Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 32 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 32

 

Alice eut la surprise de voir le numéro de Barreau s’afficher sur l’écran de son portable.

–J’accepte de vous parler d’Édith et de Thérèse si vous m’expliquez où vous avez trouvé la bague que vous portiez l’autre jour.

–Dans les affaires de ma mère, je vous l’ai déjà dit, répondit Alice.

–Y avait-il une robe longue à fleurs parmi ses vêtements ?

–Oui, ainsi qu’un foulard indien.

Barreau marqua une pause qui ressemblait à une minute de silence.

–Je voudrais que vous passiez ces habits et que vous veniez chez moi.

Alice eut froid dans le dos. Selon les ragots, la fantaisie de Barreau n’avait aucune éthique.

–Demain, je termine à dix-sept heures, s’entendit-elle répondre.

–Parfait. Rendez-vous à la bergerie.

Alice se remémora le lieu, les murs tendus d’orange, les vinyles empilés, la guitare qui traînait.

–Que dira votre femme ?

–Elle est absente en ce moment.

Alice raccrocha sans faire de commentaire. Elle termina sa consultation à l’heure, rentra chez elle, fila dans sa chambre et ouvrit le carton que lui avait offert Derville. La robe était là, froissée par le temps qui avait ridé ses plis, un peu raide de se retrouver arrachée à l’oubli, exposée à la lumière.

Alice l’enfila. La jupe ample lui battait les chevilles, le corsage s’ajustait à son buste, les manches évasées, un peu trop longues, chatouillaient ses doigts. Alice tourna sur elle-même pour faire danser le vêtement dont les fleurs rouges, oranges et jaunes s’accordaient à sa chevelure. Elle se coiffa du foulard qu’elle noua autour de son crâne en bandana.

Ainsi vêtue, elle se rendit le lendemain chez Barreau. Peu rassurée, elle poussa la porte de la bergerie et attendit. Un parfum d’encens flottait dans le bâtiment faiblement éclairé par une lumière tamisée. Il faisait bon dans la pièce, Alice ôta la parka qu’elle avait enfilée par-dessus sa tenue trop légère pour ce mois de janvier. Barreau la retrouva debout au milieu de la pièce, les bras croisés. Elle ne se retourna pas quand il entra et ne le vit pas marquer un temps d’arrêt.

–Ne dis pas un mot, contente-toi de m’obéir, dit-il.

Il lui ordonna de s’asseoir sur le pouf qui était près d’elle. Alice obtempéra.

–Prends cette guitare. Si tu t’en sens capable, joue, sinon, fais semblant.

Alice saisit la Sigma que Barreau lui tendait, plaqua quelques accords et, comme la guitare sonnait juste, entama Farewell Angelina. Elle avait grandi sur les airs de Joan Baez. Les paroles lui revinrent en mémoire, elle se mit à chanter. Adieu Angelina, adieu Thérèse, vous me manquez et le ciel entre en éruption, je dois aller vers le calme, la sérénité, loin de cette mise en scène absurde imaginée par un dérangé…

Barreau se pencha sur elle et lui caressa les cheveux.

–Je l’aimais à la folie. Ta peau a son parfum, murmura-t-il en laissant ses doigts d’attarder sur une joue puis descendre le long de son cou.

Alice s’immobilisa.

–Continue de jouer, ordonna-t-il.

Barreau s’éloigna d’un pas lent, alourdi de souvenirs.

–Elle savait vivre l’instant présent, caresser ses ailes de papillon, délicates mais capables de déclencher des tornades. Elle avait le génie des fous.

–Arrêtez de parler ainsi !

–Tais-toi !

Alice n’osa pas relever les yeux.

–Ta mère était instable. Édith la rendait dingue. Thérèse était capable de commencer une phrase en riant pour la terminer dans un torrent de larmes. J’adorais ces moments où elle se précipitait contre moi pour que je la rassure d’une frayeur soudaine. Ses chagrins s’envolaient aussi vite qu’ils s’étaient posés sur mon épaule.

Barreau se pencha au-dessus d’Alice. Ses mains plongèrent dans sa chevelure.

–La première fois que je t’ai vue, j’ai cru que le temps s’était arrêté pour me la rendre.

L’homme avait l’haleine chargée d’une forte odeur d’alcool.

–Thérèse s’est donnée à moi le jour de ses seize ans dans la vieille bergerie de ses parents, une bâtisse délaissée par Édith.

Les mains de Barreau caressaient les épaules d’Alice. Ou peut-être de Thérèse. Elles étaient chaudes, troublantes. Farewell, Angelina, les valets et les reines ont abandonné la cour, maman est morte et je dois m’en aller, échapper à cette mauvaise comédie.

–On a découvert l’amour ensemble. Elle portait cette robe et sentait bon comme toi. Je n’ai jamais oublié nos gestes, nos souffles qui se joignaient, nos enfances qui s’éloignaient.

–Taisez-vous, s’il vous plaît.

Les mains erraient plus bas, persuasives, envoûtantes.

–Quand elle est partie, j’ai cru mourir. Depuis, je n’ai plus jamais fait confiance aux femmes.

Les bras de Barreau encerclaient à présent les bras d’Alice, la retenant prisonnière. Elle eut mal.

–Je te hais de lui ressembler. Tu ravives ma douleur et c’est inexcusable. Tu dois payer pour cela.

–En recevant des boîtes de chocolat infestées de vers, hasarda sans y croire Alice qui recouvrait à grand peine ses esprits.

Sous le coup de la surprise, Barreau desserra son étau. Son rire tonitruant s’éleva dans la pièce. Alice prit ses jambes à son cou et s’enfuit. Dans sa course, ralentie par les cailloux du chemin qui s’incrustaient dans ses pieds nus, elle entendit de la musique. Sur la platine de sa jeunesse, Barreau faisait tourner un disque des Stones. N’est-il pas temps de dire au revoir, Angie, je t’aime toujours.

Ce type était vraiment dingue.

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