Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 42 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 42

 

On ne parla bientôt plus que de la nouvelle. Le nouveau médecin de la région était présente lors de l’incendie du Hameau des Étangs. Oui, on le savait de source sûre. Que traficotait Alice avec le propriétaire, ce type à la réputation douteuse ? Les curieux affluaient dans la salle d’attente, la rumeur enflait, les ragots flambaient. On déterra le meurtre d’Édith et les anciens relatèrent les faits aux plus jeunes.

Alice avait les nerfs à vif. La peur s’invitait de nouveau.

− C’est pire qu’avant, avoua-t-elle à Bastien. Les efforts que je fais pour m’en sortir sont inutiles.

− Ne dis pas ça.

−Je sursaute pour un rien, j’ai l’impression absurde d’être tout le temps en danger. Je suis revenue au point zéro.

–Quand mon frère Antoine a été heurté par la voiture bélier, son corps a été salement mutilé. L’une de ses jambes faisait un angle droit avec son tronc. On a retrouvé son bras droit à quelques mètres de lui. La nuit, il m’arrive de ressentir sa présence à mes côtés.

Bastien se détourna, le temps d’escamoter la larme qui perlait à ses cils.

− Il te faudra vivre avec ces réminiscences.

− Cela n’a rien à voir avec ma mère. C’est Édith qui m’entraîne dans un cache-cache macabre.

− Tu as posé tes vacances, on va partir quelques jours pour que tu fasses le vide, décida Bastien.

Ils mirent le cap sur les châteaux voisins : Blois, Cheverny où elle retrouva dans une exposition permanente le héros qui avait distrait son enfance, Tintin, et le château de Moulinsart, inspiré de Cheverny. Ce fut à Chambord qu’elle passa les meilleurs moments de ses courtes vacances. Bastien avait loué des vélos pour profiter du parc. Tout en pédalant, elle guettait les animaux sauvages en espérant voir les cerfs. Pas une seconde elle ne pensa à Édith.

Celle-ci prit sa revanche dès leur retour en la punissant à coups d’épouvantables cauchemars peuplés de crucifix menaçants. Bientôt, il n’y en eut plus qu’un seul qui hanta ses rêves. Immense, il portait un Christ maigre à la blancheur aveuglante. Alice prit l’habitude de détourner les yeux des croix surplombant les chevets de ses patients âgés. Elle décida de retourner voir Fabre.

− Je suis maintenant certaine que ma grand-mère m’a menacée avec un crucifix, déclara-t-elle à Fabre.

− Nous allons donc pouvoir revivre une scène concrète, répondit-il sans marquer le moindre étonnement, ce dont Alice lui fut reconnaissante.

Elle le regarda sortir du tiroir de son bureau ce qu’elle appelait sa baguette magique.

− Pensez au crucifix, ordonna Fabre. Le voyez-vous ?

− Je vois une croix de bois. Elle porte un Christ blanc.

− Et maintenant, soyez attentive aux sensations corporelles que vous éprouvez.

Alice n’eut pas besoin de se concentrer. Le Christ avait la tête penchée, son regard était accusateur. Il l’aveuglait de sa blancheur. Alice abaissa les paupières pour ne pas être éblouie. La peur revenait, intacte.

− Arrêtons là, dit-elle en rouvrant les yeux.

Fabre posa sa baguette et garda le silence.

− Désolée. Poursuivons, au contraire.

Elle se recentra sur l’exercice, suivit de nouveau la baguette des yeux et décrivit la scène.

− Le Christ se penche sur moi, j’ai peur.

− Que ressentez-vous dans votre corps ?

− J’ai mal au cou et au dos. Très mal. J’ai froid aussi. J’ai vraiment peur.

− Toujours autant ?

− Un peu moins, s’étonna Alice. Je suis en colère.

Fabre lâcha son instrument. Il se leva et revint avec un coussin de velours qu’il posa sur le sol.

− Évacuez-moi cette colère, vous en avez besoin.

Il désigna le coussin.

− Boxez-le. Autant que vous voulez. Criez, autant que vous le pouvez. N’ayez crainte, mon isolation phonique est parfaite.

Elle hésitait.

–−Lâchez votre colère, Alice, vous en avez besoin. Ensuite, vous irez mieux.

Alice enfonça ses poings dans le velours, tout d’abord timidement puis de plus en plus fort. Submergée par la rage, elle tapa, encore et encore, comme elle l’aurait fait, des années auparavant quand elle était petite pour défigurer la tête couronnée d’épines qui la menaçait.

Le souvenir lui revint, intact. Le Christ s’exprimait avec une voix de femme, il la traitait de fille du diable et disait qu’il allait la tuer.

Alice sortit épuisée de la séance. Dans les jours qui suivirent, elle eut moins de douleurs et dormit mieux. Une amélioration éphémère mais bénie.

− Édith me haïssait, dit-elle à Bastien.

− Laisse-la griller en enfer.

− Pas avant de savoir qui l’a assassinée et pourquoi.

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