Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 44 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 44

 

Alice refusait de croire à cette hypothèse. Thérèse ne pouvait pas avoir tué sa mère. C’était incohérent. Fou. Tout simplement incroyable. La vieille Angèle s’était trompée. Le vrai meurtrier, en revanche, n’appréciait pas qu’on fouille le passé. Il devait être dans le coin et s’affoler à l’idée d’être inquiété, d’où les envois malveillants. Partagée entre la colère et l’incrédulité, Alice tout à tour haïssait, accusait puis innocentait Barreau.

Elle finit par se résoudre à retourner voir Lefort.

−Cela doit vous sembler morbide mais j’éprouve le besoin de connaître les détails de l’assassinat de ma grand-mère. Ma mère ne m’en a jamais parlé.

–C’est une histoire de cambriolage. Votre grand-mère a dû surprendre les voleurs. Ils l’ont tuée.

De la peur à la brutalité bestiale, il n’y a parfois qu’un pas. Lefort décrivit la scène, les meubles fouillés, le contenu des tiroirs jonchant le sol. On n’avait pas retrouvé d’empreintes intéressantes.

–Votre grand-mère a tenté de s’échapper en s’enfuyant dans le jardin. On l’a retrouvée non loin de la vieille bergerie.

–Et pendant ce temps, j’étais chez votre mère ?

–C’est exact.

–Quand vous avez décrit la scène du cambriolage, j’avais l’impression de voir des assiettes cassées jonchant le sol.

–Vous n’étiez pas là, insista Lefort d’un ton agacé.

–Des débris de porcelaine ornée de fleurs. Le carillon a sonné, poursuivit Alice.

–C’est impossible, vous étiez chez ma mère.

–Portait-elle un pull-over rouge ?

–C’est possible. Cette histoire est si ancienne.

Lefort se passa plusieurs fois la main dans ses cheveux. Des pellicules tombèrent sur ses épaules.

–On garde la mémoire des faits associés à une vive émotion. Quand vous parlez du cambriolage, j’ai peur ; il y a forcément un lien entre l’effraction et ce que je ressens.

–Je vous ai déjà mise en garde contre les faux souvenirs, dit Lefort.

–Je n’invente rien. J’ai vu les assiettes et quelqu’un dans la pièce portait un pull-over rouge.

Alice repartit avec la conviction de passer à côté de la vérité. Bastien ne parvint pas à lui faire entendre raison.

La naissance d’un poulain à la Ferme du Cerf fit diversion. Bastien organisa une fête. Jules fut promu parrain. Il ne restait plus rien de l’enfant mutique qu’Alice avait connu. Il pouvait à présent se fondre dans un groupe et y prendre du plaisir. Son passé solitaire partagé avec des parents aimants mais qui l’avaient coupé du monde, ne semblait plus lui peser.

Amusée, elle regardait Derville lui enseigner l’art de tresser une crinière. Lollypop était leur mannequin.

La seule ombre au tableau de la réunion était la présence de Carl Barreau qui était arrivé en compagnie d’un cavalier que Bastien avait invité. Il manœuvra pour se rapprocher.

− Très chère Alice, j’ai lu les journaux concernant l’incendie. Vous voici célèbre, dit-il avec cet air ironique qui donnait envie de le gifler.

Juste après le déjeuner, il revint à la charge.

–Quand tu veux, je t’explique en quoi ta mère était une garce, dit-il d’une voix pâteuse.

–Ne touchez pas à sa mémoire, gronda Alice.

–Thérèse était une menteuse, insista Carl qui avait abusé du vin qu’on lui avait servi à table.

–Ma mère vous a plaqué, vous agissez par frustration.

–Si tu as du cran, viens chez moi. Nous aurons tout le temps de bavarder.

Lefort, qui faisait partie de la fête, s’avançait. Carl lui donna une bourrade.

− Alice a envie de mieux connaître les secrets de sa famille maternelle. Je me suis proposé de lui faire un petit topo, c’est une bonne idée, non ?

Lefort fronça les sourcils puis se passa les mains dans les cheveux. C’était décidément un tic chez lui.

