Noir obsession
Chapitre 50
Lefort ne mourut pas. Face aux gendarmes, Alice donna sa version des faits et plaida la légitime défense. La présence du Sig Sauer fut son meilleur avocat. Au fond d’elle-même, elle aurait préféré un procès. La justice a une fonction thérapeutique, la sanction fixe le prix à payer et Lefort ne serait jamais accusé du crime d’Édith.
Condamnée au silence par son propre discours, privée du mystère de la mort de sa grand-mère, elle sombra dans la dépression. L’ombre noire qui avait accompagné son enfance l’avait quittée. Bizarrement, elle se sentait abandonnée. Elle sollicitait en vain ses grigris enfantins. Le Simorgh qu’elle s’imaginait autrefois volant au-dessus d’elle, avait disparu. Sans lui, elle n’avait plus d’échappatoire. La réalité la plaquait contre terre, oppressante.
Un matin, elle n’eut plus envie de lutter pour vivre une journée de plus. Elle resta dans son lit, éteignit son portable et se roula en boule après avoir avalé des cachets. Bastien la découvrit en position fœtale, abrutie par la chimie. Il prévint Marlène qui arriva sur le champ. Vigoureusement stimulée, Alice ouvrit un œil.
–Saleté de tranquillisants, dit Marlène en se souvenant que ce n’était pas la première fois qu’Alice faisait le coup, j’appelle le Samu.
–Je refuse d’aller à l’hôpital.
–Tu seras bien obligée de monter dans l’ambulance.
–On ne peut pas me contraindre, dit Alice avant de replonger dans un demi-sommeil.
–Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Bastien qui maîtrisait à grand-peine son angoisse.
–Cette tête de mule a raison, on ne peut pas la forcer. Il y a une autre option. Ma sœur Louise saura la surveiller.
Informée, Alice consentit à se laisser habiller. Ils s’organisèrent. Fabre vint au chevet de sa patiente et prescrivit un traitement, déchargeant ainsi Estève et Marlène d’une lourde responsabilité. Soigner leur jeune consœur aurait été pour eux très stressant.
Alice découvrit l’enfer de ses patients dépressifs. Ce qu’elle avait appris dans les livres et ce qu’elle avait personnellement vécu ne ressemblait en rien à ce qu’elle éprouvait à présent. La souffrance lui vrillait le cœur et nouait son estomac. Quand cela devenait insupportable, elle demandait un tranquillisant. Louise, responsable des boîtes, ne dépassait jamais la dose prescrite.
Alice se souciait peu d’être considérée comme une enfant. Elle n’avait plus aucune motivation, aucun goût pour la lecture et même les séries qu’elle regardait à longueur de journée ne fixaient pas son attention. Les images défilaient sans qu’elle s’intéresse à l’histoire. Fatiguée du matin au soir, elle se réfugiait dans le sommeil qui, la nuit, la fuyait. Les pensées s’entrechoquaient dans l’obscurité, les idées noires organisaient leur sabbat. Alice n’était plus qu’un corps douloureux se traînant pitoyablement. Louise et Bastien étaient les seules personnes dont elle supportait la compagnie.
Le traitement prit un bon mois pour agir. Louise vécut comme une victoire la première crêpe avalée de bon appétit par sa protégée. Alice accepta de nouveau les visites et recommença à s’intéresser au monde.
Elle rentra chez elle puis revint à la maison de santé. Le jour de son retour, elle fut accueillie en princesse. Six visages souriants se tournèrent vers elle à l’heure de la pause déjeuner pour lever leur verre. Même Estève était de bonne humeur. L’ambiance avait le goût sucré des mignardises que Leila lui colla sous le nez.
Elle mordit avec appétit dans une tartelette aux fraises. Estève lui tendit une coupe de champagne.
–Content de te revoir. Sans toi, ici, on n’était plus vraiment nous.
Surprenante déclaration.
Toutes les têtes se tournaient vers Alice. Elle les revit, gravitant autour d’elle quand elle tanguait sur le pont suspendu de la dépression avec l’envie de sauter dans le fleuve noir en contrebas pour en finir avec la souffrance. Ils avaient été les parapets bienveillants du pont maudit.
Alice leva haut sa coupe.
–Je ne suis pas experte en discours, dit-elle. Je vous dis juste merci d’avoir été là pour moi.
La vie reprit son cours.
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