Noir obsession
Chapitre 22
L’après-midi se traînait dans cette fin de mois d’août. Les gens profitaient du beau temps. Alice gambergeait, construisant les théories les plus folles autour des rapports entre Derville et Thérèse.
Elle saisit un magazine qu’elle reposa en entendant du bruit. Surprise, elle ouvrit la porte sur Carl Barreau. Tandis qu’il s’installait, elle réintégra sa place en le regardant à la dérobée. Barreau l’observa un peu trop longuement.
–Le soleil n’a pas de prise sur vous, dit-il pour conclure son inspection. Vous êtes aussi pâle qu’avant l’été.
« Mon mari s’intéresse à vous. » avait dit Rébecca.
–Je vous écoute, dit Alice d’un ton neutre.
–Votre bureau est à votre image, poursuivit Carl, énigmatique et impersonnel. Pourquoi vous cachez-vous sempiternellement derrière des otites et des bras cassés ?
–C’est un lieu prédestiné, répondit Alice du tac au tac.
Barreau caressa l’arête de l’écran d’ordinateur.
–Quand j’étais gosse, notre médecin de famille utilisait un énorme stylo plume Mont Blanc. Il écrivait un peu penché, à la mode d’autrefois et allumait une gitane en rédigeant son ordonnance. Il y avait sur son bureau une photographie de sa femme et de ses gosses, aux murs, des lithographies.
–Pour quel motif consultez-vous, Carl ? demanda Alice.
Barreau la dévisagea d’un drôle d’air.
–Je suis venu vous inviter à une petite fête que nous donnons samedi. Je n’avais pas d’autre moyen de le faire puisque je ne vous croise plus à la Ferme du Cerf.
–Pure coïncidence.
Alice se surprit à aimer leur duel.
–Quel genre de fête ?
–Rébecca organise un défilé de mode pour l’une de ses amies styliste. Elle compte inviter tout le gratin local.
–Je n’en fais pas partie.
–Détrompez-vous. Les médecins restent des gens importants, même en jean et sans maquillage. Je compte sur vous samedi, à partir de quatorze heures, à cette adresse.
–Qu’est-ce qui vous laisse penser que je vais accepter votre invitation ?
Carl jeta négligemment une carte de visite sur le bureau d’Alice, se leva, et, sur le pas de la porte, se retourna.
–Vous devriez détacher vos cheveux, lâcha-t-il.
Alice ne se donna pas la peine de le raccompagner. La salle d’attente étant vide, elle décida d’aller boire un café avec Leila et lui parla de Carl Barreau.
− Méfie-toi de lui, répondit Leila. Il est bizarre.
Alice quitta son cabinet peu de temps après pour aller rendre visite à madame Mercier qui rentrait chez elle après un séjour à l’hôpital.
La vieille dame avait beaucoup maigri depuis sa dernière visite. La chair molle de ses bras s’échappait de son polo, trahissant la fonte musculaire. Elle semblait égarée. Aujourd’hui, le problème n’était ni le rythme cardiaque ni la tension artérielle mais de trouver l’aide nécessaire pour permettre à une personne âgée vivant seule de reprendre le fil de sa vie dans des conditions acceptables.
–Qui va vous faire vos repas ? demanda Alice, le front soucieux.
–Picard surgelés, répondit la vieille qui ne perdait pas la boule.
–Il faut prévoir une infirmière pour vous aider dans votre toilette puisque vous n’avez pas plus de force qu’un chaton. Ils auraient dû vous faire sortir avec l’hospitalisation à domicile pour mettre en place tout cela.
–J’ai refusé. Vous me voyez avec des inconnus chez moi ?
Mieux valait laisser galérer le médecin traitant, le regarder contacter les acteurs concernés, Gaëlle pour la rééducation, Tristan pour la plaie qui s’était formée au niveau d’une jambe.
Alice passa une bonne heure à rédiger ses prescriptions. Elle était de mauvais poil. Elle tourna sa colère vers Barreau qui altérait son humeur avec son invitation à la con.
Sa pensée dévia radicalement. Elle lâcha sa queue de cheval et secoua la tête de droite et de gauche.
–Finalement, vous les trouvez comment, mes cheveux ?
–Splendides, répondit madame Mercier. Vous devriez couper quelques mèches pour faire un dégradé long.
Retrouvant leur professionnalisme, les doigts noueux s’enfoncèrent dans l’épaisseur, palpèrent les pointes, ramenèrent quelques mèches à l’aplomb des joues.
–Vous avez la nature de cheveux de votre mère.
–Comment était-elle coiffée ?
–Ses cheveux étaient plus courts. Ils ondulaient un peu. Si vous coupiez les vôtres, cela produirait le même effet.
Le parfum de Thérèse flottait dans la pièce.
Alice décida d’accepter l’invitation de Carl et de s’y rendre à son avantage. Elle alla chez le coiffeur et en ressortit métamorphosée. L’austère jeune médecin au visage pâle et anguleux laissait la place à une fille très différente. Elle acheta du mascara et du brillant à lèvres teinte abricot, du blush et un crayon à sourcils, s’absorba dans des tutoriels de maquillage et consulta les sites de filles branchées. Restait à choisir la tenue, sexy mais pas Lolita, du faux discret, du vrai sensuel.
Elle arriva chez les Barreau, vêtue d’une robe à fines bretelles qui lui caressait les genoux, chaussée de sandalettes qui découvraient des orteils vernis, flattaient ses fines chevilles et ses mollets bien galbés. Comme il faisait frais, elle avait enfilé un perfecto par-dessus sa robe. Aucun bijou n’agrémentait sa tenue, inutile en effet de rivaliser avec les mannequins et les rombières.
Rébecca l’accueillit mi-figue mi-raisin.