Sans réfléchir, Alice releva le défi et se retrouva le samedi suivant en tête-à-tête avec Rébecca, venue l’accueillir dans le salon des Barreau entièrement redécoré. Les meubles de famille avaient cédé la place à des objets chinois. Au-dessus de la cheminée, une peinture abstraite à base de rouge et de gris remplaçait le vieux trumeau. Le tout devait coûter une fortune. Rébecca portait un jean qui godaillait sur des cuisses trop maigres et un pull angora noir qui lui donnait mauvaise mine.

–Je pensais que vous renonceriez à cette entrevue, dit-elle en s’emparant de la théière, elle aussi chinoise. Lait, sucre ?

–Citron, répondit Alice pour agacer celle qui pensait briller grâce à son plateau garni de mignardises et de fine porcelaine.

Rébecca fit la sourde oreille et tendit sa tasse à Alice. Ensuite, elle sortit un carnet d’un tiroir.

–Carl a ses marottes. Il aime rédiger des notes sur les personnes qui comptent pour lui. Souriez, je ne fais pas partie de ses écrits. Votre mère, en revanche, lui a fait user de l’encre. C’est ainsi que j’ai appris à la connaître à travers les souvenirs de jeunesse de mon mari.

« Douce, charmante, pleine de fantaisie, écrivait Carl, amoureuse de moi. » Le ton avait changé quand Thérèse était partie.

–Il accuse votre mère d’être le jouet d’Édith. Page 24 de ce carnet que je connais assez bien, il la déteste carrément, la traite d’idiote et de poule mouillée. Après son départ, Carl la suit de loin. Il traque les cancans à son sujet.

Rébecca prit son temps pour tourner les pages du carnet.

–Carl aime que je lise ce qu’il écrit sur les gens. Et j’adore son style.

L’air égaré de Rébecca la rendait pathétique. Alice détesta Barreau pour la mise en scène. Elle supposa qu’il les écoutait. Peut-être même filmait-il. Ce couple fonctionnait vraiment sur un mode toxique.

–Nous voici à la page 30. Elle découvre sa mère assassinée non loin d’un arbre célèbre dans la région. Les gens du coin prêtent des pouvoirs à cet arbre, expliqua Rébecca.

Carl entra. Sa femme baissa les yeux et se tut.

–Je prends la relève, dit-il.

Rébecca sortit de la pièce. Alice songea que la soumission de cette femme était incroyable.

–La légende prête en effet à cet arbre des pouvoirs divins. On y conduisait jadis celui ou celle qui devait avouer ses fautes. On affirmait que les démons guettaient leurs proies autour de l’arbre et que de son écorce suintait un poison qui tuait avant de conduire aux enfers. Lorsque les terres ont été morcelées, il s’est retrouvé enclavé chez tes grands-parents mais personne n’a oublié la légende.

Carl poursuivait ses explications. Ses lunettes demi-lune lui allaient bien. Alice s’en voulut de le remarquer.

− Guidé par une personne pieuse, protégé par ses prières, le pénitent se voyait dans l’obligation de se confesser à voix haute. Au moindre mensonge, à la plus petite omission, le diable reprenait ses droits et emportait le malheureux jusqu’en enfer.

Alice ne put s’empêcher de rire.

–Cette croyance simpliste subjuguait ta grand-mère qui conduisait régulièrement sa fille à l’arbre. Thérèse se voyait dans l’obligation de se confesser au végétal. Du moins, c’était ce que croyait Édith car Thérèse ne craignait pas les pouvoirs de l’arbre. Elle redoutait bien plus le crucifix que sa mère brandissait au-dessus de sa tête en menaçant de l’en frapper si elle essayait de dissimuler ses fautes.

Alice pâlit. Carl eut un large sourire.

–Édith était vivante quand vous êtes arrivées chez elle, je le sais de source sûre. Ta mère a menti.

–Et qu’en déduisez-vous ?

–Que Thérèse a tué Édith. Même si ta cervelle de petite-fille-trop-comme-il-faut refuse de l’admettre. Tôt ou tard, tu ne pourras plus le nier.

Carl partit d’un énorme rire. Alice se précipita dehors. Elle faillit renverser Rébecca qui écoutait l’oreille collée à la porte.

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