l’occuper un moment.
Alice repartit dans l’exploration du jardin et fit le tour de la façade. Derrière la maison, Derville avait installéun luxueux poulailler pour ses volatiles. L’habitation avicole voisinait avec un potager. Çà et là des roses trémières, quelques ruches contre la clôture. Au-delà de celle-ci, un fouillis total.
Alice s’approcha. Herbes folles, ronces et orties s’entremêlaient. Dans le lointain, on apercevait une bergerie laissée à l’abandon dont le toit était percé. Le contraste avec le terrain aménagé par Derville était saisissant. Entre ces deux extrêmes, une bande d’un bon mètre, vierge de toute végétation, formait une ligne de démarcation.
–Je te cherchais.
Alice se retourna sur Derville qu’elle n’avait pas entendu approcher.
–Ce terrain t’appartient ?
Derville acquiesça.
–Rien n’y pousse.
Alice ne pouvait détacher les yeux de la bergerie. Son toit ouvert et les hautes ronces qui s’érigeaient en herse de château fort stimulaient son imagination. Elle vit dans le lieu des promesses de légende et de sorcellerie.
− Même si je voulais m’en débarrasser, reprit Derville, personne ne m’achèterait ce tas de cailloux. Ou alors, il faudrait que je le cède avec le bois qui est derrière et là, pas question. Chez moi, on n’entendra jamais un fusil.
En achetant la maison, il avait accepté le lot qui allait avec, et interdit qu’on chasse sur ses terres. Cela n’avait pas arrangé sa réputation.
–Le bord d’eau, je l’ai acheté plus tard, avec le capital qu’on m’a versé pour ça.
Derville souleva son tee-shirt et découvrit un ventre qui portait les cicatrices de brûlures au troisième degré, souvenir d’une embuscade au Liban.
− J’ai mis des mois à me remettre. Ensuite, je n’ai plus été bon à rien. Plus de missions, un travail de bureau. J’ai arrêté le job et j’ai commencé à picoler, commenta-t-il.
Derville encercla de son bras les épaules de sa fille. Ils rentrèrent. Un carillon se fit entendre. Alice en détesta le son.
− J’ai passé trois mois à le réparer, précisa Derville.
–Tu n’aurais pas dû, répondit Alice sans réfléchir.
–Les vieux avaient ce genre de pendule. J’aime bien les anciens.
–Pourquoi as-tu racheté la maison de mes grands-parents ?
Derville se raidit.
–Qui t’a renseignée ?
–On m’a parlé d’un excentrique qui habitait la maison d’Édith Bonnel. J’ai fait le rapprochement.
Derville s’approcha du carillon. Il en effleura le bois.
− Je l’ai trouvé avec la maison. Il était déjà dans cette pièce. Le mécanisme était intact mais sa cage était dans un état innommable.
− Tu savais que ma grand-mère est morte assassinée ?
− Tu m’emmerdes avec tes questions.
− Je suis bien obligée de te les poser puisque ma mère n’est plus là pour y répondre.
Derville se retourna et regarda sa fille un long moment.
–Tout le pays est au courant du meurtre. J’aurais dû prendre les devants et t’en parler. Je suis désolé.
–Et pour la maison ?
–Je rêvais d’acheter un truc à la campagne. Thérèse m’a cédé cette baraque à bas prix. Personne ne voulait la racheter car on prétendait qu’elle était hantée par le fantôme d’Édith. Le Berry n’est pas loin.
–Tu gardais donc un contact avec maman.
–Si tu en as fini avec tes questions, on pourrait passer un après-midi agréable.
Alice n’insista pas. Autant pour une fois ne pas aller jusqu’à la dispute. Elle jeta un dernier coup d’œil à la bergerie et rentra dans la maison.
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