–Vous êtes à croquer, ma chère.
Plutôt à jeter aux crocodiles et qu’on n’en parle plus, suggéraient ses yeux.
La cohue ressemblait à ce qu’Alice avait imaginé, constituée de femmes en jupes crayon pour les minces, de pantalons flous pour les moins chanceuses, coiffées de carrés courts ou parées de chignons dont s’échappaient des mèches en un savant désordre. Les coiffeurs du coin n’avaient pas chômé. Les hommes bâillaient d’ennui ou bien reluquaient les jambes. La styliste était grande, sèche, vêtue d’une robe qui caressait ses chevilles et la faisait ressembler à un long jour sans pain.
Une envie subite de quitter ces gens s’empara d’Alice. Ils n’avaient rien à voir avec ceux auxquels elle était attachée : Louise avec sa bonhomie, Jules qu’elle avait fini par apprivoiser, Leila qui détonnerait dans cette assemblée à cause de son allant. L’assemblée manquait d’énergie. Pourtant ce contact avec le monde réveillait en elle l’envie de s’amuser comme autrefois quand elle vidait des verres de tequila en rigolant et faisait n’importe quoi. Un sourire malicieux frôla ses lèvres tandis qu’elle s’imaginait en train de crier comme elle en avait l’habitude : « Salut les nains, je vous hais ! »
Une coupe de champagne arriva sous son nez avec, au bout de la main qui la lui tendait, un Carl Barreau en polo Lacoste, pantalon de toile et chaussures souples.
–Cette coiffure vous va à merveille. Merci d’être différente de tous ces gens qui m’agacent.
–Pourquoi les avoir invités ?
–Pour faire plaisir à Rébecca qui m’en veut d’avoir préféré passer l’été ici plutôt que dans notre ranch texan. Voulez-vous que je vous présente à toutes ces honorables personnes qui sentent l’argent et l’antiseptique ? Vous avez autour de vous des notaires, des pharmaciens, des banquiers.
–Je ne vois pas pourquoi ils vous rebutent.
–Pris individuellement, ils sont tous charmants mais la meute est redoutable.
–Je vous imaginais proche d’eux, élevé dans le même nid douillet du confort bourgeois.
–C’est parce que vous ignorez mon côté rebelle, mauvais fils de famille. Poursuivons notre tour. La vedette du jour se nomme Anna Duvallet, alias Anne-Marie Duval pour ceux qui ont pu jeter un coup d’œil à son état civil. La grande Anna a eu son heure de gloire dans les années 1980 à Milan. Ses performances lui ont valu un succès immédiat quand elle est revenue en France. À l’époque elle était assez mignonne mais elle a toujours été calouche.
Alice leva un sourcil interrogateur.
–C’est un terme solognot qui désigne les personnes atteintes de strabisme prononcé.
–Vous voici bien calé en patois.
–Il me rappelle mon enfance. J’ai grandi en partie ici. À la mort de mes parents, cette propriété a été léguée à mon frère aîné. J’ai attendu qu’il se lasse du lieu et je l’ai racheté.
Carl, qui avait entraîné Alice à l’extérieur de la bâtisse, en contemplait la tour qui avançait sur la façade.
–Au dernier étage de la tour, nous avions notre salle de jeux. J’ai passé des heures là-dedans.
Il se perdit un moment dans sa rêverie.
–Vous avez cinq minutes pour décider si oui ou non, je vous présente un beau parti. Sinon, je vous abandonne à votre célibat.
Alice éclata d’un rire frais sur lequel des têtes se retournèrent. Carl la regarda bizarrement.
− J’aurais presque envie de vous estimer quand vous riez comme ça.
− Si vous n’appréciez pas ma compagnie, pourquoi m’avoir invitée ?
− Je vous l’expliquerai sans doute un jour. Je vous laisse en bonne compagnie.
Un homme s’approchait. Alice reconnut Alain Lefort qu’elle n’avait pas revu depuis la conférence donnée à la Ferme du Cerf. Il parut étonné de la voir.
–Je n’imaginais pas vous rencontrer ici, dit-il.
–Il m’arrive de mettre le nez dehors, répondit Alice.
–Loin de moi l’idée de vous juger casanière. J’ignorais que vous étiez une amie de Rebecca.
–C’est son mari qui m’a invitée.
–C’est encore plus surprenant, dit Lefort qui s’interrompit pour saisir un toast au saumon qu’on lui présentait sur un plateau.
Alice se sentit soudain mal à l’aise.
–Et vous, vous êtes un ami du couple ? demanda-t-elle.
–Je faisais partie de la même bande que Carl quand nous étions jeunes.
Lefort déglutit bruyamment sa gorgée de champagne.
–Ça crée des liens, ajouta-t-il.
Une femme blonde et sophistiquée aborda Lefort et le salua comme s’il était la vedette du jour. Elle s’éloigna bientôt pour aller faire cliqueter ailleurs ses boucles d’oreilles trop longues.
–Vous semblez connaître tout le monde, remarqua Alice.
–Ce n’est pas étonnant, je suis né ici et j’y ai fait toute ma carrière. Vous vous plaisez dans la région ?
–Je m’acclimate. Les gens m’accueillent plutôt bien.
–Je vois que vous avez fait connaissance, dit Carl en se joignant à eux.
–Nous nous étions déjà rencontrés, répondit Alice.
–Une partie de poker va très bientôt vous arracher à votre admirateur, ma chère. Alain et moi aimons nous lancer des défis. C’est à celui qui bluffera le plus.
Les deux hommes s’éloignèrent. Ils marchaient côte à côte sans se parler. Alice qui les observait comprit que ces deux-là n’étaient pas les meilleurs amis du monde.
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